Sondage orienté

Souvent présenté comme «baromètre de l’opinion», un sondage est-il en lui-même un instrument adapté pour en rendre compte, en particulier dans le domaine des questions bioéthiques, dont la complexité se prête difficilement à son caractère réducteur ?

Sous le titre «PMA, GPA, fin de vie… la vague de fond libérale», La Croix vient de publier les résultats d’un récent sondage mené par l’Ifop pour ce journal et pour le Forum européen de bioéthique. Il porte sur les questions de bioéthique : la gestation pour autrui, la procréation médicalement assistée, ainsi que l’euthanasie et la fin de vie. On peut également citer la présence de questions sur la modification génétique des embryons humains et le stockage informatique des données médicales, et d’une question sur les conditions relatives au don d’ovocytes ou de spermatozoïdes.

Ainsi, 60 % des Français seraient favorables à l’ouverture de la PMA pour les couples homosexuels1 et 57 % pour les femmes célibataires2. Concernant la gestation pour autrui, 64 % des Français seraient d’accord avec l’autorisation du recours à la GPA en France3. Pour le suicide assisté et l’euthanasie, 89 % seraient favorables au fait d’aller «plus loin» que l’actuelle législation sur la fin de vie4. Notons toutefois des disparités sur cette question : dans ces 89 %, 47 % veulent légaliser l’euthanasie seule, 18 % le suicide assisté seul et 24 % sont favorables à la légalisation des deux.

Les résultats dénotent une véritable tendance de la société française à aller vers toujours plus de libertés individuelles. Cependant, on peut douter de la pertinence d’une telle interrogation. C’est notamment ce que met en avant le professeur Binet dans un article du Figaro.

La méthode du sondage d’opinion consiste à proposer une question simple, à laquelle la réponse ne peut être que «oui», «non» ou «peut-être». Or, ces trois occurrences n’ont de valeur que si, et uniquement si, elles font suite à un raisonnement logique et réfléchi. La réponse par «oui», «non» ou «peut-être» est le résultat d’une argumentation et n’a aucune valeur en tant que telle quand elle est «lancée à la cantonade». Pour vous en convaincre, il vous suffit de réaliser que n’importe quel professeur mettra un beau zéro à un élève qui répondrait par un simple «oui», «non» ou peut-être à une question philosophique dans le cadre d’une dissertation.

De plus, le professeur Binet remet en cause le caractère simple de la question dans une matière plus que complexe, puisqu’elle implique la vie, la mort, l’enfant et les parents5. En somme, le débat sur la bioéthique ne peut être réduit à un sondage posant une question équivalant à : «Voulez-vous un peu plus de fromage ? Oui. Non. Peut-être.»

Dès lors que l’on prend conscience de ce décalage entre d’une part, la complexité et la gravité du sujet et, d’autre part, la trivialité de la question, l’on peut se demander légitimement quel est l’objectif de ce sondage.

À quelques jours des «États généraux de la Bioéthique», quel message ce sondage fait-il passer ? Doit-on comprendre qu’il prépare les Français à un changement de la législation, issue d’une volonté populaire matricielle artificiellement créée par ce sondage ?

Les questions sur la GPA, la PMA, l’euthanasie et le suicide ne sont pas anodines. Elles touchent des interrogations éthiques et civilisationnelles. Acheter un enfant — et non louer un ventre — c’est pratiquement revenir à l’esclavage, d’une façon plus sophistiquée, et exploiter la misère humaine. Quant aux questions d’euthanasie, elles sont complexes et y répondre par «oui» ou par «non» est une fumisterie.

Ces questions touchent à l’humanité et ne devraient pas être soumises à des sondages d’opinion : sur un sujet qui appelle à tant de considérations philosophiques, religieuses et scientifiques, il n’est pas pertinent de réduire la réponse à un «oui» ou un «non».

Le sondage d’opinion commandé et publié par La Croix risque fort de porter de mauvais fruits, sachant pertinemment que les défenseurs de la GPA, de la PMA et de l’euthanasie se feront un malin plaisir de l’utiliser contre leurs opposants.

Pierre Hardon

 


1 – Personnellement, seriez-vous favorable ou défavorable à ce que les couples de femmes homosexuelles désirant un enfant puissent avoir recours à l’insémination artificielle (ce qu’on appelle aussi la PMA) pour avoir un enfant ?

2 – Personnellement, seriez-vous favorable ou défavorable à ce que les femmes célibataires désirant un enfant puissent avoir recours à l’insémination artificielle (ce qu’on appelle aussi la PMA) pour avoir un enfant ?

3 – Personnellement, seriez-vous favorable à ce que l’on autorise en France le recours à une mère porteuse qu’on appelle aussi Gestation pour autrui (GPA) ?

4 – Par ailleurs, pensez-vous qu’il faille aller plus loin que la législation actuelle sur la fin de vie, en légalisant le suicide assisté (c’est-à-dire la possibilité pour un tiers de délivrer un produit létal permettant à celui qui le souhaite de mettre fin à ses jours) et/ou l’euthanasie (c’est-à — dire la possibilité pour un patient souffrant d’une maladie incurable de demander à un médecin de mettre fin à ses jours) ?

5 – «En matière de bioéthique, plus qu’en de nombreuses autres, les questions sont trop complexes pour permettre des formulations simplistes. Que signifie, pour ne prendre qu’un exemple, le fait d’être “favorable à ce que l’on autorise en France le recours à une mère porteuse, qu’on appelle aussi gestation pour autrui” ? La personne interrogée peut-elle avoir intuitivement conscience des nombreuses implications du recours à une telle pratique ? Répondre “oui” signifie-t-il que l’on cautionne effectivement qu’une femme, recrutée à cette fin, s’engage à abandonner à sa naissance l’enfant qu’elle aura porté pour un tiers ? » Le Figaro, Bioéthique : les sondages ne peuvent pas faire la loi, Professeur Jean-René Binet.

 

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil