Franc-maçonnerie : loge de Marseille
  • Après la chute de l’Empire romain, la seule puissance capable de maintenir le droit, le bien et la liberté, ce fut l’Église. Elle se structura lentement et finit par briller par ses institutions de haut savoir et de grande miséricorde.
  • Les États politiques se développaient eux aussi et voulaient grandir en richesse et en autonomie. Il s’ensuivit une lutte de pouvoirs : les royaumes contre le pape !
  • Le Grand Schisme d’Occident (1378-1417) se produisit après le schisme de l’Orient (1054), qui vit les communautés chrétiennes orientales se séparer de Rome, et avant les fractures de l’Europe causées par la Réforme. Plus qu’un fait isolé, il est porteur de redoutables conséquences, qui seront le fruit de cette destruction de l’équilibre des pouvoirs qui avait porté l’Europe à sa puissance civilisatrice et chrétienne.

Après la chute de Rome, l’Occident se constitua peu à peu comme un tissu de sociétés de baptisés dont le gouvernement temporel, remis aux laïcs, s’organisa selon le régime monarchique. Le gouvernement spirituel, celui de l’Église, se développa autour des évêques sous la haute direction du pape. Avec Grégoire le Grand, nommé préfet de Rome en 578 et élu pape en 590, la papauté devint, dans la ville de Rome toujours menacée par les Lombards, le principe d’une organisation civile et politique nécessaire pour maintenir les corps soumis à l’âme, les États soumis au principe spirituel. Lorsque le pape Léon III, le 25 décembre 800, pose sur la tête de Charlemagne la couronne impériale, il le consacre protecteur de toute la chrétienté. Le pape, chef spirituel, devient le premier chef politique de tout l’Occident, car toute autorité vient de Dieu, et les gouvernés de ces royaumes sont des chrétiens baptisés. Mais les royaumes se développent, entrent en conflit les uns avec les autres, les besoins économiques augmentent, les nécessités militaires des guerres de conquête et de défense deviennent impérieuses. Si les papes dirigent la vie morale et spirituelle des baptisés, ils veillent aussi à ce que les conditions sociales et politiques restent justes et les comportements des puissants moralement droits. Ce «joug» de l’autorité papale devient de plus en plus difficile à supporter : moralement, car les autorités politiques de plus en plus puissantes cherchent l’émancipation morale ; économiquement, car l’extension des gouvernements pontificaux exige que tous les chrétiens participent à la fiscalité des États pontificaux. Tous les chrétiens, cela veut dire tous les royaumes. Autant d’argent qui n’entre pas dans les coffres des rois, mais dans ceux du pape. Les papes, parce qu’ils représentent l’autorité de Dieu, ont la plénitude du pouvoir. Bien sûr, il faut rendre à César ce qui est à César, mais, quand on fait coïncider César et Dieu, on pointe du doigt la puissance absolue, celle qui détient les deux pouvoirs !

La contestation de la primauté pontificale

La salle où fut arrêté Boniface 8
La salle où fut arrêté Boniface VIII –
Photo Livioandronic2013 / Wikimedia Commons

Le mouvement de contestation de la primauté pontificale est illustré par le litige qui éclata entre Boniface VIII et Philippe le Bel à la fin du XIIe siècle. Accédant à la papauté, Boniface VIII veut reprendre la croisade, afin de récupérer Saint-Jean-d’Acre, tombée aux mains des Turcs en 1291. Pour ce faire, il ne doit pas être empêché par les pouvoirs royaux, principalement par le Roi Très Chrétien1, qui aurait bien voulu utiliser l’argent que la croisade allait engouffrer pour poursuivre sa guerre contre Édouard 1er. Prévoyant ces obstacles, le pape promulgua une bulle, Clericos laicos, qui empêchait le roi de France d’exiger des ecclésiastiques l’argent que ces derniers pouvaient donner au pape pour sa croisade. La colère du roi fut grande, et il posa les questions qui étaient sur toutes les lèvres théologiques et canoniques de l’époque : l’homme d’Église est-il aussi un fidèle citoyen soumis à son roi ? Le pape peut-il s’interposer dans le temporel du roi ?


La bulle « Unam Sanctam » définit, dans la « théorie des deux glaives », le rôle et la position des pouvoirs spirituel et temporel


Le pape recula pour un temps, mais il préparait un synode auquel il convoqua les canonistes et les théologiens français. Ce synode mit Philippe en accusation. La bulle Ausculta fili (Écoute mon fils) tentait de convoquer Philippe à Rome. Celui-ci répondit par une irritation croissante et par une caricature fabriquée, dit-on, par son fidèle chancelier Guillaume de Nogaret. La réponse fut cinglante de la part de Boniface VIII. La bulle Unam sanctam, tout en excommuniant le roi, définissait, d’autorité, le rapport des deux pouvoirs. Ce fut la théorie «des deux glaives» : «Les deux glaives sont au pouvoir de l’Église, le spirituel et le tem­porel. L’un doit être manié pour l’Église, l’autre par l’Église, l’un par la main du prêtre, l’autre par celle des rois et des chevaliers, mais sur l’ordre du prêtre et avec sa permission. Car il faut que le glaive soit sous le glaive, et que l’autorité temporelle soit soumise à la spirituelle. […] En conséquence, nous déclarons, disons et définissons que toute créature humaine est en tout, en vue du Salut, soumise au pontife romain.»

Nogaret persuada Philippe d’emprisonner Boniface VIII et de lui faire subir un procès sous l’accusation d’hérésie. Ce fut l’incident d’Anagni. Nogaret entra dans la chambre du pape et le fit prisonnier. Le pontife fut cependant délivré par le peuple, le 9 septembre 1303. Nogaret fut excommunié. Cependant, fortement ému par cette attaque, Boniface VIII mourut quelques mois plus tard. L’affaire d’Anagni, jointe à celle des Templiers2, qui symbolisait l’affrontement entre le pouvoir temporel du roi et le pouvoir spirituel du pape, était présente à tous les esprits quand Bertrand de Got fut élu pape, après un conclave qui dura dix mois, et qu’il prit le nom de Clément V.

Le développement de la papauté en Avignon

Clément V ne pouvait pas s’installer dans une ville française. Il avait d’abord choisi Vienne, sur la rive gauche du Rhône, comme ville de son couronnement, mais Philippe IV le força à préférer Lyon. Bordeaux et toute l’Aquitaine étaient elles aussi exclues, car cela aurait été un un signe d’allégeance à Édouard 1er. L’Italie ne lui disait rien, car Henri II, roi de Germanie, fort de son droit au titre de Roi des Romains, envahissait les provinces italiennes pour se faire couronner au Vatican et cherchait à établir son imperium dans les villes du Sud. Il se décida pour Carpentras, dans le Comtat Venaissin. Dans ces terres que Philippe III avait données au Vatican, il était chez lui. Jean XXII, son successeur, fit d’ Avignon la capitale des États pontificaux. Ce devait être pour un temps,… cela dura 70 ans !


La présence pontificale a donné à Avignon l’aspect d’une capitale, plaque tournante de la diplomatie occidentale


La présence pontificale fit d’Avignon une nouvelle ville. Rapidement, elle atteignit 30 000 habitants. Les quartiers variés qui abritaient les cardinaux et leurs «livrées3», les diplomates et les politiques, les églises, les hospices et les couvents, lui donnèrent bien vite l’aspect d’une capitale. Avignon devint la plaque tournante inévitable de la diplomatie occidentale ; les conflits entre les royaumes, la lutte entre le roi capétien et le roi Plantagenêt, les alliances entre les royaumes de Naples, de Sicile et d’autres, les revendications des empereurs germaniques, tout se retrouvait à la cour des papes en Avignon. Du côté des grandes puissances, la guerre de cent ans (de 1337 à 1453) opposa les Plantagenêt aux Capétiens, et chacun sollicitait le pape, qui eut de la difficulté à rester neutre.

Le palais des Papes à Avignon
Le palais des Papes à Avignon – Photo J.M. Rosier / Wikimedia Commons

Avignon devint aussi le lieu des échanges intellectuels et le centre des arts. «Le palais pontifical, constamment en chantier, offrait au déroulement des cérémonies un cadre superbe. […] Altier comme un château fort, il dominait le moutonnement des maisons, mais à l’intérieur de ses murs, des peintres de renom, Simone Martini entre autres, avaient fait régner, grâce à l’élégance du dessin et à la fraîcheur des coloris, le raffinement et la douceur. Dans la chapelle à l’acoustique sans défaut, l’ars nova déployait ses arabesques délicates. La bibliothèque était riche, et les premiers humanistes s’y plurent, Pétrarque et Bruni surtout4.

L’installation des papes, les constructions nécessaires pour abriter tout le personnel de la Curie romaine – plus de 600 personnes –, les rémunérations versées, la masse des documents émis, tout cela absorbait près d’un cinquième du budget. La centralisation bureaucratique se fit impressionnante. Le souverain pontife devint de plus en plus un chef d’État politique.


Forcés de traiter des choses humaines, les papes, malgré leur piété, devinrent des hommes d’autorité humaine et politique


Dans le fruit se cachait le ver. Forcés de traiter des choses humaines, devenant les chefs d’une administration coûteuse, obligés de lever des impôts sur les souverains et les bourgeois, les papes, malgré la piété de la plupart d’entre eux (surtout Benoît XII) devinrent des hommes d’autorité humaine et politique. Dans les bouleversements qui agitaient les classes productrices des villes, l’ouverture de l’économie à des marchés plus variés et même très tôt internationaux incitait à des changements politiques qui devinrent considérables. Des théories philosophiques et surtout théologiques nouvelles sur le gouvernement et l’autorité apparurent. La papauté ne les vit pas venir, et elle en fut l’une des premières victimes. À travers ses fêtes et son luxe, elle préparait le lit d’une nouvelle forme de l’exercice de l’autorité qui n’était plus celle du droit divin, mais qui se voulait celle du droit des hommes. Le grand schisme d’Occident en fut le premier signe5.

L’élection d’Urbain VI

Lorsque, le 13 mai 1377, Grégoire XI entre dans Rome, il est à la fin de son règne. Il y est «rentré» influencé par Catherine de Sienne, par les pressions des élites romaines et surtout par sa propre conscience. II s’était résolu à inciter la Curie pontificale à refaire le voyage de la douceur de la capitale rhodanienne vers l’austère et froide Ville éternelle. Bon gré mal gré, les cardinaux français, italiens, suisses avaient fait leurs valises. Successeur d’Urbain V, Grégoire XI avait été élu le 29 décembre 1370 à l’unanimité des voix, fort d’un parcours personnel exemplaire : Pierre Roger, fils de Marie de Chambon et de Guillaume Roger, comte de Beaufort, frère du pape Clément VI, naît en 1329. Quand il a dix-neuf ans, son oncle Clément VI le nomme cardinal, le 28 mai 1348. Le jeune homme se rend à Pérouse pour suivre les cours de droit de Piétro Baldo degli Ubaldi. Il devient docteur en droit canonique et théologien, fort habile d’après ses pairs. «Là, il gagna l’estime de tous par son humilité et sa grande pureté de cœur». De 1357 à 1364, il est prieur du prieuré bénédictin Saint-Martin de Mesvres (diocèse d’Autun). Lorsque le conclave l’élit, il n’est alors qu’un laïc. Il est rapidement ordonné prêtre le 4 janvier 1371, puis consacré évêque, avant d’être couronné comme pape le jour suivant. Il meurt à Rome le 27 mars 1378.

Selon la constitution Ubi periculum, le collège des cardinaux doit se réunir dans les dix jours après la mort du pape et se constituer en conclave dans la ville où il est décédé. Mais les Romains sont déterminés à exiger un pape romain ou, tout au moins, italien. Le 28 mars, Bertrand Lagier, cardinal de Glandève, sort de l’église Sainte-Cécile, dont il est le titulaire, et où il vient de dire la messe, quand il voit venir à sa rencontre une troupe d’environ trois cents Transtévérins, sans doute habitants de la paroisse. «Père, Dieu te garde !, lui dit l’orateur de la bande. On nous a appris la mort du très saint pape Grégoire. Nous venons, comme tes petits enfants, te prier, toi et les cardinaux, de daigner élire un pape romain ou italien. Nous ne désignons personne : qu’il soit seulement italien ou romain ! Car voilà bien soixante-huit ans que cette cité est veuve6».

Le collège cardinalice, composé de seize cardinaux, est profondément divisé. Cinq cardinaux sont de l’Aquitaine ou du Limousin et choisiraient le cardinal de Poitiers comme pape ; cinq autres, nommés «les cardinaux français», favoriseraient l’un des leurs. Trois cardinaux sont italiens. Rien n’empêche que, d’une seule voix, ce collège réponde aux manifestants, fermement et sans faillir, qu’il ne favorisera aucune nation et qu’il n’a qu’un but : l’Église de Dieu et Dieu Lui-même. Les cardinaux voteront donc selon leur conscience. Ils ont quand même peur et exigent que la place Saint-Pierre, le Borgo et le château Saint-Ange soient fortifiés pour que leurs personnes et leurs biens soient en sécurité. Le 8 avril, les cardinaux entrent en conclave et écoutent le cardinal de Florence recommander l’archevêque de Bari, Bartolomeo Prignano, comme pape. Ils ne veulent pas d’un Romain, car ils ne veulent pas céder à la populace. Mais ils ne peuvent non plus ne pas tenir compte des désirs du peuple qui fait pression par des cris et des manifestations autour de la forteresse où ils se sont retirés. On envoie le patriarche de Constantinople chercher l’élu. Urbain VI est présenté à la foule des Romains et des pèlerins le dimanche des Rameaux, le 11 avril 1378, et couronné le dimanche suivant, le jour de Pâques. Rien dans cette élection ne manifeste quelque illégitimité que ce soit. Tout semble normal. Urbain VI est jusqu’alors le pape légitimement élu !

La rébellion des cardinaux

Armes d'Urbain 6
Armes d’Urbain VI –
Echando una mano / Wikimedia Commons

Et pourtant !… Bartolemeo Prignano, alors archevêque de Bari, avait été nommé par Grégoire XI vice-chancelier dans l’administration des terres italiennes. Il s’était acquis une réputation de bon et habile canoniste. Il était connu par le groupe des cardinaux français d’Avignon comme un homme pieux à l’esprit ouvert. Mais c’est tout ce que l’on savait de lui ! Le 19 avril, les cardinaux électeurs envoyèrent une lettre aux cardinaux d’Avignon pour leur dire leur satisfaction de l’élection de Bartolemeo, «un homme de grand mérite dont la manifestation des vertus est un exemple admirable. Nous l’avons élevé d’un seul cœur (concorditer) au pontificat suprême et avons annoncé notre choix à la multitude des chrétiens7». Et le cardinal de Limoges lui-même confirmait la justesse de son vote en disant : «Malgré la forte pression des circonstances, j’ai élu au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, l’archevêque de Bari au pontificat de la sainte et universelle Église, librement et spontanément (sponte et libere)8

Mais tout se gâcha quand Urbain VI voulut réformer les mœurs des cardinaux. Il les accusa d’avarice, de manipuler le mensonge et la tricherie, de vivre dans le luxe au lieu de la pauvreté. Il menaça certains de sanctions, porta contre quelques autres les pires dénonciations : le cardinal d’Amiens, chargé par Grégoire XI de négocier la paix entre l’Angleterre et la France, aurait fait traîner les négociations, car il aurait accepté de généreux «pots de vin» de chaque côté. Heurté par de telles accusations – elles n’étaient pas complètement fausses – et pointant un doigt rageur vers le pape, il lui dit qu’il mentait et que ses propos n’étaient pas ceux d’un pape, mais uniquement de l’archevêque de Bari. Le collège cardinalice, stupéfait de ces comportements de violence et de rage, se repentit de son vote et chercha un moyen de se soustraire à ce gouvernement. Il fallait déposer ce pape. Mais on ne dépose pas un pape comme un peut déposer un évêque, car il n’y a au-dessus du pape aucune autorité plus forte et plus haute que la sienne ! De son côté, Catherine de Sienne ne cessait d’exhorter le pape à plus de douceur et d’humilité : dans l’une de ses premières lettres, elle lui écrit : «J’espère que la douce bonté de Dieu vous remplira de son ardente charité et que vous comprendrez le malheur des âmes et combien vous êtes tenu de les aimer : alors vous croîtrez en zèle et en sollicitude pour les arracher des mains du démon et vous chercherez à guérir le corps mystique de la sainte Église et le corps universel de la religion chrétienne ; mais surtout, vous chercherez à réconcilier vos enfants, en les ramenant au bercail par la douceur et avec la verge de la justice, autant qu’ils peuvent le supporter, sans plus. Je suis persuadée que cela ne pourra se faire sans la vertu de la charité, c’est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir enraciné dans la vraie et parfaite charité9.» Rien ne put cependant arrêter la tempête qui s’était déclenchée.

Les cardinaux avaient renâclé à quitter Avignon. Ils avaient suivi Grégoire XI mais, placés face à celui qu’ils appelèrent «un rustre et un violent», ils décidèrent de le déposer. Une seule voie était possible : déclarer cette élection illicite. Comment le prouver ? Les gestes des cardinaux accompagnant la présentation de Prignano au peuple, son couronnement, les premières semaines où ils se manifestèrent autour du nouveau pape, le servant, l’entourant, recevant la communion de sa main, tout semblait marquer que ce pape était bien de leur choix et qu’ils l’avaient légitimement élu ! Un argument leur restait : dire que ces comportements avaient été posés sous l’effet de la peur, devant les menaces du peuple romain. Ils n’auraient pas eu le choix. Il leur fallait élire un Italien, et principalement cet Italien qui avait reçu de Grégoire XI une charge épiscopale et qui avait été près d’eux en Avignon. L’argument n’était pas faux, mais surtout, pour des raisons différentes, il fut cru de la chrétienté, c’est-à-dire, des puissants, du roi de France, Charles V, de la Sorbonne et d’Édouard 1er, le roi d’Angleterre.


Après l’élection de 1378, la Chrétienté se retrouve désormais avec deux papes et deux administrations…


En juin de la même année, un certain nombre de cardinaux prétextèrent les chaleurs romaines pour quitter Rome et se retrouver à Anagni. Ils invitèrent les autres cardinaux à les rejoindre. Sauf les Italiens, tous répondirent à l’invitation. Les cardinaux décidèrent alors d’inviter le pape, afin de lui demander sa démission ou de le retenir prisonnier. On avertit Urbain VI de ce qu’il risquait s’il se rendait à l’invitation des cardinaux. Devançant leurs projets, il leur proposa de réunir un concile, ce que les opposants refusèrent. Ils préférèrent déclarer l’élection invalide, rendant ainsi le siège pontifical vacant. Rien ne pouvait plus être fait pour sauver la situation, car plus aucun pouvoir juridique n’existait. Le 20 septembre 1378, réunis à Frondi, les cardinaux élurent Robert, cardinal de Genève, qui prit le nom de Clément VII. Avec les cardinaux qui l’avaient élu, il repartit pour Avignon retrouver la douceur de la rive gauche du Rhône. C’en était fait : la chrétienté avait deux papes. Urbain VI demeura cependant le pape légitime, avec trois cardinaux italiens pour le soutenir.

Deux papes, cela signifiait deux administrations, deux collèges cardinalices, dans beaucoup d’évêchés deux évêques, dans les monastères deux abbés. La vivacité des attaques entre Rome et Avignon atteignait l’invraisemblable : quand l’un nommait des cardinaux, l’autre renchérissait par un nombre plus élevé. Et surtout, cela signifiait une double alliance des politiques. Charles V fut heureux de récupérer «son» pape ! Édouard III, le roi d’Angleterre accorda généreusement sa protection à Urbain VI. Ainsi alla-t-on dans une chrétienté déchirée, jusqu’au concile de Constance en 1417.

Carte du Grand Schisme d'Occident
@lankazame / Wikimedia Commons


Derrière les faits historiques, un autre dessein

Tels sont les faits de l’histoire. Mais, derrière les chocs des actes des hommes, on trouve un courant d’idées qui se dessine depuis Marsile de Padoue (1275-1342), Guillaume d’Ockham (1285-1347) et John Wyclif (1320-1380). Ces théoriciens, philosophes ou théologiens, cherchent et trouvent des raisons de séparer le pouvoir spirituel de l’Église du pouvoir temporel de l’État. Ils introduisent le ferment du laïcisme et concourent à une redéfinition du pouvoir de gouverner.

Ces courants de pensée vont essayer d’opposer deux exhortations bibliques, pour mieux les séparer. La première est bien connue : «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu» (Mt 22, 15) ; la deuxième est de saint Paul : «Toute autorité vient de Dieu et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu.» (Rm 13, 1-2)

Marsile de Padoue (Marsilius Patavinus) devint le premier théoricien de cette séparation des pouvoirs qui hantait tous les esprits. Fils d’un «notaire» de l’université de Padoue, Marsile appartient à un milieu de magistrats d’obédience guelfe10, qui joua un rôle prépondérant dans la cité padouane aux XIIIe et XIVe  siècles. En 1324, il publie un livre, le Defensor pacis, qui fit grand bruit. Excommunié par Jean XXII, il se réfugie à Munich auprès de Louis de Bavière (Ludovic IV, qui aspirait au titre d’empereur des Romains). Le Defensor pacis chante l’hymne de la souveraineté du peuple : l’autorité divine est déléguée au peuple, et il appartient à ce dernier de choisir le régime qui lui convient et d’élire le chef qui lui plaît. La loi, expression du bien qui convient à un État est mensura humanorum actuum civilium (la mesure des actes civils de l’homme). La grande partie du livre de Marsile est une critique acerbe de l’Église romaine et un plaidoyer pour l’affranchissement de l’État de toute forme de tutelle papale et cléricale. Les arguments sont avant tout d’ordre politique. Tout pouvoir est d’ordre humain. L’ingérence de l’Église dans les affaires temporelles est une usurpation des droits de la société civile. L’Église n’est pas une société véritable, mais une réunion inorganique de chrétiens qui doivent trouver l’unité dans la société civile.

Le refuge de Munich abrita deux ans plus tard un autre excommunié de Jean XXII, Guillaume d’Ockham. Guillaume avait pris parti avec violence dans la querelle de la pauvreté qu’animait Michel da Cisena (1270-1342), le grand maître de l’ordre franciscain. Suivant l’inspiration de Joachim de Flore (1135-1202), la spiritualité franciscaine adopta des allures d’un spiritualisme excessif : la véritable vie du Christ est une vie de pauvreté et, pour l’imiter, il ne faut rien posséder et se contenter du pain que l’on mange et de l’habit que l’on revêt. Le Maître de l’ordre franciscain ne pouvait supporter le faste que Jean XXII était en train de donner à Avignon. Publiquement et avec violence, il le traita d’hérétique. Les deux excommuniés vont élaborer ensemble une autre philosophie du pouvoir.


La philosophie politique de Guillaume d’Ockham contient tous les germes d’une redistribution des pouvoirs telle qu’on en rêvait en cette fin du Moyen Âge


La philosophie politique d’Ockham, beaucoup plus habile que celle de Marsile de Padoue, contient tous les germes d’une redistribution des pouvoirs telle qu’on en rêvait en cette fin du Moyen Âge. Elle est en parfaite continuité avec le nominalisme11. Subtilement, Ockham cherche à montrer en quel sens on peut affirmer que «toute autorité vient de Dieu» : est-ce à partir de l’institution – Église ou État – ou à partir de l’individu lui-même ? Est-ce une œuvre de la nature ou de la grâce ? Sur quel principe séculier le pouvoir s’appuie-t-il ? Ockham commence par un retour à la philosophie politique d’Aristote, avec sa distinction bien connue des régimes politiques bons, monarchie, aristocratie, république, en tant qu’ils sont ordonnés au bien commun, et leur différence d’avec les régimes mauvais, tyrannie, oligarchie, démocratie (au sens grec du mot), qui sont contre le bien commun. Il applique ces distinctions aussi bien au pouvoir séculier du Prince qu’au pouvoir spirituel de l’Église12. Car ces régimes sont indifférents, qu’ils s’appliquent à la Cité ou qu’ils s’appliquent à l’Église. Ils dépendent en fait du vouloir des individus ; leur seule exigence est leur ordonnancement au bien commun.

Livre de Guillaume d'Ockam

Mais que veut-il dire quand il écrit que seuls les individus déterminent, dans leur volonté, le régime politique ? Et qu’entend-il par «bien commun» ? Pour Ockham, une institution sociale comme l’État ou l’Église n’est pas une réalité existante. C’est un universel abstrait, qui n’existe que par l’œuvre de la raison. En fait, c’est un collectif d’individus ! Ce qui les fait tenir ensemble, c’est qu’ils y trouvent un avantage «commun», lequel dépend des circonstances. Selon ces circonstances, ils choisissent l’un ou l’autre régime13. Ockham concède que la monarchie est probablement le régime idéal, mais il n’est pas le seul possible, et le collectif reste libre d’en choisir un autre, pourvu qu’il le choisisse selon la droite raison, recta ratio. Qu’est-ce que cette recta ratio ? Elle n’est pas le raisonnement délibéré qui, selon l’Aquinate, se développe à la lumière de la loi naturelle et positive. Pour Ockham, aucun ordre naturel ne serait inscrit dans les choses14. Elle ne peut, non plus, prendre appui, sur une «révélation» – la Bible ne donnant que l’exposition des droits positifs d’un gouvernement déterminé, non des principes d’ordre social ou moral. Cette raison droite n’est plus alors qu’une capacité de découvrir, par intuition, que telle façon d’agir, telle manière d’entrer en relation avec un autre être humain, correspond à la Volonté divine. En tant que cet acte, ce régime correspond à la Volonté divine, il a été créé pour être ce qu’il est. Il oblige, et non seulement il oblige, mais pour le moment, c’est le seul qui soit bon ! Mais la Liberté divine est absolue et n’est liée par aucun antécédent. S’appuyer sur cette Liberté pour définir la liberté individuelle, c’est rendre tout principe d’ordre – loi ou diktat, ou même coutumes – totalement contingent. En plus, c’est ériger la liberté en principe absolu du bien et du mal. La volonté humaine, complètement indifférente, détermine dans un lien intuitif à la Volonté divine ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter15. C’est ainsi que, selon Ockham, on obéit au précepte paulinien qui dit que «toute autorité vient de Dieu». Si l’on a l’intuition fondamentale que Dieu le veut ainsi, changer de régime politique devient obligatoire ; s’obstiner dans une forme de gouvernement périmée, c’est engendrer la tyrannie.


Appuyer son gouvernement sur une loi de nature ou de grâce devient le principe même de la tyrannie


Alors qu’en est-il de l’Église ? N’est-elle pas fondée par le Christ, et les promesses du Sauveur ne lui assurent-elle pas une pérennité, non de nature, mais de grâce ? Non, répond Guillaume d’Ockham, en fondant l’Église, le Christ obéit à la Volonté divine du moment ; la forme politique – le régime monarchique : le gouvernement d’un seul – est ce qui convenait le mieux aux nécessités de l’époque. Rien cependant ne nous oblige à respecter ce régime d’une façon pérenne, comme rien n’oblige un peuple à vivre sous un régime monarchique. Et ainsi, rien n’oblige un chef politique, tout un État, à obéir au pape. Si un individu, un groupe de fidèles, une aristocratie sacerdotale – les cardinaux, le concile – en venaient à la conviction intuitive que toute autre forme de gouvernement serait meilleure, ils devraient obéir à cette Volonté divine et changer le régime politique. Historiquement, la plénitude du pouvoir pontifical n’a donc rien qui assure sa pérennité. Au contraire, appuyer son gouvernement sur une loi de nature ou de grâce devient le principe même de la tyrannie, puisque c’est l’appuyer sur du vide ou sur une volonté propre détachée de la Volonté divine.

Dans cette philosophie, on voit poindre tout le libéralisme de la Réforme et tout le sécularisme qui en seront les conséquences. Avec subtilité, Guillaume d’Ockham détruit tout l’équilibre des pouvoirs établi par le Moyen Âge. Que cet équilibre ait eu besoin d’être purifié, personne ne le mettra en doute. Que l’équilibre que cinq siècles avaient permis de construire soit détruit dans son principe, voilà ce qui est grave. Les théories politiques d’Ockham introduiront, comme je l’ai dit plus haut, le ferment du laïcisme, différent de la laïcité. La laïcité exige que les lois, les coutumes, les actes des citoyens soient dirigés et jugés selon les principes propres à chaque État et dans les limites de ces principes. Elle n’agit pas dans un vase clos et respecte, comme un droit civil, la liberté religieuse de chaque citoyen de ce pays. Elle admet des valeurs qui lui sont supérieures, mais qu’elle accueille avec ouverture d’esprit, et elle accepte le devoir de les protéger. Le laïcisme dit le contraire, il refoule de la sphère publique toute valeur transcendante et s’enferme dans un droit positif totalitaire. Dieu et ses institutions ne doivent pas être respectés, ils ne doivent même pas exister.

Paradoxalement, les théories politiques de Guillaume d’Ockham conduiront les régimes modernes à s’enfermer dans la sphère rétrograde du laïcisme. Car le recours intuitif à la Volonté divine et l’installation de la liberté humaine dans un état absolu, indifférent et contingent, détruit l’ordre hiérarchique du bien, enferme l’individu dans son propre système et rend la société incapable d’accéder au bien commun. Il n’y a plus qu’un certain bien de l’État qui compte, un bien de l’État qui devient étranger au bien de ses membres. Car, pour que le bien commun politique soit vraiment atteint, il faut au-dessus du vouloir des citoyens des principes immuables qui montrent que le bien et le mal ne peuvent être réductibles aux pouvoirs des libertés humaines, si pénétrées soient-elles d’interpréter la Volonté divine. Cet équilibre des pouvoirs qu’avait, de façon imparfaite et quelquefois malheureuse, établi le Moyen Âge, les théories des nominalistes l’ont détruit. Lentement, les pays européens en ont payé le prix et continuent de le faire !

Le Grand Schisme n’est donc pas seulement un fait historique malheureux, mais contingent. Si les cardinaux considèrent qu’un pape dont ils n’aiment ni le caractère ni le gouvernement peut être déposé et remplacé comme on remplace un chef d’État, un prince, ou n’importe quel administrateur public, c’est qu’ils ont perdu presque complètement la valeur transcendante que représente pour chaque État le principe de la papauté. Ce nominalisme naissant séduira les universités, les politiques, les clercs. Il tentera de réduire à néant la doctrine équilibrée du Docteur angélique. Il tentera même de réduire au silence le Vicaire du Christ.

Le spiritualisme déséquilibré de Michel da Cisena, joint aux doutes sceptiques de Marsile de Padoue et de Guillaume d’Ockham, ont fait plus pour provoquer le Grand Schisme que le tempérament belliqueux d’Urbain VI. Les conséquences ont été redoutables !

Aline Lizotte

 


1Rex christianissimus ou «Roi Très Chrétien» : ce titre, d’abord réservé aux empereurs chrétiens de l’Antiquité tardive, fut utilisé par les papes comme une marque d’honneur pour qualifier les souverains de leur choix. Mais, à partir de Charles V (1338-1380), il servit à désigner le seul roi de France et son royaume.

2 – Cf. Jean Favier, Les papes d’Avignon, Fayard, 2006, pp. 52-60.

3 – La livrée est l’habillement qu’un roi ou un seigneur faisaient porter aux hommes de sa suite et qui, par certains éléments (couleur, galons, boutons), rappelait les armoiries du maître.

4Yves-Marie Hilaire, Histoire de la papauté, Tallandier, coll. Approches, 1996, p. 241.

5 – C’est la thèse de Walter Ullmanin The origins of the Great Schism, London, Burns Oates & Wasbourne LTD, 1948.

6In Noël Valois, La France et le Grand Schisme d’Occident, Alphonse Picard & fils, 1896, p. 9.

7Ullman, op. cit., p. 29.

8Ibid, p. 35.

9Catherine de Sienne, Lettre à Urbain VI, fin juin 1378, in Lettres aux papes, aux cardinaux et aux évêques, coll. Sagesse chrétienne, Cerf, 2017, p. 93.

10 – Les guelfes et les gibelins sont deux factions médiévales qui s’opposèrent militairement, politiquement et culturellement, dans l’Italie des Duecento et du Trecento. Le terme «guelfe» désigne la faction qui soutenait la papauté.

11 – La philosophie politique de Guillaume d’Ockham est développée dans ses principales œuvres politiques : Dialogus, livres 2 et 3, Breviloquium de Principatu Tyranico, Imperatorum et Pontificum potestate, Octo Questiones de Potestate Papae, Opus Nonaginta Dierum.

12 – Cf. James M. Blythe, Le gouvernement idéal et la constitution mixte du Moyen Âge, coll. Pensée antique et médiévale, Cerf & Academic Press, Fribourg, 2006, pp. 253-274.

13 – Cf. Arthur Stephen McGrade, The Political Thought of William of Ockham, Cambrige University Press, 2002. McGrade expose en détail et clairement le système politique de Guillaume d’Ockham, sans pour autant prendre suffisamment de recul pour en voir les faiblesses et les contradictions.

14 – Par exemple, Aristote, considère que l’homme est un animal politique et qu’il lui est naturel de vivre en société.

15 – Cf. Michel Bastit, Naissance de la Loi moderne, Paris, P.U.F., 1990.

 

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