Macron chef des religions ?

Le Président de la République Française, Emmanuel Macron, a présenté, le 4 janvier 2018, ses vœux aux autorités religieuses du pays.

Deux représentants des cinq religions principales du pays étaient conviés pour un discours à huis-clos, sans la presse. Une méthode que le Président souhaite systématiser au cours de l’année 2018, notamment autour du futur débat sur la bioéthique. Il affirme, par exemple : «C’est pourquoi, durant cette année, je réunirai de manière régulière, non médiatisée, […] ceux qui ont œuvré au travail de ces lois bioéthiques, […] et vous serez pleinement associés, avec les représentants que vous désignerez, selon les sujets, à ce travail.»

Durant ses vœux, le Président de la République a rapidement brossé un tableau des sujets qui concernent les autorités religieuses en 2018. Tout d’abord, en matière de bioéthique, en assurant que les religions seraient représentées pour contribuer à une «philosophie commune». Ensuite, le Président a évoqué le sort des réfugiés et sa pensée concernant l’accueil et le droit d’asile. Vient ensuite le sujet de l’école et de son rôle pour enseigner la Laïcité. Le Président a tenu à rappeler que les divisions religieuses du monde ne devaient pas être «importées» en France et que l’année 2018 devait être placée sous le signe de la «réconciliation». Enfin, le Président a rappelé le soutien de l’État auprès du culte musulman et sa vision pour intégrer cette religion dans notre pays.

Emmanuel Macron a tenu un discours qu’il qualifie lui-même de «dépassionné». Un terme qu’il reprend plusieurs fois dans sa conclusion. Cependant, le fond du discours a de quoi laisser perplexe. Si Emmanuel Macron évoque la Laïcité comme la stricte neutralité de l’État (et non son absence), il ne cesse, au fil des mots, de rappeler que les religions doivent se soumettre à «l’ordre public républicain», qu’un «travail sur la structuration de l’Islam» est une «condition» pour ne pas tomber dans les divisions propres à cette religion, ou bien encore de conclure : «Puisse le tumulte du monde ne pas abîmer ce que vous avez construit ensemble sous l’ombrelle de la République».

La bioéthique, première des discussions

En matière de bioéthique, le Président souhaite inclure les représentants religieux dans le processus de réflexion. Le Président affirme ainsi : «Je crois que les religions, que vous représentez ici, les philosophies qui les accompagnent et les convictions profondes traversent notre société profondément et sur chacun des sujets que nous aurons abordés dans le cadre de ces lois de bioéthique, il est impensable de penser trouver le bien commun de notre société sans les prendre pleinement en considération. Ce sera un travail important, et je compte pleinement sur votre engagement sur ce sujet.»

À terme, le Président souhaite, sur ce sujet, «donner le temps d’un vrai débat philosophique dans la société avant de légiférer». Une référence aux États Généraux de la bioéthique, qui vont se tenir dans les mois qui viennent, réunissant des petits groupes de citoyens représentatifs pour discuter de l’évolution des lois sur la PMA, la GPA, le suicide assisté et l’euthanasie, les tests sur les embryons humains, etc.

L’accueil des réfugiés, un point de discorde ?

Le Président Macron a rappelé que l’asile est un devoir moral et politique. Mais, surtout, un devoir inconditionnel pour toutes celles et ceux qui y ont droit. Cependant, il a également affirmé que l’immigration économique ne pouvait entrer dans ce critère de l’asile. Également, que toute solution à l’immigration africaine devait trouver une solution en Afrique («Il y a une migration économique qui vient de l’Afrique, qui nous redit d’ailleurs notre devoir à l’égard de ce continent»). En somme, dans une formule qui a le mérite de la clarté, «nous accueillons de manière imparfaite à peu près tout le monde»… Il rappelle aux autorités religieuses que les intérêts de l’État ne sont pas nécessairement concomitants avec les intérêts de l’humanité : «Or aujourd’hui, dirais-je jusqu’alors, notre politique consistait, sous prétexte d’inconditionnalité à tout indifférencier, donc à tout mal faire1». Le Président rappelle ainsi qu’un pays, si accueillant soit-il, ne peut supporter à lui seul toute la misère du monde.

L’école

Concernant l’école, le Président a vite évoqué le sujet des professeurs et de leur formation concernant la Laïcité pour être «armés, en quelque sorte», selon le bon mot du Président, «pour expliquer l’histoire de notre pays, mais aussi le fait religieux dans sa plénitude». Une manière détournée de parler des incidents qui ont émaillé l’Éducation Nationale après les attentats islamistes.

La lutte contre les préjugés, l’objectif de réconciliation.

Le Président de la République n’hésite pas à rappeler que la lutte doit s’orienter contre le racisme et l’antisémitisme et «en même temps», pour reprendre la formule désormais consacrée, rappeler que «notre nation doit au cours de son histoire aux multiples apports religieux et philosophiques».

L’objectif de réconciliation entre les différentes confessions est, pour le Président, le meilleur moyen de lutter contre les fanatismes. Il faut comprendre ici que le Président pose le cadre de la laïcité comme le seul apte à faire barrage au fanatisme : «La France ne doit pas sous-estimer la chance qui est la sienne de compter en son sein des instances religieuses pétries de tolérance et de bienveillance». Pour cela, il rappelle les nombreux rapprochements entre juifs et chrétien depuis 1945, entres les différentes églises chrétiennes, etc.

L’Islam, la remontrance ?

Sans hésiter, Emmanuel Macron a affirmé qu’il fallait structurer l’Islam de France et en a même fait une «condition» pour «ne pas tomber dans les rets des divisions de [leur, ndlr] propre religion et de la crise qu’elle est en train de vivre au plan international». Cependant, ménageant la chèvre et le chou, le président rappelle que «l’on voudrait en parlant de laïcité parler du seul sujet de la religion qu’est l’islam. C’est une erreur funeste…»

Les ambiguïtés du discours «macronien»

Dans le discours du Président de la République, il est impossible de passer à côté des ambiguïtés qu’il laisse planer tout au long de son intervention.

Tout d’abord, le jeune président, à grand renfort de précautions oratoires, tente de s’affirmer comme chef des religions : «La République ne demande à personne d’oublier sa foi, mais pour faire nation, il faut également savoir dépasser ses différences en les mettant au service de la communauté de citoyens et œuvrer quotidiennement pour ne pas créer l’irréconciliable dans notre société». Il ajoute : «En quelque sorte, je ne demanderai jamais à quelque citoyen français que ce soit d’être modérément dans sa religion, ou de croire modérément ou comme il faudrait en son Dieu, ça n’a que peu de sens, mais je demanderai à chacun constamment d’absolument respecter toutes les règles de la République».

La pensée du président est ambiguë. Il n’y a aucun doute, du moins en ce qui concerne la chrétienté, que tout chrétien ou autre, juif ou bouddhiste, doive respecter les lois du pays dans lequel il réside. La société politique et l’État qui la gouverne doivent être laïques. Cependant, les lois positives ne sont pas exemptes des obligations du droit naturel et ne sont pas exemptes du respect du droit à la liberté religieuse. Or il n’appartient pas au gouvernement de «demander» ou de ne pas «demander» qu’une personne respecte sa propre foi et soit fidèle à ses propres valeurs religieuses. Cela n’est pas du domaine du «politique». Mais le politique n’est pas au-dessus du religieux et il ne lui appartient pas de gérer la conciliation des valeurs religieuses. Tout ce qu’il peut exiger, c’est que les lois et les droits civils soient respectés par tous, tout en maintenant dans la société un espace public où chacun puisse exprimer librement ses valeurs religieuses quand elles ne sont pas incompatibles avec le bien commun. Le chef d’État n’a pas vocation à être l’arbitre des valeurs religieuses, et il ne peut gérer les frictions et les antagonismes religieux qu’au nom du bien commun temporel et non au nom d’une neutralité qui serait le vœu de certains et viderait l’espace publique de toute présence religieuse. Cela cadrerait très mal avec la France, où l’expression des valeurs chrétiennes s’affiche dans les noms de beaucoup de villages et de villes, de rues ou d’institutions publiques, hôpitaux, écoles, centre d’accueil, etc. Ou bien l’on reconnaît que ces caractères sont une affirmation d’une tradition sociétale qu’il est difficile d’éradiquer du sol français, ou on ne le reconnaît pas et l’on ne veut pas le reconnaître. Mais si on le reconnaît, il faut en admettre la conséquence. La reconnaissance d’une société qui n’est pas un espace neutre, mais un espace public, où se côtoient différentes expressions de diverses religions, n’est que l’expression d’un droit civil inhérent au citoyen : le respect de la liberté religieuse. Il appartient à l’État de la reconnaître et de la protéger.

Emmanuel Macron, quant à lui, confond la sphère politique et la sphère sociétale. Dans la mesure où il tente de placer les religions «à l’ombrelle de la République», son discours vise l’expression de la religion dans l’espace public. Le concile Vatican II enseigne que «le pouvoir civil, dont la fin propre est de pourvoir au bien commun temporel, doit donc, certes, reconnaître et favoriser la vie religieuse des citoyens, mais il faut dire qu’il dépasse ses limites s’il s’arroge le droit de diriger ou d’empêcher les actes religieux2». L’expression de la religion, voire des religions, dans l’espace public, ne touche en rien à la nécessaire laïcité de l’État. Car la société et ses propres valeurs ne sont pas restreintes à l’expression des choix politiques de l’État. Nous n’en sommes pas encore rendus à vivre sous un régime chinois ou nord-coréen. Ce que l’État doit gouverner, c’est la liberté de l’espace publique de sorte que sans conflit, chacun ait une liberté suffisante d’y manifester ses propres valeurs et même que chaque personne qui compose ce gouvernement étatique soit libre en son for externe de manifester ses propres valeurs sans que cela soit interprété comme une tentative d’imposer une religion ou une autre.

C’est ainsi que son assertion sur la structuration de l’Islam reste le point le plus obscur du discours, en lien avec les deux premiers sujets : L’État s’octroie le droit de demander à une religion de se structurer alors qu’elle est par essence multi-céphale. Certes, il est nécessaire que l’Islam dit de France structure les valeurs et les comportements de ses membres de telle sorte que ses adeptes puissent vivre dans une autre structure sociale que celles de ses terres natales. Cependant cette tâche revient à l’Islam, et son insertion dans un pays dont les origines ne dépendent pas de la foi musulmane doit venir d’un dialogue avec le politique, lequel doit préserver les valeurs profondes d’un pays qui est celui de la majorité de ses citoyens, tout en garantissant une liberté publique suffisante à ceux qu’il a librement accueillis.

Plus que de l’ambiguïté, il transpire du discours d’Emmanuel Macron la conception d’une laïcité qui a vocation, bien plus qu’être une «prothèse», d’être le sas d’un tamisage des religions pour qu’elles deviennent sans tension, toutes entièrement tolérables, sur le territoire français. Bref une sorte de laïcité sympathique, dont le grand timonier serait le contrôleur. La conclusion devient symbolique et le souhait sans équivoque : «Puisse le tumulte du monde ne pas abîmer ce que vous avez construit ensemble sous l’ombrelle de la République». On a envie de dire «basta !». Ce n’est pas le discours d’un laïcard, mais ce n’est pas non plus le discours d’un politique.

Pierre Hardon

Photo : Villard / SIPA

 


1 – Par là, le Président explique dans le même paragraphe que la France accueille les immigrés économiques, politiques, réclamant le droit d’asile, clandestins, de manière indéterminée…

2 – Déclaration sur la Liberté Religieuse, Dignitatis humanæ, chapitre 1, 3.

 

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