Entorses à la conjugaison

Dans Le Figaro du 16 décembre, Jean-Philippe Vincent affirme avec raison que les Français ne savent plus dire «nous», ce «nous» qui exprime la conscience collective et nous fait nous reconnaître Français. Du «je» individualiste au «il» de l’État Providence, écrit-il, il manque le «nous» de la communauté nationale comme communauté de destin.

Mais, au-delà de ce constat de l’absence d’un «nous» et du regret qu’il ne soit plus symboliquement l’expression du collectif et le désir d’une ambition nationale, il me semble que l’on peut poursuivre l’analyse. Car ne sont pas évoqués deux «éléments de langage», comme on dit aujourd’hui, qui participent à l’effacement du «nous» et du sentiment collectif, et qui donnent raison à la fameuse formule de Napoléon III au général Piat : «On ne détruit réellement que ce qu’on remplace».

Le premier élément de ce remplacement est la substitution quasi systématique, dans le langage courant, du «nous», pronom personnel défini, par le «on», pronom personnel indéfini. Il suffit d’écouter les journalistes de radio, de télévision, les hommes politiques dans leurs discours ou tous ensemble dans leurs débats, pour constater cet usage abusif quant à son emploi et à sa généralisation.

Cette distinction entre le «nous» et le «on» ne relève pas d’un niveau de langage où le «on» serait seulement l’emploi familier du «nous».

Le «nous» est un pronom personnel défini, qu’il soit «inclusif» (il inclut celui qui parle et ceux à qui il s’adresse, comme dans «nous sommes lecteurs de srp-presse») ou «exclusif» (il exclut celui à qui le locuteur s’adresse comme dans «nous vous écrivons»), il exprime un commun, une collectivité, un ensemble de personnes définies, concrètes, dont chacune peut dire «je».

Le «on» est un pronom personnel indéfini : il désigne un groupe d’individus dont on ne connaît ni le nombre ni le genre. Il est donc «neutre» et se conjugue uniquement au singulier. Il désigne un sujet indéterminé, une généralisation abstraite, un collectif désincarné. Dans son usage, il renvoie à un inconnu, comme dans «on sonne à la porte» ; il est donc l’équivalent de «quelqu’un» et, lorsqu’il renvoie à une généralisation, il n’implique pas forcément le sujet qui parle, qui peut ou non être inclus : «En France, « on » fête le 14 juillet comme fête nationale». Cette formulation vaut pour un Français qui fête le 14 juillet comme pour un observateur étranger qui en rend compte sans y participer.

Ce dernier point est dans doute le plus symbolique et celui qui me semble le plus participer à l’effacement du sentiment collectif, surtout lorsqu’il est employé par «les politiques». Car il crée une distance, une sorte de recul, qui est celui de l’analyste, non celui du responsable, de l’homme de conviction ou d’action. Ce «on» est celui d’une sorte d’opinion générale non assumée. D’une existence constatée, mais d’une «existence sans essence», pour reprendre une distinction connue. Il autorise du coup toutes les évolutions polymorphes, les retournements (les exemples abondent…), les abandons, car ce «on» de l’opinion générale est mouvant par nature. Il est «en marche». «On» est «une force qui va», comme Hernani. Sourde et aveugle. Désincarnée. À distance du monde et des personnes réelles. Comme le «on» de la fameuse formule de Madame Roland sur l’échafaud avant que sa tête ne roule dans la sciure : «Liberté, que de crime « on » commet en ton nom !».

«On» ? Un pronom bien indéfini, presque irresponsable, voire excusable, pour une tête bien réelle… «On» est alors un peuple métaphysique. Comme disait ma grand-mère, qui le tenait de son instituteur rural qui avait le sens de la langue française et celui des responsabilités morales : «On est un c… !»

Le second élément qui participe à l’effacement du «nous» est une autre habitude de langage (consciente ou inconsciente ?), qui conforte symboliquement l’absence du «nous» comme collectif, comme «nation». C’est l’abandon du mot «France», remplacé par des formules du type «dans notre pays», qui se dégrade facilement en «dans ce pays», quand ce n’est pas sa variante méprisante, «dans c’pays». Comme si «on» ne voulait pas assumer d’en être. Par honte ? Par prudence ? Par rejet ? Par peur ? Rendons-nous attentifs à ces usages, nous serons surpris de leur généralisation politique et médiatique et du sentiment de détachement irresponsable qu’ils distillent. Chez nous.

Interprétation tendancieuse d’une simple évolution d’usage ? Pas si sûr. Outre la dimension symbolique du langage politique (tout devient symbole de tout aujourd’hui, même la «crinière de lionne» d’une miss France), le langage exprime la pensée. De Nicolas Boileau («Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément») à la formule révolutionnaire «Faites passer le mot, vous ferez passer la chose», le lien entre l’expression et l’idée est d’une évidence indubitable. Toutes les révolutions ont leur réforme du dictionnaire. Les débats passionnés autour de l’écriture inclusive, qui confond le genre grammatical avec le genre sexué et ne veut plus du neutre dans son usage correct, le montrent bien. La grammaire d’une langue et l’identité d’une communauté d’hommes sont intimement liés, ne serait-ce que parce que la langue «maternelle» est le bien commun le plus naturel. Elle dit aussi la «mère patrie». Apprendre à s’exprimer, c’est apprendre à penser. Vivre ensemble, c’est pouvoir communiquer par une langue commune. Nous rendre attentifs au bon usage de la langue, pour nous-mêmes comme pour nos enfants, c’est recevoir et promouvoir le «nous» national.

Et si la renaissance de ce «nous» français que Jean-Philippe Vincent appelle de ses vœux commençait par l’apprentissage rigoureux de la langue française à l’école ? Et la réhabilitation de l’emploi des pronoms personnels définis dans le monde médiatique et politique comme le signe public d’une responsabilité assumée ? «Nous», la France ?

Frédéric Gautier

Photo : Chamussy / SIPA

 

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