Franc-maçonnerie : loge de Marseille

L’association Entourage propose à des communautés de «voisins» de s’engager autour des personnes SDF de leur quartier. Elle a pour but de mobiliser la société civile pour aider ces personnes à l’échelon local, de proximité. Les habitants, les associations et les personnes SDF peuvent se connecter entre eux, notamment grâce à l’application mobile «Entourage».

Entretien avec Claire Duizabo, responsable communication et communauté de l’association.

Comment fonctionne votre application ? Pour quels résultats ?

Claire Duizabo. Déjà, Entourage n’est pas qu’une application : c’est un mouvement citoyen. Notre mission est de lutter contre la solitude des personnes SDF. On se rend compte que le pire, dans la rue, n’est pas forcément le froid ou la faim, comme nous l’avons tous en tête (même si ce sont, bien sûr, des problèmes quand on vit dans la rue). Le pire, d’après les personnes SDF elles-mêmes, c’est la solitude, l’isolement relationnel et le fait que personne ne leur parle, qu’elles soient invisibles et ignorées. D’un autre côté, nous, les habitants des quartiers, les «voisins», nous aimerions souvent aider quand nous croisons des personnes sans abri, mais nous sommes démunis. Nous ne savons pas comment faire, nous ne savons pas orienter ces gens, nous ne savons pas leur venir en aide, tout simplement…
La mission de notre association est donc d’«outiller» le grand public, de donner les clefs aux habitants du quartier pour oser la rencontre, franchir le pas et créer le lien avec les personnes sans abri.

Comment «outiller» le grand public, alors ?

C. D. Le premier outil, c’est la pédagogie de sensibilisation : comment changer le regard des gens ? Comment arriver à provoquer le déclic dans la tête des gens pour que les voisins se disent : «Eh bien, en fait, c’est à ma portée, je suis une partie de la solution» ? C’est un programme vidéo qu’on a appelé «Simple comme bonjour !», que l’on peut retrouver sur la plateforme www.simplecommebonjour.org, et qui se décline aussi sous format papier. Pour nous, c’est très important : si tout le monde va voir les sans-abri, leur dit «bonjour», leur tend la main et leur demande comment ça va, le problème de la solitude est réglé ! Et souvent, c’est un facteur de réinsertion, puisqu’on ne s’en sort jamais tout seul : on s’en sort parce qu’on peut compter sur des gens et qu’on a l’impression d’exister.
Le deuxième outil, c’est l’application mobile dont vous parliez. Elle est sortie à l’hiver 2016. 33 000 personnes ont créé un compte sur le réseau dans un grand élan de chaleur humaine. Plus de 2 300 actions de solidarité ont été créées autour des personnes SDF. L’objectif pour nous n’est pas un objectif chiffré parce qu’en fin de compte, on se moque un peu des téléchargements… Ce que l’on veut vraiment, c’est que le message passe et que, grâce à notre outil, la solidarité de proximité soit plus fluide, que les associations, les particuliers, les personnes elles-mêmes puissent s’organiser et faire aboutir des actions solidaires. L’application, au tout début, avait été conçue pour des particuliers, des «voisins». En fait, on se rend compte que beaucoup de personnes SDF utilisent l’application pour elles-mêmes (car certaines personnes SDF ont des smartphones), pour alerter la communauté Entourage en cas de besoin. Pour les associations, c’est un super relais, car il y a 33 000 personnes qui sont sensibles à cette question de l’isolement social.
Le troisième outil, ce sont les événements de terrain. Nous proposons des points de rencontre à notre communauté : les «apéros Entourage» réguliers (toutes les deux semaines), des débats-projections. On se rend compte que cette chaleur humaine, ce contact humain entre des personnes avec et sans abri, ça marche !

Apéritif avec Entourage

 

Quelles sont les villes qui profitent de la force du réseau Entourage ?

C. D. Notre application a une communauté très active à Paris, Lyon, Grenoble et Lille, en particulier. Nous allons ouvrir l’antenne de Rennes d’ici quelques mois. On lance des villes quand des personnes se montrent motivées et quand on reçoit beaucoup de mails nous disant : “Comment puis-je faire pour vous aider ?”
Souvent, c’est aussi la rencontre avec une association partenaire sur place, par exemple à Rennes, le Secours catholique. C’est une conjonction de facteurs. Mais c’est aussi les grands centres urbains avec des problèmes de personnes SDF, bien sûr : Lyon est la deuxième ville de France où il y a beaucoup de personnes sans abri ; à Lille, il y a un écosystème social très actif. On s’est retrouvés naturellement dans tous ces endroits. Donc, si les gens sont motivés pour lancer des antennes Entourage en France… c’est possible !
On voit ici que l’outil n’est pas une fin en soi. Il ne suffit pas de dire aux gens «téléchargez Entourage» pour que le réseau prenne. Il s’agit vraiment de points de rencontre avec la communauté : les événements de terrain dont je vous parlais tout à l’heure.

Qu’est-ce qu’Entourage apporte aux personnes SDF et aux voisins ?

C. D. Aujourd’hui, seules des associations viennent parler aux personnes SDF (mais souvent dans le cadre des maraudes, des aides qu’elles fournissent pour les démarches administratives, etc.). L’État également, qui fait ce qu’il peut en mettant de l’argent dans les centres d’accueil, d’hébergement d’urgence et autres. Mais il y a surtout le grand public, c’est-à-dire 99 % des gens que les personnes SDF croisent et qui ne savent pas comment se mobiliser. Nous sommes convaincus que le lien social apporté par les voisins est complémentaire au rôle des associations (experts) et au rôle des pouvoirs publics. Ce que l’on apporte aux personnes SDF, c’est simplement le fait de pouvoir compter sur des gens, de retrouver un réseau.
D’ailleurs, Entourage se présente souvent comme «le réseau de ceux qui n’ont pas de réseaux». Un réseau de relations, et pas un réseau d’aide, je précise : nous ne voulons pas devenir «leboncoin» de la solidarité, ce n’est pas l’objectif ! Nous voulons créer la répétition du lien : une relation fidèle et régulière pour que la personne SDF se sente entourée.

C’est une forme d’enracinement ?

C. D. Exactement ! Un enracinement très local, pour mobiliser la société civile.

L’aumônier de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes rappelle dans notre vidéo qu’il faut remettre la dignité des personnes SDF au cœur du débat. Il remarque que le terme «SDF» qualifie la personne par rapport non pas à son «être», mais à son «avoir», et surtout, à «ce qu’elle n’a pas». Qu’en pensez-vous ?

C. D. Nous souscrivons tout à fait. D’ailleurs, nous ne parlons jamais de «SDF», mais de «personnes SDF». Quand on parle des gens, on ne dit pas le «veuf» ou le cancéreux»… Nous incitons vraiment les gens à aller à la rencontre d’une personne avant d’aller à la rencontre d’une situation. Il ne faut pas dire : «Je vais voir le SDF en bas de chez moi», mais bien : «Je vais voir Pascal, 52 ans, qui est excellent cuisinier et qui aime bien jouer à la pétanque». Il faut vraiment arriver à se départir de cette étiquette que l’on plaque. Pour rendre sa dignité à la personne SDF, ça commence par le regard que l’on pose sur elle.
Il faut savoir que nous venons chercher une situation d’égalité. Nous ne sommes pas là pour jouer aux «Zorro de la rue» ! Nous y allons en toute humilité et en faisant le «deuil de notre utilité» : on ne va pas vers les personnes SDF dans une logique de performance.

Vous travaillez avec des associations ?

C. D. Nous travaillons beaucoup avec les antennes locales, moins avec le national. Cela dépend vraiment des régions. À Paris, nous travaillons beaucoup avec l’association Aux captifs la libération, qui fait des maraudes «à mains nues». Ses membres ne font pas de maraudes distributives : ils y vont pour parler et créer du lien social. Nous avons également de très bons liens avec les maraudes paroissiales. Nous commençons à avoir de bons contacts dans l’écosystème social et solidaire.

Peut-on conclure à l’efficacité d’un rôle local par rapport aux grandes associations ?

C. D. Il faut vraiment valoriser le rôle des associations parce que ce qu’elles font au niveau national est formidable, et heureusement qu’elles sont là. Elles ont aussi un rôle de lobby, pour appuyer des décisions politiques. Ce que nous pouvons faire, nous, citoyens, à notre échelle, est évidemment d’agir au local. Ce qui est amusant, c’est que l’on se rend compte que la personne SDF est souvent un vecteur de la solidarité dans le quartier : il y a autour d’elle le boulanger, le boucher et leurs familles qui vont la voir et qui créent autour d’elle des liens sociaux. C’est assez sympathique de se dire que, finalement, c’est la personne qui n’a rien qui apporte beaucoup au quartier.

Avez-vous des résultats concrets de personnes qui sortent de la rue ?

C. D. Notre mission n’est pas de sortir les personnes de la rue. Dans la gouvernance de l’association, nous avons un Comité de la rue, qui soutient l’équipe Entourage. Il s’agit de personnes qui, soit sont encore dans la rue, soit ont une grande expérience de la rue. Pour nous, c’est essentiel d’avoir cet «organe» dans notre gouvernance pour être sûrs que nous ne créons pas un réseau social complètement déconnecté des besoins et hors-sol…
Ce comité nous aide pour tout ce qui est : établir la feuille de route, mettre en place nos actions, etc. Dans ce comité, cinq personnes ont quitté la rue et seul un dernier membre est toujours dehors. On ne veut cependant pas se lancer dans ce type d’aide : si les voisins veulent s’orienter dans ces démarches, nous les orientons vers des associations dont c’est la spécialité (logement, etc.). Nous, nous sommes là pour donner les outils aux riverains…

Vous réveillez les 99 %…

C. D. Exactement ! On provoque le déclic de chaleur humaine et, après, ça se fait tout seul !

Propos recueillis par Pierre Hardon

Photos : Entourage

Retrouvez l’association Entourage sur son site.

Vous pouvez télécharger l’application gratuite Entourage aux liens suivants : Android, iTunes

 

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