Personnes sans domicile avec le Secours Catholique

Entretien avec Daniel Verger, responsable Action et plaidoyer au Secours Catholique.

Nous sommes dans une société qui a une vision romanesque du «clochard», nourrissant beaucoup de fantasmes. Qu’en est-il réellement sur le terrain ?

Daniel Verger. Effectivement. Le «clochard», on en a une vision romanesque, notamment dans la littérature. En réalité, ceux que l’on appelle des «sans domicile fixe» sont des personnes qui ont perdu leur logement et qui, donc, décrochent. La vie dans la rue est en fait une vie dure, extrêmement violente. On meurt beaucoup, autant en été qu’en hiver, d’épuisement, de violence et, finalement, d’invisibilité (le fait de ne pas exister pour quelqu’un). Le collectif «Les morts de la rue» recense près de 500 morts dans la rue chaque année. On est très loin d’une vision romantique… On estime qu’il y a 140 000 SDF en France aujourd’hui : c’est un chiffre qui a beaucoup augmenté et qui est sans doute approximatif. Ce chiffre comprend aussi ceux qui logent en centre d’hébergement d’urgence, mais aussi ceux qui sont en logement très temporaire chez des amis (à la recherche d’un logement plus stabilisé, car ils y sont à titre très précaire, pour quelques jours).

Qui sont ces personnes sans domicile fixe ?

D. V. Souvent, il s’agit de contextes sociaux compliqués. La peur de se retrouver sans domicile est une peur que l’on retrouve fortement dans la population française. Dans la réalité, le fait de glisser vers la mendicité est souvent une accumulation de fragilités ou de ruptures. C’est évidemment perdre son logement, souvent après une rupture familiale. Il peut s’agir d’un divorce, mais aussi parfois d’une situation de chômage. C’est la situation la plus fréquente avec beaucoup d’hommes dans la rue, mais on retrouve aujourd’hui de plus en plus de femmes. En termes de risques de la rue, elles sont plus exposées, notamment aux violences physiques. C’est la raison pour laquelle elles ont la priorité pour le 115. Beaucoup d’entre elles sont logées pour des raisons d’urgence à hôtel.
Il existe aussi les personnes qui partent en errance, comme les anciens vagabonds, qui vont de ville en ville pour tenter de trouver des petits boulots et se retrouvent en désaffiliation, avec très peu de liens sociaux maintenus dans la durée.
Dans les grandes villes, beaucoup de personnes cherchent à se reloger : même si cela reste une minorité, on constate une augmentation des femmes avec enfants et beaucoup de personnes de nationalité étrangère, des migrants qui sont en attente de statut ou d’autres en «rupture de situation régulière» du point de vue des papiers.

Quelles structures sont mises en place pour accueillir les personnes SDF par le Secours catholique ?

D. V. Déjà, il y a nos équipes d’accueil qui sont nombreuses. Ce sont des équipes locales sur le terrain qui, très souvent, accueillent pour une part des SDF en leur apportant écoute, conseil, aide alimentaire et parfois des vêtements. Mais surtout, en essayant d’apporter de la chaleur humaine et un temps où ils sont vraiment considérés comme des personnes à part entière. Et nous avons 70 accueils de jour spécialisés dans l’accueil des personnes sans domicile, où ils ont le temps de prendre une douche, un café ou un temps de discussion. Nous les aidons à chercher un logement pour la nuit ou pour quelque temps.

Selon l’aumônier de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, le terme «SDF» est très dégradant, car il définit une personne non par rapport à son «être», mais à son «avoir», et, en l’occurrence à «ce qu’elle n’a pas». Qu’en pensez-vous ?

D. V. C’est vrai, oui ! C’est une remarque juste. Définir quelqu’un par un «sans» met le doigt sur un manque. Alors que, pour nous, tout comme pour ce frère, cette personne est avant tout une personne, un être humain que l’on rencontre, qui croise notre regard. Les «sans domicile», pour reprendre cette expression, se plaignent de voir passer beaucoup de visages mais peu de regards… Et encore moins de rencontres dans lesquelles leur humanité est prise en compte. D’où l’importance de la qualité de l’accueil des centres d’accueil et d’écoute, et ne pas être simplement dans la réponse à un besoin matériel.
C’est très juste : on ne perd jamais son humanité, même quand on est dans les pires conditions. Pour le coup, notre foi chrétienne nous rappelle ça : c’est une interpellation pour nous de voir le Christ en chaque personne que l’on rencontre, qu’elle soit riche ou pauvre, avec un patrimoine ou sans domicile.

Qu’est-ce que le plan «Grand Froid» a changé dans votre organisation ?

D. V. Le plan «Grand Froid», c’est la mise en place d’hébergements d’urgence supplémentaires. C’est aussi, au niveau de l’organisation du 115, des répondants supplémentaires pour que, cette fois-ci, on arrive à appeler le 115 et à avoir quelqu’un au bout du fil. C’est aussi la mobilisation des différents acteurs, associations comprises, pour multiplier les tournées de rues, de façon à repérer les personnes sans logement et à les mettre à l’abri le plus possible. Ça c’est pour le volet urgence.
À plus long terme, il faut régler le problème du mal logement en France : par la rénovation et la construction de logements sociaux pour des personnes en situation de précarité.

Julien de Normandie, ministre de la Cohésion des territoires, a affirmé qu’il n’y avait que 50 personnes qui dormaient dans la rue sur toute l’Ile-de-France. Anne Hidalgo a donc organisé une maraude pour dénombrer les personnes SDF. Avez-vous été associés à cette maraude ?

D. V. Nous y étions associés, effectivement, et ça a donné un chiffre de l’ordre de 3 500 personnes dormant dans la rue ce soir-là, ce qui comporte toujours une part d’approximation : il ne s’agit pas du nombre de personnes SDF, mais bien du nombre de personnes dans la rue ce soir-là.
Le président Macron s’est engagé à ce qu’il n’y ait plus de “sans domicile fixe”. Fin 2017, il y en avait toujours beaucoup, mais c’est un objectif politique qui est réalisable et qu’il est bon de continuer d’avoir.
C’est positif d’essayer de compter ! Sinon, il y a une tendance à rendre invisible cette situation, même si elle nous saute à la figure et nous frappe à chaque fois qu’on y est confronté. C’est un paradoxe très marquant ! Nous devons garder cette capacité qu’avait le Christ d’être «pris aux entrailles» !

Propos recueillis par Pierre Hardon

Photo : Laurence Geai / SIPA

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