Angela Merkel et le nouveau gouvernement

Après plusieurs mois d’impasse politique à la suite de législatives désastreuses pour son parti et pour le SPD de Martin Schulz, la Chancelière allemande réélue pour un quatrième mandat tient enfin son gouvernement. «Les électeurs ont le droit de s’attendre à ce qu’il se passe enfin quelque chose», a-t-elle déclaré. Une attente difficile à satisfaire par une coalition gouvernementale fragile.

Six mois après les élections, l’Allemagne a enfin un nouveau gouvernement ! La décision de la base du parti socialiste (le SPD) début mars, d’approuver l’accord trouvé entre les dirigeants des grands partis la CDU, la CSU et le SPD, a ouvert la voie à la formation d’un gouvernement. Ce mercredi 14 mars, Angela Merkel a ainsi été élue chancelière de l’Allemagne pour la quatrième fois… Tout vient à point à qui sait attendre ! Cette nomination n’est cependant pas une routine, et la situation d’aujourd’hui est bien différente des précédentes (2005, 2009, 2013). Cette fois-ci, il y a eu de difficiles négociations pour parvenir à une coalition : un premier échec en novembre, qui a plongé le pays dans l’impasse, une initiative personnelle du Président Steinmeier et, enfin, un accord trouvé avec le SPD, la CDU et la CSU pour une nouvelle grande coalition (GroKo). Face aux défis nationaux et internationaux, cette GroKo va cependant avoir la vie dure, et ce sont des années difficiles qui s’annoncent pour la Chancelière : il ne lui suffira pas de jouer la carte de l’expérience pour ne pas chanceler !

Pas de retours des vieux !

«Kein Aufguss des Alten» ! Littéralement : «Pas de retours des vieux» ! Lors de la nomination officielle du gouvernement, le président allemand Frank-Walter Steinmeier a souligné avec véhémence qu’il ne s’agissait pas pour ce nouveau gouvernement de faire un bis repetita de la coalition précédente. Beaucoup d’Allemands ont perdu confiance dans la politique ; la regagner va être le défi majeur de cette nouvelle coalition. Le style d’Angela devra ainsi changer : il ne peut plus être question pour elle d’attendre ou de modérer une majorité pour prendre position. On peut également s’attendre à ce que le SPD, qui craint pour son avenir, accentue ses positions pour peut-être parfois en prendre de radicales, opposées à celles de la Chancelière.

La CSU, de son côté, petit partenaire de la CDU de Merkel, réfléchit à une «révolution conservatrice», afin de regagner les électeurs qui ont soutenu le parti Alternative für Deutschland (AFD, Alternative pour l’Allemagne). Ce parti doit en effet se battre pour obtenir une majorité absolue aux prochaines élections en Bavière, le 14 octobre prochain. Il n’accorde pas, du reste, un soutien inconditionnel à la Chancelière, et plusieurs personnes au sein du parti ont fait comprendre qu’ils préféraient que Merkel s’abstienne de gouverner pendant son prochain mandat !

La continuité fait peur en Allemagne, et elle ne risque pas de faire revenir les électeurs égarés. Ainsi, Merkel n’a été réélue mercredi qu’avec un excédent de neuf voix, ce qui signifie que 35 membres de son propre camp ne l’ont pas soutenue – le SPD et la CSU affirmant que ce manque de soutien ne venait pas d’eux.

Une forte opposition au nouveau gouvernement

L’opposition à ce nouveau gouvernement semble donc importante, et pas uniquement dans le camp adverse ! Face à la GroKo se trouvent quatre partis, peu homogènes cependant : les libéraux de la FDP, l’extrême gauche Die Linke, les écologistes Bündniss 90/Die Grünen, et l’AFD. Les premiers débats laissent entendre que les discussions seront rudes, sans compter les frondeurs. Ainsi, dès mercredi, lors de l’élection d’Angela Merkel, un délégué de l’AFD a photographié son bulletin, en violation du principe du vote secret. Il a été immédiatement sanctionné par une amende de 1 000 €. Du reste, ce nouveau parlement risque d’être relativement «déroutant», pour ne pas dire capricieux, si d’un côté les députés SPD font pression pour des réformes plus ambitieuses, alors que les députés CDU poussent pour des positions plus nationales.

Pour tenir bon et faire du nouveau gouvernement un succès, Angela devra donc changer son style de gouvernance. Elle devra s’affirmer et prendre position, avoir le courage de prendre des décisions parfois peu populaires. Ce ne sera pas facile, car son caractère et son parcours l’ont toujours portée vers l’attente et le compromis. Pour le bien de l’Allemagne, et afin de ne pas retarder des décisions importantes, Angela devra donc oser et prendre le risque de s’aliéner certains groupes sociétaux. La «Dame de fer allemande» en est bien capable. Elle l’a montré récemment en nommant Jens Spahn ministre de son nouveau gouvernement, alors qu’il la critiquait ouvertement. Considéré comme le futur «challenger» de son propre gouvernement, Spahn aura pour fonction officieuse de la pousser à prendre des positions plus conservatrices, afin, entre autres, de contrer l’AFD. Elle a dû par ailleurs «sacrifier» certains de ses collaborateurs les plus proches, tel l’ancien ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière, ou encore l’ancien ministre de la Santé, Hermann Gröhe. Elle a également «perdu» le ministère des Finances, maintenant aux mains du SPD. Wolfgang Schäuble a ainsi dû également se reconvertir ; il est maintenant président du parlement.

Angela Merkel face au défi du changement et du renouveau

Chancelière depuis 12 ans maintenant, Angela Merkel va donc certainement dépasser Konrad Adenauer, qui est resté chancelier 14 ans, voire Helmut Kohl, qui est resté chancelier 16 ans. Vu les conditions actuelles, il n’est pas évident cependant que cette continuité soit favorable et de bon augure pour les Allemands. Jusqu’à présent, elle était en effet le symbole de la stabilité, de la responsabilité et de la continuité. Elle donnait l’image de quelqu’un qui sait gouverner avec sagesse et raison, sur la base de faits. Cette réputation a certainement contribué à valoriser son image et celle de l’Allemagne à l’étranger, lors des dernières grandes crises financières, économiques et politiques. Mais cet héritage ne suffira plus : l’Allemagne veut également LE CHANGEMENT et le renouveau. Consciente de ce défi, la nouvelle coalition a comme devise : «Un nouveau départ pour l’Europe, une nouvelle dynamique pour l’Allemagne, et une nouvelle cohésion pour notre pays». Il ne reste plus qu’à… !

Mettre en œuvre les nouvelles initiatives législatives de l’accord gouvernemental du 12 mars pourrait être la première menace pour ces nouvelles et bonnes résolutions. Le FDP de Christian Lindner, on s’en souvient, a fait échouer le projet d’une coalition moderniste en novembre dernier et a fortement critiqué l’accord comme étant un «pas assez». Les écologistes s’élèvent contre les positions sur l’environnement – et notamment contre l’abandon de l’objectif national inscrit dans l’Accord de Paris (de réduire de 40 % les émissions de CO2). D’autres critiques viennent également des «écartés» du nouveau gouvernement, dont Sigmar Gabriel, ancien ministre des Affaires étrangères et chef du SPD, grand absent, alors qu’il était jusqu’à récemment l’homme politique le plus apprécié des Allemands. Sa critique ouverte et irrespectueuse de Martin Schulz lui a coûté de nombreux soutiens au sein du SPD, ses ambitions personnelles ne correspondant plus, du reste, aux objectifs des nouveaux dirigeants : Andrea Nahles, nouveau chef du SPD et ministre des Finances, et Olaf Scholz, vice-chancelier, cherchent principalement à établir un nouvel esprit d’équipe au sein des ministres sociaux-démocrates.

Le nouveau gouvernement compte ainsi maintenant 15 ministres (plus la Chancelière), dont seulement cinq anciens ministres. Le nouvel espoir du cabinet est le social-démocrate Heiko Maas, originaire de la Saare, et nouveau ministre des Affaires étrangères. Dans la continuité des bonnes pratiques, il a dès le 14 mars entamé son premier déplacement à l’étranger en venant à Paris, afin de rappeler et de souligner l’importance de l’amitié franco-allemande, non seulement en Europe, mais également au niveau mondial. Heiko Maas, encore peu connu en dehors de l’Allemagne, s’est distingué en tant que ministre de la Justice de 2013 à 2018. Il a alors géré avec succès plusieurs dossiers épineux, dont les quotas de femmes dans les conseils d’administration, le plafonnement des loyers, et surtout la «Loi Facebook», qui combat les incitations à la haine et les fausses informations en ligne. Avec l’obtention du poste prestigieux de ministre des Affaires étrangères, il fait figure de grand gagnant de la rivalité existant entre les anciens chefs du SPD Sigmar Gabriel et Martin Schulz.

Gérer l’AFD est le deuxième grand défi de ce gouvernement. Ce parti attire de plus en plus d’électeurs déçus par la classe politique allemande, et qui cherchent une nouvelle affirmation de l’identité allemande et un revirement de la politique migratoire menée jusqu’à présent par la Chancelière. Et, comme l’a rappelé le président Steinmeier lors de son allocution au nouveau gouvernement, il va falloir également entendre ces voix et trouver des réponses adéquates à leurs demandes. Le nouveau gouvernement a déjà essayé d’agir en ce sens en renommant le ministère de l’Intérieur «ministère de l’Intérieur et de la Patrie» («Heimat»). Il n’est pas sûr cependant que ce simple changement de nom suffise. Des réponses concrètes sont demandées.

En ce début de quatrième mandat et alors que le Parlement risque d’en dérouter plus d’un, la seule chose certaine en Allemagne, c’est que les prochaines années vont être difficiles pour la gouvernance d’Angela Merkel, et qu’il ne lui suffira plus d’attendre.

Rolf Schwarz

Photo : Markus Schreiber / AP / SIPA

 

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