Franc-maçonnerie : loge de Marseille

L’opéra de Bizet Carmen vient de subir une légère modification (d’aucuns diraient un changement de sexe) : ce n’est plus Carmen qui meurt, mais l’amant jaloux, dans un ultime geste de légitime défense héroïque.

Voici un résumé de l’œuvre : Carmen est une bohémienne travaillant dans une usine de cigarettes. Don José est brigadier, un homme ni bon, ni mauvais, qui n’écrit pas assez à sa mère. Le brigadier est fiancé à une jeune fille qui l’encourage à retourner voir sa mère. Carmen jette son dévolu sur ce personnage, le rendant fou d’amour, tiraillé entre son devoir de militaire (et de fiancé) et la vie de bohème que lui propose la jeune effrontée. Mais la jeune femme est forte, intelligente et belle : elle fait tourner la tête de tous le régiment, rendant Don José jaloux. Alors que son capitaine essaie de voir Carmen, un duel entre les deux prétendants oblige Don José à fuir dans la montagne avec la belle. La Carmen l’ignore, le maltraite, et lui commence à osciller entre l’amour et la haine. Son ancienne fiancée, toujours fidèle, le convainc de retourner voir sa mère qui se meurt. Don José s’en va retrouver sa mère, mais à son retour à Séville, Carmen a changé de prétendant (choisissant le beau toréador) et, lorsque Don José lui propose de fuir et de construire une vie ailleurs, loin de tout, elle refuse. Il tue Carmen par désespoir et…

Attendez, non ! C’est l’inverse : tentant de tuer Carmen (mettant fin ainsi à une lente et cruelle descente aux enfers, par des choix toujours plus extrêmes, un amour toujours plus consumant, une haine qui croît, des événements qui s’entrecroisent pour l’amener à l’endroit précis où toute cette confusion le poussera à l’inévitable), voilà que la belle sort une mitraillette pour flinguer le jaloux !

Telle est du moins la version actuelle de l’opéra de Florence, afin d’éviter que «l’on tue une femme sur scène». L’objectif de l’opéra étant, dans un pays qui voit l’augmentation des violences faites aux femmes, de frapper un grand coup. Quitte à détruire tout semblant de continuité dans l’œuvre : dans l’acte III, Carmen voit son propre avenir révélé. «La mort», disent les cartes préfigurant son destin… Imaginez la surprise des diseuses de bonne aventure quand Don José s’affale sur le sol : c’est toute l’économie des voyantes bohémiennes qui vient d’être détruite.

Carmen est une longue illustration d’une femme libre, belle, incandescente, fantasque et gironde. De celles auxquelles tous les hommes aiment à penser par aventure, mais se refusent par devoir. L’œuvre de Mérimée, et la musique de Bizet converge ensemble vers cette quête masculine de l’idéal féminin (quoique forcément réducteur). Les femmes ne sont d’ailleurs pas en reste : Carmen, l’héroïne, libre et indépendante, Micaëla, jeune femme douce, timide mais courageuse et fidèle,… Et, dans cet affrontement ultime entre Carmen et Don José, ce n’est pas Don José qui gagne en tuant Carmen : c’est elle qui l’aura vaincu en hurlant : «Jamais Carmen ne cédera : libre elle est née, et libre elle mourra», le privant même du délice du regret si cher au cœur de l’amant éconduit.

Si dans l’hystérie collective qui s’empare de l’Occident avec #balancetonporc, il y avait bien une œuvre à ne pas dénaturer parce qu’elle est par essence une fine analyse des pouvoirs et des passions entre hommes et femmes, c’était Carmen… Chapeau bas les artistes !

P.H.

Photo : Knight Foundation (Gaston De Cardenas) – Florida Grand Opera / Wikimedia Commons

 

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