Le féminisme de Haas et Levy

Les violentes diatribes qui se sont échangées à l’occasion de l’affaire Weinstein dans les médias et sur les réseaux sociaux ont pris la tournure d’une guerre entre féministes. Une escalade verbale qui risque d’oublier l’objet premier de la polémique et de se retourner contre les femmes elles-mêmes.

Depuis soixante ans, le féminisme s’est affirmé comme une lutte idéologique entre les sexes. Il ne s’agit plus d’un combat entre une minorité et une majorité, mais d’une lutte entre les différences fondamentales qui forment la communauté humaine, les femmes et les hommes. Plus exactement, sous l’influence du mouvement féministe, il s’agit d’un combat d’un groupe de femmes contre la masculinité elle-même.

Si nous n’avons pas entendu les féministes les plus radicales prendre la parole sur les agressions de Cologne pendant le nouvel an 20161, elles ont été beaucoup plus à leur aise concernant l’affaire Harvey Weinstein. Cet homme est à l’origine d’un grand mouvement de dénonciation des «porcs» par des femmes, mouvement entraînant tout une série d’abus et d’excès.

L’affaire Weinstein et la création de #BalanceTonPorc

En octobre 2017, douze femmes ont publié une tribune dans le New Yorker et le New York Times pour dénoncer les comportements d’Harvey Weinstein, un grand producteur hollywoodien, en l’accusant d’agressions sexuelles et de viols. Bon nombre de femmes se sont manifestées par la suite pour appuyer cette accusation. Dès lors, les réseaux sociaux se sont emparés de l’affaire et, sur les hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc, chaque femme a pu dénoncer «son» Harvey Weinstein, c’est-à-dire son «porc».


Ignorer délibérément la justice pour exercer une forme de vendetta circonscrit le débat aux crispations de chacun


Ainsi, on dénonce un homme sur la place publique au mépris de toute présomption d’innocence, laquelle devrait garantir un procès équitable. Ce n’est pas uniquement le «porc» que l’on dénonce, mais toutes les règles édictées pour qu’un innocent ne soit jamais pris pour un coupable. Dans cette affaire Weinstein, et avec les différentes délations qui ont égayé l’hiver, nous ne sommes pas sortis des passions, notamment de la colère. Ignorer délibérément la justice pour exercer une forme de vendetta circonscrit le débat aux crispations de chacun. La justice, au contraire, est un glaive froid qui met de côté les passions pour juger sereinement.

Les excès issus de #BalanceTonPorc

Avec les différentes dénonciations d’hommes sur la «place publique» que sont les réseaux sociaux, nous constatons qu’aujourd’hui, une atteinte à l’honneur vaut condamnation du peuple entier. Dans #BalanceTonPorc, il s’agit avant tout d’un procédé rhétorique fait pour manipuler les émotions. Émotions qui, propres à chacun, font que nécessairement n’importe quel acte peut être considéré comme du harcèlement sexuel, une agression sexuelle ou un viol en fonction de la femme concernée, celle qui doit «balancer son porc». De facto, bon nombre d’hommes ont démissionné après être apparus sur les hashtags, alors même que le dossier était vide (selon une logique curieuse : «s’il démissionne, c’est qu’il se sait coupable»).

Accusation vaut donc condamnation. L’animateur Tex a été licencié de France 2 après une blague sur les femmes battues provoquant la colère des féministes. Fait en lui-même sans intérêt si Delphine Ernotte, directrice de France Télévisions, n’avait pas indiqué en septembre 2015, qu’il allait «falloir que ça change !» sur sa chaîne, qui accueille trop «d’hommes blancs de plus de 50 ans2». Kévin Spacey, acteur réputé pour ses rôles cinématographiques – et dernièrement dans son rôle de Franck Underwood dans la série-télé House of Cards –, a été intégralement effacé du film dans lequel il jouait.

Les hommes actuels ne sont pas les seuls a être traqués par ce féminisme exacerbé : les hommes du passé n’échappent pas à leur fureur. Ainsi le metteur en scène Léo Muscato vient de faire subir à l’opéra de Bizet écrit par Mérimée, Carmen, un «léger» changement. À la fin, ce n’est plus Carmen qui meurt, mais son amant jaloux… Muscato a sauvé Carmen «au nom de la violence faite aux femmes». Le tableau de Balthus Thérèse rêvant, a lui aussi été menacé par une pétition «compte tenu du climat actuel autour des agressions sexuelles et des accusations rendues publiques chaque jour». La toile est devenue pédophile… Comme si la bouteille pouvait être ivre du vin qu’elle contient. Ainsi, tout ce qui ne correspond pas à l’idéologie féministe est destiné à disparaître.

Une idéologie puritaine

A contrario, mi janvier, 100 femmes ont signé une chronique dans Le Monde : «En tant que femme, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes». Une tribune notamment signée par Elisabeth Lévy de Causeur et Catherine Deneuve précisant que la galanterie, la séduction, font aussi partie d’un art de vivre (et avec, une certaine forme de libertinage).

Tribune qui aura provoqué un scandale chez les thuriféraires de #BalanceTonPorc. L’historienne Michelle Perrot s’est dite sidérée par «l’absence de solidarité des femmes signataires de cette tribune», tandis que Caroline de Haas, militante féministe convaincue, a répondu dans une autre tribune que ces femmes étaient des «récidivistes en matière de défense des pédocriminels ou d’apologie du viol» (on notera les attaques ad hominem, qui ne remettent pas en cause le fond de la tribune, mais dévoilent l’union sacrée qui devrait exister, selon les féministes puritaines, entre toutes les femmes, puisque tous les hommes sont des porcs).


L’idéologie féministe de #BalanceTonPorc montre un visage violent, ne voulant laisser aucun adversaire debout face à elle


Ainsi, si #BalanceTonPorc s’est lancé dans une guerre contre les hommes, les femmes qui souhaitent émettre un avis différent sont considérées comme des traîtresses à leur propre cause, presque des collaboratrices. Comme toutes les idéologies, l’idéologie féministe de #BalanceTonPorc montre un visage violent, ne voulant laisser aucun adversaire debout face à elle : les hommes sont décrédibilisés en tant que porcs, les femmes en tant que collabos.

Cette guerre de deux féminismes (l’un plutôt austère et anglo-saxon, l’autre plutôt libertaire et libertin), nous invite à réfléchir sur la pertinence d’une telle approche. S’il existe bien des violeurs et des pervers sur cette terre, et si parfois, tout est lié non pas à l’homme, mais à des déviations morales que certains se permettent, cela signifie que toute faute personnelle peut faire l’objet d’un processus qui aboutit à une opposition dialectique conduisant non à réformer, mais à détruire. Ce n’est plus la lutte des classes, c’est la lutte des sexes.

L’homme et la femme sont des êtres différents et complémentaires (altérité), qui ont vocation à s’unir pour le bien de l’humanité. Dresser l’un contre l’autre ne peut qu’entraîner une cassure sociale supplémentaire, peut-être la plus grave que toutes celles qu’elle a déjà subies. L’abaissement de la masculinité, sa dégradation, ne contribuera à une élévation ni de la femme, ni de l’humanité, mais à sa destruction comme communauté de vie, destruction dont les premières victimes risquent d’être les femmes.

Pierre Hardon

Photo : Joly Lewis, Lichtfeld Erez / SIPA


1 – Pendant les célébrations du Nouvel An, le 31 décembre 2015, une vague d’agressions sexuelles collectives, de vols, de braquages et au moins deux cas de viol — tous dirigés contre des femmes — eut lieu en Allemagne, principalement à Cologne, mais aussi en Finlande, en Suède, en Suisse et en Autriche.

2 – Voir Valeurs Actuelles

 

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