Lait à la salmonelle

Géant de l’industrie agroalimentaire, Lactalis se trouve au cœur d’un scandale lié à une infection de son lait infantile à la salmonelle ayant contaminé plusieurs dizaines de nourrissons. Une affaire aux enjeux vastes et complexes, car touchant à la chaîne alimentaire, aux réseaux de la grande distribution, à la sécurité et à la notoriété de l’industrie française, et à l’emploi.

On a du mal à croire qu’on ait pu empoisonner nos bébés avec du lait contenant de la salmonelle. Cette affaire regroupe pourtant tous les éléments pour en faire un feuilleton médiatique au long court, qui a d’ores et déjà soulevé une grande émotion collective, puisqu’il s’agissait de bébés, et donc d’êtres fragiles, devant faire l’objet de toutes les attentions. La crise est grave, et une actualité en balayant une autre, on n’en parle presque déjà plus.

La chaîne alimentaire mise en cause

L’affaire a commencé au milieu de l’année 2017, lorsque des contrôles internes à l’usine de Craon de l’entreprise Lactalis ont mis en évidence des traces de salmonelle sur du matériel de nettoyage, situation qui n’obligeait pas à alerter les autorités.

Les premiers rappels de produits ont eu lieu début décembre 2017, avant d’être étendus mi-décembre, mais l’affaire a pris une autre dimension début janvier 2018, lorsque des lots qui auraient dû être retirés de la vente ont été retrouvés dans des magasins de la grande distribution.

Que s’est-il passé pendant tout ce laps de temps ? A-t-on vraiment pris en compte la mesure du problème suffisamment tôt ? La coordination entre les acteurs concernés, les services de contrôle et les administrations a-t-elle été efficace ? A minima, un retour d’expérience est indispensable, sans compter que les enquêtes qui ne manqueront pas d’être diligentées pourront mettre en évidence les manquements et les responsabilités.


Lactalis est très secret, choix stratégique probable s’agissant d’un groupe indépendant et qui semble souhaiter le rester


Il n’en reste pas moins que cette crise a impliqué des acteurs de premier plan de la chaîne alimentaire. Tout d’abord le groupe Lactalis, nouveau nom de l’entreprise familiale «Besnier», qui est la propriété de la famille éponyme. La principale description faite de Monsieur Emmanuel Besnier, président du conseil de surveillance du groupe Lactalis, est d’être la onzième fortune française1, ce qui est faire peu de cas de l’importance du groupe en France et dans le monde : 17 milliards d’euros de chiffre d’affaire, avec 15 000 salariés en France sur 75 000 dans le monde ! Certes, le groupe est très secret, ce qui n’est plus dans les modèles de gouvernance actuels, cependant il est très probable que ce soit un choix stratégique s’agissant d’un groupe indépendant et qui semble souhaiter le rester. Au demeurant, il est très probable que des produits fabriqués par le groupe Lactalis figurent en bonne place dans votre réfrigérateur.

La grande distribution, acteur inévitable mais défaillant

Lactalis est pris en «sandwich» entre les éleveurs, à qui le groupe achète des produits laitiers, et ses clients, parmi lesquels les groupes de grande distribution. Quand on connaît les méthodes d’achat de ces derniers, on comprend mieux pourquoi le groupe Lactalis ne publie pas ses comptes, afin de se garder des marges de manœuvre dans les négociations de prix.

Ces mêmes groupes de grande distribution qui ont un marketing très agressif n’ont pas été à la hauteur lorsqu’il a été nécessaire de procéder au retrait des produits, puisque début janvier 2018, des produits incriminés étaient encore en rayon ; ce qui a entraîné un mea culpa général après des premières dénégations très médiatisées.

Lactalis, un bouc émissaire trop facile

La «culture du secret» qui est critiquée chez le groupe Lactalis n’est autre qu’une gestion du «secret des affaires», qui garantit aussi l’indépendance d’un groupe français… On se rappelle qu’on a tous crié «cocorico» lorsque Lactalis a racheté Parmalat, le géant italien alors en pleine déconfiture en raison d’erreurs comptables. Il n’est pas impossible que le groupe ait aujourd’hui des réserves financières qui lui permettent de surmonter la crise actuelle sans mettre en péril les emplois des 75 000 salariés du groupe. En effet les coûts risquent d’être importants : indemnisation des victimes, coût du rappel des produits, impacts commerciaux de notoriété…

Pour mémoire, le thème du «secret des affaires» avait fait l’objet de vives discussions en 2015, lors des débats parlementaires sur la loi dite «Macron». L’idée avait été finalement abandonnée sous la pression des journalistes, qui se croyaient visés dans leur capacité d’enquête, alors que le principe était de mettre en place des dispositions pour lutter contre l’espionnage industriel.

De fait, le groupe Lactalis ne publie pas ses comptes, alors que c’est une obligation ; les journalistes qui s’acharnent à les obtenir font preuve d’une sélectivité surprenante dans leurs investigations, et il ne serait pas inutile de vérifier si les concurrents internationaux de Lactalis publient effectivement leurs comptes.

En août 2016, l’entreprise Lactalis avait été fortement critiquée pour une gestion très dure des négociations avec les éleveurs sur le prix d’achat du lait ; un accord avait finalement été trouvé pour converger sur un prix d’achat de 300 euros pour 1 000 litres2. Cependant, personne n’a rappelé que les enseignes de la grande distribution mènent aussi des négociations très dures avec leur fournisseurs, et Lactalis – tout comme ses concurrents – se retrouve pris en tenaille entre les producteurs et les éleveurs d’un côté et la grande distribution de l’autre, et ses marges de manœuvre sont sans doute assez étroites.


La communication de crise du groupe Lactalis a clairement été défaillante, à la fois dans le timing et dans le contenu


La communication de crise du groupe Lactalis a clairement été défaillante, à la fois dans le timing et dans le contenu. Face à une crise qui a été révélée au public début décembre, l’interview donnée par M. Emmanuel Besnier au Journal du dimanche le 13 janvier dernier arrive trop tard, car elle a laissé le champ libre à toute les spéculations, voire les accusations, de la part de ceux qui pourraient chercher à se dédouaner. Et le plus important, c’est que ce retard de réaction peut être interprété comme de l’indifférence et de l’absence d’empathie envers les victimes, qui auraient dû être au cœur des attentions et de la communication. Cette situation sera difficile à corriger, et les promesses d’indemnisation n’y contribueront que faiblement.

Actuellement l’usine incriminée, située à Craon (en Mayenne), est à l’arrêt jusque début février 2018, et les salariés sont au chômage technique.

Des responsabilités à tous les niveaux

Dans cette affaire, les défaillances ont eu lieu à tous les niveaux, au niveau de la production, certes, car c’est bien là l’origine du problème. Mais pas seulement.

Dans la distribution aussi, qui s’est avérée incapable de retirer des rayons tous les lots de produits incriminés, malgré des rappels successifs. L’efficacité des procédures est remise en cause, et l’on peut se demander si les rappels que l’on peut voir si souvent affichés dans les magasins sont réellement efficaces. Des audits et des contrôles s’avèrent indispensables. Encore plus grave, des lots incriminés auraient été retrouvés dans des hôpitaux, pour lesquels on pourrait penser que les procédures de contrôle sont encore plus draconiennes.

Les administrations sont elles aussi suspectées d’avoir été défaillantes, pas tant dans leur fonctionnement propre que dans leur bonne coordination. En effet, cette crise aura mobilisé les services des ministères de la Santé, de l’Économie et de l’Agriculture, et il sera nécessaire de bien comprendre où ont été les défaillances.

Les enquêtes commencent seulement, et il sera sans doute complexe de dénouer la chaîne de responsabilité sur cette triste affaire. Il faudra tout de même comprendre comment 35 bébés ont pu boire un lait qui a été contaminé à la salmonelle. Il en va de la sécurité alimentaire et de la notoriété de nos produits agricoles français.

Alexandre Germain

Photo : Aleksandar Karanov / Shutterstock


1 – Selon le classement 2017 du magazine Challenges.

2 – Le prix d’achat aux éleveurs est donc de 0,3 €/litre (hors taxes), et le même lait après traitement est vendu au consommateur final environ 0,9 €/litre (TTC, avec le taux réduit à 5,5 %), comprenant aussi les marges de tous les intervenants, en particulier des distributeurs.

 

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