Franc-maçonnerie : loge de Marseille

L’actualité hivernale tourne souvent autour du sujet redondant des personnes à la rue. L’enjeu est, aujourd’hui, de redonner à ces personnes la nécessaire dignité d’être humain, ne serait-ce qu’en rappelant qu’ils sont des «personnes» avec un «être», et non des personnes sans «avoir».

La bise mordante venue de Sibérie, qui s’insinue dans les embrasures des portes et des fenêtres, est tenace depuis quelques jours. En France, le gouvernement a lancé le plan “Grand Froid” à l’échelle nationale, associant les pouvoirs publics aux associations venant en aide aux personnes «sans domicile fixe» pour les accueillir dans des centres d’hébergement d’urgence. Chaque hiver, ressentir le froid nous rappelle combien nous n’aimerions pas dormir dans la rue, frigorifiés, et provoque une certaine forme d’empathie envers l’ancien «clochard», rebaptisé «SDF». Chaque frisson rappelle que dormir dehors, par un temps pareil, n’a rien d’une partie de plaisir !

D’une manière générale, la population française nourrit beaucoup de fantasmes sur les clochards. La littérature qui associe la vie de rue à une forme idéalisée de la liberté est riche, et le prisme par lequel nous analysons le phénomène est faussé. A contrario, certaines légendes associant les mendiants, vagabonds et autres clochards à des fainéants ont la vie dure.

Qu’est-ce qu’un SDF ? Il s’agit, avant tout, d’un acronyme administratif : c’est un Sans Domicile Fixe. Mieux vaudrait parler de «personne de la rue».

Désaffiliation et déracinement

La personne de la rue est, malgré son état de dénuement visible, une personne à la psychologie complexe, psychologie dépendant de différents facteurs. En effet, il apparaît que certains «schémas» se dégagent pour qu’une personne parvienne à cette situation : une accumulation d’événements malheureux, qui précipitent cette personne sous les ponts.

De nombreux facteurs, donc, permettent de donner une explication au fait qu’un homme peut glisser progressivement vers un état de dénuement total. On peut en soulever deux, l’un découlant de l’autre : une désaffiliation, qui entraîne un déracinement, bien au-delà du simple état d’être à la rue.

Il s’agit, généralement, pour la désaffiliation, d’une rupture avec la famille, un événement douloureux qui provoque un détachement de la personne de ses parents, de ses frères et de ses sœurs. Le cercle familial est rompu, il est souvent devenu une zone non de confort, mais de violence et de désintérêt.

Lydia Perréal est une jeune femme qui, en 1993, est passée à la télévision, racontant qu’elle a vécu dans la rue à 20 ans. Elle a ensuite publié un livre1 dans lequel elle raconte très bien le détachement progressif d’avec ses parents : une mère qui ne montre son amour que par l’achat de jouets et qui manifeste une extrême violence. Elle frappe son époux. Un père qui, à terme, doit faire un choix entre sa fille et sa nouvelle femme…

Tous ces facteurs – et la liste n’est pas exhaustive, car il existe autant de situations que d’êtres humains – font qu’une personne se détache de plus en plus de sa famille et, quand elle se retourne vers elle en dernier recours pour s’en sortir, la corde est si tendue qu’elle rompt aussitôt, projetant la personne dans le vide de la rue.

La désaffiliation entraîne le déracinement : un SDF est une personne déracinée, qui a perdu ses attaches familiales, et qui souffre dans la rue d’un affaiblissement de ses références culturelles et historiques. Selon la philosophe Simone Weil, l’enracinement est un des besoins fondamentaux de l’âme humaine : l’homme a besoin d’être relié aux autres, à une histoire et à une culture communes. Le cadre familial répond normalement à ce besoin dès l’enfance, sauf dans l’hypothèse d’une désaffiliation qui peut être la cause d’une vie dans la rue. Rajoutons à cela que le déracinement peut être d’ordre géographique, puisqu’à l’explosion du noyau familial s’ajoute souvent le fait que la personne cherche à fuir son lieu d’habitation pour un endroit un peu meilleur où vivre.

Le fonctionnement des personnes de la rue se fait par territoire, par zone, dans lesquels elles errent, trompant le temps et l’ennui, mais surtout pour se protéger des dangers de la rue (violences, agressions, etc.). Il pourrait sembler paradoxal de «posséder» un territoire pour une personne qui n’a pas de domicile. C’est cependant l’attitude la plus logique : la personne s’installe et tente de s’enraciner dans un endroit particulier, essayant d’en contrôler ses limites. La personne ne fait que s’enraciner dans le terreau de la rue.

Les différentes réalités que recouvre le sigle «SDF»

Le terme personne «SDF» recoupe des réalités bien diverses. Dès 1977, un document de la Direction des actions sociales de Gironde affirmait qu’il y avait «des femmes avec enfants, des couples avec ou sans enfants, des personnes isolées instables, des anciens prisonniers et surtout des hommes seuls».

Les hommes sont la catégorie la plus représentative des personnes SDF en France, même si d’autres catégories ont fait leur apparition et sont en augmentation. Malgré un chiffre minoritaire, le nombre de femme avec enfant(s) continue à grandir, tout autant que la part des femmes à la rue. L’explication relèverait des habitus sociaux : la femme serait une personne beaucoup plus protégée que l’homme et moins laissée à la solitude et à l’errance. En effet, il est socialement davantage accepté qu’une femme soit sans emploi. La vie de la rue, pour une femme, est notamment marquée par les phénomènes de violence physique et par la prostitution : elle est alors traquée et gérée par des maquereaux. D’un deuxième point de vue, la prostitution retient beaucoup de femmes qui pourraient être à la rue2. Les femmes ont donc la priorité au 115 et dans les centres d’hébergement d’urgence.

Ici encore, le livre de Lydia Perreal dévoile un pan intéressant du phénomène : elle décrit des femmes beaucoup plus au fait des endroits où elles risquent de faire de mauvaises rencontres, plus débrouillardes que les hommes d’une certaine manière. Les risques dans la rue sont différents en fonction des sexes.

Depuis quelques années, au-delà de la catégorie homme/femme, les migrants sont de plus en plus représentés sous l’appellation SDF. Leurs situations varient entre ceux qui attendent les résultats des délibérations pour leur titre de séjour grâce au droit d’asile et ceux qui ont été refusés mais restent sur place quand même.

Le SDF est une personne humaine

«Les ‘sans domicile’ […] se plaignent de voir passer beaucoup de visages, mais peu de regards…» affirmait Daniel Verger, responsable Action plaidoyer du Secours catholique dans notre entretien téléphonique. La personne à la rue est une personne qui subit une indifférence, pas nécessairement volontaire, de la majorité de la population, à un point tel qu’elle fait partie du paysage urbain. Même si elles sont là, même si elles existent, elles sont transparentes. Elles s’inscrivent dans une habitude visuelle, qui provoque un certain malaise et une certaine gêne. Dans la rue, le seul regard qui est posé sur ces personnes est celui des associations d’aide ou celui de l’État et son administration qui demeure, malgré leurs actions, un regard institutionnel, quelque peu déshumanisé.

Pour retrouver une forme d’humanité dans les relations avec les personnes de la rue, l’association Entourage met en lien ces personnes et les voisins de leur quartier. Elle met en avant l’importance d’une pédagogie de la sensibilisation pour «changer le regard» que nous portons sur ces personnes. Pour changer ce regard, l’association préconise un enracinement local de la personne SDF, dans le cadre du quartier. L’idée est ainsi de créer un réseau de très grande proximité, améliorant les liens entre les personnes à une échelle humaine. L’idée est de «mobiliser les 99 %» de la population qui passe dans la rue sans voir les SDF. La personne de la rue «est comme moi. Elle a les mêmes besoins, pas forcément d’une voiture, d’une maison… le même besoin affectif et qu’on reconnaisse sa dignité», explique le frère Lionel, de l’abbaye bénédictine Saint-Pierre de Solesmes. Lui qui accueille quatre à cinq personnes par semaine dans l’aumônerie de l’abbaye insiste sur le besoin d’adresser la parole à la personne, tout en gardant une certaine discrétion, une certaine pudeur.

Saint Benoît ne déclare-t-il pas dans sa Règle : «On doit recevoir les autres comme Jésus-Christ même, puisqu’il doit dire, un jour : “j’ai été voyageur et étranger, et vous m’avez reçu”» ?

Pierre Hardon

 


1Lydia Perreal, J’ai vingt ans et je couche dehors, J’ai lu, 1999.

2Djemila Zeneidi-Henry, Les SDF et la ville. Géographie du savoir survivre, Éditions Bréal, 2002, p. 64.

 

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