Livre de Marianne Durano

En 2014, Marianne Durano cosigne : Nos limites : pour une écologie intégrale avec Gaultier Bès et Axel Norgaard Rokvam. Tous trois sont initiateurs du mouvement des Veilleurs qui, aux quatre coins de la France, a réuni des Français, en particulier des jeunes, «cherchant le bien commun au-delà des faux clivages et des querelles partisanes1». Dans cet ouvrage, ils rappellent avec force combien l’écologie intégrale est indissociable d’une anthropologie réaliste, pensant l’homme «être de nature et de culture, fragile et limité2», dans son environnement.

Marianne Durano est aujourd’hui mariée et mère de deux enfants. Normalienne, agrégée de philosophie, elle développe dans son livre trois ans plus tard des thématiques déjà abordées dans cet essai, notamment la réflexion sur «la technique» qui «n’est pas un instrument anecdotique, insignifiant en lui-même, mais la pièce maîtresse d’un système qui conditionne d’avance les choix et les comportements individuels3». Mais de quel conditionnement parle-t-elle ? Celui d’un système pluriséculaire de domination de la femme par l’homme, qui aujourd’hui s’incarne dans un contrôle du corps de la femme par la technique. Elle souligne ainsi le paradoxe de notre société qui réclame «liberté et égalité» à corps et à cri, et qui ne sait reconnaître la dignité de la femme, et l’invraisemblance des féministes qui ne définissent la femme qu’en opposition au corps de l’homme, enviable, et qui nient à la femme sa spécificité. Tout concourt dans notre société à gommer la différence sexuelle, ou à la considérer comme dépossession. «Aujourd’hui, on confond souvent la parité, l’égalité et l’indifférenciation, comme s’il était évident que la différence sexuelle était en soi aliénante.4»

Quand la fécondité de la femme est vue comme un problème technique, on lui apporte donc une réponse uniquement technique : la contraception pour commencer, suivie par l’avortement et la PMA, «la Sainte-Trinité d’un féminisme “technolâtre”5». La femme se doit d’être en tout point semblable à l’homme ; l’émancipation promise devient alors aliénation et entérine la «phallocratie»6 moderne. La femme, dépossédée de la connaissance de son propre corps, de son rythme particulier, de son rapport singulier au temps, n’est qu’un ventre que l’on remplit ou bien un homme incomplet. Par de nombreux exemples concrets, donnant la parole aux femmes et n’hésitant pas à livrer sa propre expérience, Marianne Durano conduit ses lecteurs par une argumentation percutante et provocatrice à prendre conscience de cette nouvelle forme de soumission – plus ou moins consentante – au pouvoir totalitaire de la technique.

Pourquoi la maternité est-elle LA grande absente de la pensée sur la femme ? L’oubliée des politiques ? La crainte érigée en interdit des programmes d’éducation affective et sexuelle ? Du premier rendez-vous chez le gynécologue, en passant par les mannequins androgynes, sans formes, la pornographie, la contraception, la PMA, la GPA, l’inadaptation du travail à la spécificité féminine, tout est conditionnement pour que la femme ne soit pas considérée comme celle qui porte la vie, «car il s’agit bien de faire entrer le corps féminin dans la sphère des techniques maîtrisables et commercialisables.7»

Se réapproprier son corps, en l’acceptant tel qu’il est, loin des diktats médiatiques et sociétaux, en connaissant son cycle, en valorisant la richesse et la beauté du corps, tel est le véritable chemin de liberté pour les femmes d’aujourd’hui. «En me connaissant mieux, je m’estime davantage ; en m’estimant, j’apprends à aimer mon corps ; en l’aimant mieux, je peux à nouveau aimer autrui.8»

Il en va du bien de toutes les femmes, de celui de la société entière et même de l’avenir de l’humanité, lequel se construit en recherchant inlassablement ce bien commun sans lequel notre monde ne peut être juste. A l’heure de l’intelligence artificielle, des techniques procréatives intrusives, de la commercialisation de l’enfant, la femme mérite cette attention particulière : «Le respect du corps féminin est le fondement de toute écologie intégrale, parce qu’il manifeste notre propre naturalité, parce qu’il nous inscrit dans la continuité des générations, des êtres nés et non pas fabriqués, des vivants.9»

Par une parole forte et incisive, dans un langage direct et réaliste, Marianne Durano nous lance le défi d’un nouveau féminisme, un féminisme enraciné dans «l’expérience du corps féminin10» permettant d’accéder à une saine autonomie, et de dépasser, enfin, l’opposition stérile entre l’homme et la femme.

Un livre à découvrir d’urgence pour son style enlevé et succulent, son franc-parler et son argumentation à contre-courant, brillante et fine !

Marianne Durano, Mon corps ne vous appartient pas. Contre la dictature de la médecine sur les femmes, Editions Albin Michel, 2018, 19 euros.

Recension réalisée par Sophie Loche


1Gaultier Bès, Marianne Durano, Axel Norgaard-Rokvam, Nos limites : pour une écologie intégrale, éditions Le Centurion, p 8.

2Gaultier Bès, Marianne Durano, Axel Norgaard-Rokvam, Nos limites : pour une écologie intégrale, éditions Le Centurion, p 12.

3Marianne Durano, Mon corps ne vous appartient pas, Éditions Albin Michel, p18.

4Ibid., p 254.

5Ibid., p 19.

6Ibid., p 96.

7Ibid., p 227.

8Ibid., p 204.

9Ibid., p 280.

10Ibid., p 259.

 

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