Affiche des guerres de Vendée

On oublie vite ! On oublie, ou l’on nous a fait oublier – voire ignorer – les massacres des guerres de Vendée. La question est revenue dans l’actualité. Un film documentaire présenté à l’Assemblée nationale vient nous rafraîchir la mémoire.

Le 14 décembre 2017, le film de Daniel Rabourdin, La Rébellion Cachée, était projeté à l’Assemblée Nationale. C’est un documentaire qui relate le martyre des Vendéens durant la Terreur (1793-1794).

Un essai d’explication de l’insurrection vendéenne

Au début de la Révolution, les Vendéens sont globalement favorables aux réformes issues des cahiers de doléances1. À partir de mars 1793, le pays vendéen bascule cependant dans la révolte. Quatre causes peuvent expliquer le soulèvement vendéen :

  • 1. Le 12 juillet 1790, l’Assemblée Constituante adopte la Constitution civile du Clergé, qui oblige les prêtres à jurer fidélité à la République naissante. Certains refusent, ce qui sépare le clergé en deux : d’un côté les prêtres assermentés (les prêtres «jureurs») et, de l’autre, les curés non assermentés (les prêtres «réfractaires»). Les premières persécutions ont lieu : les autorités confisquent les paroisses des prêtres réfractaires pour les confier à des jureurs. Les prêtres non assermentés sont obligés d’entrer en clandestinité s’ils veulent continuer à vivre leur état sacerdotal et à pratiquer des actes propres à leur ministère. Ils vivent cachés, dans les bois et les haies du bocage vendéen, dans certaines abbayes ou monastères abandonnés.
  • 2. Avec l’abolition des privilèges2, dans la nuit du 4 août 1790, l’ensemble du système fiscal est repensé et s’abat sur les paysans (les bocains) au bénéfice de la bourgeoisie des villes (les plainauds). Une injustice d’autant plus grande que la nouvelle bourgeoisie n’a pas la respectabilité de l’ancienne noblesse.
  • 3. Le 21 janvier 1793, le Roi Louis XVI est guillotiné. Les Vendéens prennent alors conscience que les révolutionnaires veulent instaurer un ordre nouveau en faisant table rase du passé.
  • 4. Enfin, le 23 février 1793, la République proclame la conscription pour renforcer de trois cent mille hommes les frontières nord-est. La Vendée, excédée, se soulève.

Reynald Sécher, docteur ès lettres et premier historien à défendre la thèse d‘un génocide des Vendéens, analyse : «Les Vendéens sont fracassés, un peu plus à chaque fois. […] Ils se soulèvent parce que, justement, leur seule sécurité face au fracas, c’est le ‘nous’.»

Les Vendéens commencent leur insurrection en se regroupant autour d’un colporteur, Jacques Cathelineau3. La ville de Cholet tombe entre les mains des paysans, ainsi que celles de Thouars (le 1er mai 1793) et de Fontenay-Le-Comte (le 25 mai 1793). Le 9 juin, la ville de Saumur est prise. Un choix s’offre à Cathelineau, devenu généralissime des armées vendéennes : fondre vers Paris ou se retourner vers Nantes. Il choisit la seconde option, et l’armée vendéenne se fait dorénavant appeler «armée catholique et royale». Sur la route, Angers tombe facilement, mais Nantes résiste. Cathelineau est blessé le 29 juin, pendant le siège, et toute l’armée vendéenne bat en retraite. Il meurt le 14 juillet suivant. L’armée vendéenne tente alors de reprendre Angers, sans succès. Au Mans, l’armée catholique et royale est défaite. Les 20 000 survivants de la colonne vendéenne fuient vers l’Ouest pour être finalement massacrés à Savenay. 4 000 survivants seulement retraversent la Loire.

Les Vendéens demandent à Cathelineau de prendre la tête de l'insurrection
Les Vendéens demandent à Cathelineau de prendre la tête de l’insurrection, peinture de Jean-Hubert Sauzeau (musée de Niort).

 

Le 31 mai 1793, à Paris, les Girondins sont renversés et guillotinés par les Montagnards. Le 27 juillet 1793, Robespierre prend le pouvoir au sein du Comité de Salut Public. Le 1er août 1793, la Convention (sur l’initiative du Comité de Salut Public) adopte une loi définissant les priorités de la République pour éliminer les rebelles vendéens4. Le 1er octobre 1793, une nouvelle loi met en place l’«Armée de l’Ouest» pour contrer les «brigands de Vendée». Malgré quelques victoires des révoltés, l’armée vendéenne se trouve prise en tenaille entre trois armées républicaines. Le 17 octobre, Cholet est reprise par la République, et l’armée vendéenne fuit vers la Loire, emportant, dans son sillage, femmes, enfants et vieillards. Une cohorte de 100 000 personnes traverse donc la Loire, harcelée par les «bleus»5. L’objectif de cette traversée est de rejoindre Granville en essayant de récupérer des combattants chouans sur la rive droite de la Loire. L’armée vendéenne échoue cependant à prendre la ville et rebrousse chemin, toujours talonnée par les Républicains.

En 1795, le Traité de la Jaunaye met fin à la première partie des guerres de Vendée. Il a été négocié par le dernier Généralissime de l’armée vendéenne, François Athanase Charrette de la Contrie. L’accord n’est pas appliqué et, dès l’année suivante, les révoltes reprennent. Charette est exécuté à Nantes, sur la place Viarme, le 29 mars 1796.

Jusqu’au désastre de Savenay, la guerre fait rage entre les «bleus» et les «blancs», avec des exactions de chaque côté, notamment du côté des Républicains. Cependant, une fois l’armée vendéenne vaincue (excepté quelques bandes éparses sur le sol de Vendée), le Général Turreau organise les «colonnes infernales6». Le principe en est simple : des soldats, emportant le strict nécessaire, traversent la Vendée. Ils brûlent les fourrages, les moulins, les réserves, les greniers et les foyers, et ils massacrent les hommes, les femmes et les enfants qu’ils débusquent en développant des trésors d’ingéniosité et de perversité. L’historien François Furet, admet qu’il s’agit d’une «répression de masse, organisée d’en haut, de la Convention, pour détruire tout ce qui a constitué le berceau des ‘brigands’7.» Les descriptions des massacres sont effroyables ; elles sont rapportées par les lettres des soldats, les rapports des généraux et des députés en mission, ainsi que par les déclarations de grands députés à la Convention.

À Nantes, Jean Baptiste Carrier, envoyé par la Convention, massacre dans la «baignoire nationale» : curés, nonnes, femmes, enfants et vieillards sont noyés dans la Loire. On perce le fond des barques, on attache les personnes deux par deux et on tue la première d’une balle pour que la seconde soit emportée par le fond. Tout ce qui relève de cette «race maudite» est voué à être détruit. La Vendée est d’ailleurs renommée par la Convention la «Vendée-Vengé» : le lieu où la vengeance de la République s’est déchaînée.

Noyades des insurgés de Vendée
Les noyades de Nantes en 1793, huile de Joseph Aubert (Musée d’art et d’histoire de Cholet).

 

La Terreur ne s’est pas exercée qu’en Vendée. De nombreuses rébellions ont eu lieu sur tout le territoire (à Toulon, Marseille, Lyon, dans le Bordelais, la Bretagne, etc.). Marseille fut un temps appelée «Ville-sans-nom» ; Lyon faillit être nommée «Ville-affranchie» : l’objectif était non seulement de détruire les foyers de révolte, mais de s’affranchir de tout le passé (faire «tabula rasa8»). La spécificité de la Vendée réside dans la perte substantielle (1/7e au bas mot) d’une partie de sa population et dans la particularité de l’épuration qui y a été menée. Mais il y a plus : la Vendée représentait un noyau de la population révoltée non seulement en raison du gouvernement despotique de Robespierre et de sa tyrannie, mais avant tout comme le symbole d’une révolte au nom de la foi catholique. Dans la mentalité des révolutionnaires, il fallait que celle-ci disparaisse.

Un documentaire pour réveiller la mémoire

La Rébellion cachée est un documentaire9 comportant à la fois des scènes historiques reconstituées et des interventions de spécialistes français et américains. Il a été réalisé par Daniel Rabourdin, un Français expatrié depuis trente ans aux États-Unis, où il a travaillé pour Mère Angelica et sa chaîne catholique américaine (EWTN10) pendant 18 ans. Il a décidé, il y a six ans, de se lancer dans une «aventure» en réalisant ce documentaire, afin de réveiller la mémoire des guerres de Vendée. Parcourant la France de paroisses en écoles, de réunions en réunions pour le faire connaître, il a touché près de 8 000 personnes et vendu 9 000 DVD.

Lors de la communication téléphonique que nous avons eue avec lui, Daniel Rabourdin nous a affirmé que la présentation du documentaire à l’Assemblée nationale était «un acte vraiment symbolique… Et pas un symbole en l’air. Le fait que, dans l’institution où avait été décidé, organisé, pensé, une grande partie de ce qui est probablement un génocide en Vendée,… eh bien, c’est dans cette institution que l’on a montré le docu-film qui accuse cette institution de génocide.»

Daniel Rabourdin exhorte tous ceux qui connaissent les massacres de Vendée à se mobiliser, non seulement pour faire connaître le film, mais aussi pour faire connaître la Vérité. «Toute personne a le devoir de ne pas garder [ce qu’elle a appris, NDLR] pour elle. […] Les Vendéens ont été des gens courageux qui se sont battus pour leur foi… On peut bien faire un partage sur Internet.» Durant l’entretien que nous avons eu au téléphone, il a ajouté : «C’est assez malsain finalement de ne pas se mettre à l’œuvre et de ne pas partager autour de soi ce qu’on vient de lire [ou voir, NDLR]. C’est un travail de tous en commun… Il ne faut pas attendre que Reynald Sécher fasse quelque chose et l’applaudir, il faut aussi dire aux autres… Il ne faut pas attendre que Daniel Rabourdin fasse un film et être content ; soi-même, il faut faire des émules !»

S’agit-il d’un «génocide» ?

Rabourdin et Secher pour la reconnaissance du génocide de Vendée
Reynald Secher et Daniel Rabourdin
lors de la présentation du documentaire.

Daniel Rabourdin cherche à sensibiliser les foules. Jacques Villemain, diplomate et juriste international ayant travaillé auprès du Tribunal pénal international de La Haye, est quant à lui dans un autre registre : «Est-il possible aujourd’hui de qualifier juridiquement les massacres qui ont eu lieu entre janvier 1793 et décembre 1794 de génocide ?», se demande-t-il. Selon lui, la réponse serait positive. Pour argumenter, il suit, dans une étude juridique11, le raisonnement de la Cour Pénale Internationale et son déroulement. Il s’agit, en partant de la définition juridique du génocide12, d’établir l’existence d’un «groupe protégé», de découvrir un élément intentionnel, un élément matériel, et d’imputer les crimes à des personnes. Il tente ainsi d’établir que les massacres vendéens peuvent entrer dans la catégorie juridique des génocides et, pour ce faire, il étudie la définition de «groupe protégé».

Un «groupe protégé13» est caractérisé par un caractère «stable et permanent». Tout au long de son étude, Jacques Villemain s’emploie à réfuter juridiquement un à un les arguments qui tendent à retirer aux Vendéens ce caractère. Pour cela, il s’appuie sur la jurisprudence de la Cour pénale internationale. Par exemple, il est possible de commettre un génocide sans organisation industrielle et rationnelle14 : le Rwanda est l’exemple même d’un génocide commis «avec des machettes». Il écarte également «l’intention idéologique» du stigmatisant, toujours en se fondant sur la jurisprudence et la doctrine internationale : il cite à son appui deux exemples. D’une part, le massacre de Srebrenica, qui est un génocide de 8 000 personnes localisé sur une seule ville, et dont la Cour a retenu le caractère de «nettoyage ethnique», n’est pas dû à une idéologie. Il fait de même pour le Rwanda15, pour lequel la Cour a retenu une lutte pour le pouvoir entre deux groupes qui a entraîné la destruction de l’un par l’autre : la lutte pour le pouvoir n’est pas une idéologie16.

L’étude de Jacques Villemain et le film de Daniel Rabourdin apportent, chacun à sa façon, un nouveau point de vue pour ouvrir le débat sur le génocide de la Vendée. Génocide ou répression ? La question est ouverte et mériterait d’être débattue. Les guerres de Vendée et les massacres qui les ont jalonnées ont fait des dizaines de milliers de victimes17 ! C’est une tache ineffaçable sur le blason de la République. Si on l’oubliait, les mots bien frappés de Victor Hugo nous le rappelleraient, qualifiant cette guerre de Vendée d’«essai inconscient de parricide»18. Les Vendéens se sont révoltés pour Dieu, puis pour le Roi… Le grand auteur avait vu juste !

Pierre Hardon

Photo : Mbzt / Wikimedia Commons


1 – Cahiers réunissant les aspirations de chaque paroisse, présentés lors des États Généraux.

2 – Fin des «privilèges» (= lois particulières) de la noblesse et du clergé, notamment des privilèges fiscaux sur la perception de l’impôt.

3 – Surnommé le «Saint de l’Anjou», Jacques Cathelineau (1759-1793) n’est pas un noble. C’est un colporteur connaissant particulièrement bien le bocage vendéen et premier généralissime de l’armée catholique et royale.

4 – Cf. Le rapport du député Barère, concernant cette loi, au nom du Comité de Salut Public, sur le site de l’Assemblée Nationale.

5 – Les «blancs» est le terme qui désigne les Royalistes, les «bleus» les Républicains.

6 – «Voilà quelles furent les bases de mon plan général, dont l’objet était de priver les rebelles de toute espèce de ressources en munition de guerre et de bouche, et de ne leur laisser que le choix de la mort dans le centre du pays révolté, en occupant fortement les principaux points de la circonférence.» Louis-Marie Turreau, dans Mémoires pour servir à l’histoire des guerres de Vendée (disponible ici).

7François Furet, La Révolution, Tome 1, page 239.

8François Furet, dans le recueil La Révolution française, Paris, Gallimard, 2007, p. 837.

9 – Que son auteur appelle lui-même «docu-drame».

10Eternal Word Television Network, un réseau de chaînes de télévision qui émet en 4 langues.

11Jacques Villemain, Vendée 1793-1794. Crime de guerre ? Crime contre l’humanité ? Génocide ? Une étude juridique, Éditions du Cerf.

12 – «La destruction totale ou partielle, d’un groupe national, racial, ethnique ou religieux, comme tel», article 6 du Statut de Rome, signé le 17 juillet 1998, entré en vigueur le 1er juillet 2002.

13 – Juridiquement, un «groupe protégé» est un groupe humain «protégé» par la Cour pénale internationale.

14 – Un des arguments invoqués pour écarter la thèse du génocide.

15Jacques Villemain, op. cit., p. 150 à 152.

16 – Pour ce qui concerne la Vendée, Jacques Villemain établit une intention idéologique : «la régénération» voulue et prônée par la République.

17 – Reynald Secher, sur la base des registres paroissiaux, estime le nombre de victimes à 117 000 au moins.

18 – «L’épouvante de huit années, le ravage de quatorze départements, la dévastation des champs, l’écrasement des moissons, l’incendie des villages, la ruine des villes, le pillage des maisons, le massacre des femmes et des enfants, la torche dans les chaumes, l’épée dans les cœurs, l’effroi de la civilisation, l’espérance de M. Pitt ; telle fut cette guerre, essai inconscient de parricide», Quatre-Vingt-Treize, Victor Hugo, Troisième partie, livre 1, chapitre 7.

 

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