Enluminure du Moyen Âge représentant Richard de Wallingford

Qui dit «Moyen-Âge» pense : inculte, barbare, obscure, simple passerelle entre l’Antiquité et nous. On peine à y voir l’intensité et le creuset de toutes les activités humaines qui nourrissent aujourd’hui notre Moi glorieux de sa culture moderne.

L’élection à l’Académie Française du médiéviste Michel Zink, le 14 décembre dernier, rend opportunément justice au Moyen Âge, époque tant caricaturée et dénigrée depuis deux siècles. Aux XVIIIe et XIXe siècles, en effet, il fut la cible de tous ceux qui ne voulaient voir dans ces temps chrétiens qu’obscurantisme, superstition, intolérance et fanatisme. Sans oublier les seigneurs qui semblaient, alors, prendre un malin plaisir à ravager les récoltes de leurs serfs ! Il fallait bien que les «Lumières» succédassent à beaucoup d’obscurité ! Mille ans d’histoire ont donc été ravalés au rang d’âge «intermédiaire» entre deux grandes époques : l’Antiquité grecque et l’Antiquité romaine (certes deux des trois piliers de l’Europe) et la Renaissance, entendue comme une redécouverte de celles-ci. «Europe, la voie romaine»1, a écrit avec justesse le philosophe Rémi Brague, pour qui cela n’impliquait évidemment pas de faire l’impasse sur le millénaire suivant…

Un legs civilisationnel incomparable

Nombreux sont ceux qui ont consacré leur vie à réhabiliter les temps médiévaux, à tenter d’«en finir avec le Moyen Âge», selon l’expression de Régine Pernoud2. Michel Zink est de ceux-là, et l’on retiendra notamment son émouvant attachement aux notions parentes d’humilité et d’humiliation. Fondée sur le Christ, la Chrétienté ne pouvait que développer une profonde empathie avec l’humilié. «La continuité de l’humilité à l’humiliation, écrit le nouvel immortel, n’a pas pour effet de les confondre, mais permet d’utiliser la première comme arme contre la seconde. L’humilité, en acceptant l’humiliation, lui échappe». On ne peut ici que faire le rapprochement avec son prédécesseur à l’Académie, René Girard, pour qui l’apport essentiel du christianisme est d’avoir donné raison à la victime seule contre la meute de ses bourreaux. Le Moyen Âge a ainsi fortement contribué à forger notre sensibilité, et l’on pense aussi bien sûr à l’amour courtois, père de notre si française «courtoisie», et au sentiment de miséricorde – qui a donné notre beau «merci» – qu’ignoraient absolument les Anciens.

La voie romaine passe par le Moyen Âge. On lui doit que chez nous tout est chrétien, de façon aussi évidente, aussi transparente que l’air que l’on respire, à tel point que l’on finit par ne plus s’en rendre compte, et même parfois par le nier. Nos paysages sont marqués par le «blanc manteau d’églises» évoqué, autour de l’An Mil, par le moine clunisien Raoul Glaber, et qui rendit Jean Daniel tellement lyrique dans le Nouvel Obs du 1er septembre 2004 : «Il faut bien que chacun d’entre nous, qu’il soit incroyant, agnostique, juif, musulman ou bouddhiste, à quelque époque qu’il soit arrivé, se dise qu’il va de plus en plus ressentir, fût-ce contre son gré ou à son insu, l’imprégnation de l’histoire orageuse et féconde de la chrétienté française». Ajoutons à cela qu’un quart des toponymes français sont des noms de saints, constat que l’on peut sans doute élargir à l’Europe entière.

L’Europe, ce sont des églises, mais aussi des cathédrales, ainsi que d’innombrables monastères, et l’on ne peut qu’être frappé de l’étroite concomitance entre la carte de l’Union Européenne – au moins jusqu’à ses derniers élargissements vers l’est – et celle des monastères bénédictins et cisterciens. On leur doit bien des expressions de plus en plus difficiles à comprendre, tant la culture chrétienne se perd de nos jours : «battre sa coulpe», «avoir voix au chapitre», «se faire chapitrer»… Et aussi, bien plus qu’aux Athéniens, la pratique du vote qui avait cours dans les chapitres, tant pour l’élection des abbés que pour les prises de décisions. «La règle de saint Benoît aux sources du droit3», écrivait le juriste Gérard Guyon, également auteur de Chrétienté de l’Europe4… La Bible est bel et bien le troisième pilier de notre civilisation.

Un ensemble de conceptions propre à l’Occident

«Chrétienté», «Moyen Âge», «Règle de saint Benoît»… Si ces termes semblent se faire mutuellement écho, ils dessinent en creux les mondes, pourtant si proches, qu’ils ne concernent pas : l’islam et l’orthodoxie. Ce que l’on entend par «Moyen Âge» est affaire de chrétienté occidentale, celle qui a été marquée, à la veille de cette longue période, par la pensée augustinienne. L’évêque d’Hippone, en distinguant la Cité de Dieu de la Cité des hommes, a posé les fondements d’une distinction féconde entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel, que le césaropapisme romain, poursuivi par Byzance et le monde orthodoxe, n’a pas connue. Elle fut, certes, source de bien des tensions, qui s’étendirent sur bien des siècles, entre un Empire chrétien «romain», à vocation universelle, et une Église catholique (c’est-à-dire «universelle») elle aussi romaine. À l’empereur, pour qui l’Empire, c’était l’Église, et le véritable chef de celle-ci, lui-même, les papes répondirent par la théorie des «deux glaives», selon laquelle le pouvoir spirituel serait au-dessus du pouvoir politique, dont il pourrait même déposer le titulaire. On a – improprement – qualifié d’«augustinisme politique» cette conception selon laquelle la mission ultime de l’État consisterait, sous l’autorité de l’Église, à mettre en œuvre le message évangélique…

La querelle survécut à l’effacement du rêve impérial et à l’émergence des nations, comme en témoigne le virulent conflit qui opposa, à l’aube du XIVe siècle, le roi de France Philippe le Bel au pape Boniface VIII. Celui-ci mourut peut-être des blessures que lui infligèrent les hommes de main du souverain, à l’occasion de «l’attentat d’Anagni» (1303). Comme c’est le cas de toute tension dialectique, celle entre le pouvoir politique et l’autorité religieuse, qui traversa tout le Moyen Âge, se révéla particulièrement féconde. Elle conduisit notamment à reconnaître l’éminente dignité de la personne, les droits qu’elle tient par nature de son Créateur et non de l’État qui, les lui ayant un jour concédés, pourrait un autre jour les lui retirer. Mais aussi à laisser à l’Église un magistère moral qui s’étend sur tous, fussent-ils les souverains, et peut aujourd’hui encore inciter tel ministre de la République à exprimer l’urgence que l’État lui arrache enfin les consciences des enfants. Et pourtant, ne peut-on voir, dans cette République si constante dans son acharnement contre l’Église un avatar du médiéval augustinisme politique, elle qui n’a de cesse de nous conduire à la sainteté ici et maintenant, en luttant contre les toujours plus nombreuses «phobies» (désormais, la «grossophobie») qui nous détourneraient de l’amour de notre prochain ?

Naissance du progrès et apparition de la caste des intellectuels

Le Moyen Âge n’a pas laissé sa trace indélébile seulement dans nos conceptions juridiques et politiques. Il a aussi, mais tout est lié, rendu possible l’idée du progrès et ses conséquences. C’est dans les monastères bénédictins que, succédant à l’antique idée d’otium, se met en place l’exigence d’un travail réglé par des horaires rigoureusement fixés, source d’un premier développement économique, tandis que la scolastique s’attelait, derrière saint Albert le Grand, à la question du juste prix, et que l’Église assouplissait progressivement l’interdiction du prêt à intérêt. Dès la fin du Moyen Âge, les conditions de l’essor du capitalisme sont réunies. Contrairement à une idée reçue, celui-ci fut une époque de progrès technique, et les grandes abbayes jouèrent un rôle décisif dans l’innovation : sélection d’espèces animales et végétales, assolement triennal, attelages, diffusion des moulins, industrialisation de la fabrication du papier, fabrication du verre, horlogerie, polyphonie et notation musicale, etc.

D’une manière très empirique, les religieux ont expérimenté tout ce qui fera plus tard la grande économie, ce qui a permis au sociologue américain Randall Collins de parler d’un véritable «capitalisme religieux», posant les bases de celui que nous connaissons.

Et puis, il est encore un pan important de notre culture moderne, notamment en France, qui me paraît découler directement des temps médiévaux : l’existence, et le rôle, d’une caste d’ «intellectuels». Ne peut-on y retrouver ces «clercs», qui se multiplient à partir du XIIe siècle avec les universités, arrogants, rompus à la dialectique, persuadés d’appartenir à une humanité supérieure (les autres n’étant que «rustiques» et «bestiaux»), étroitement liés au pouvoir – qu’ils l’inspirent ou le contestent – et souvent, Jacques Le Goff le constate, imprégnés d’une vision idéaliste et optimiste de l’Homme et du Monde, qui les conduit à mépriser réalité et pratique ? Ils ont la meilleure opinion d’eux-mêmes, que résume ainsi Boèce : «Naturellement vertueux, chastes et tempérants, justes, forts et libéraux, doux et magnanimes, magnifiques, soumis aux lois, détachés de l’attrait du plaisir». L’homme de gauche est déjà là, avec sa bonne conscience, ses «collectifs» et ses pétitions, lui dont le journal Les inrockuptibles donna un jour cette définition sous forme d’inventaire à la Prévert : «Face à la politique du gouvernement X, enseignants, magistrats, chercheurs, artistes, avocats, psychanalystes, étudiants, etc., se mobilisent».

Les exemples que j’ai donnés de la présence du Moyen Âge à notre époque, de la façon dont il l’imprègne, dont il l’explique, ne sont pas exhaustifs. Le nier est aussi absurde que de renier son pays d’origine ou ses parents. Cela fait des Européens, et particulièrement des Français, des heimatlos volontaires. Michel Zink fait, dans son dernier livre, le lien entre «l’humiliation, le Moyen Âge et nous5» : on peut se demander si ce rejet masochiste de nos racines, qui nous conduit à une sorte d’auto-détestation hors-sol, n’est pas qu’un avatar de ce sentiment. L’État républicain, en dépit de ses coups de menton contre l’Église, qu’il semble n’avoir jamais fini d’éliminer pour mieux la remplacer, s’est en fait couché devant la morale évangélique. Toujours plus amnésique, sauf quand il s’agit de se repentir, il s’humilie orgueilleusement, consciencieusement. Et nous avec. Humilité mal placée, que je n’hésiterai pas à qualifier de… moyenâgeuse !

Jean-François Chemain

Photo : ???

 


1 – Cf. Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Coll. Folio essais, Gallimard, 1999.

2Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, 2014.

3Gérard Guyon, La règle de saint Benoît aux sources du droit, DMM, 2013.

4Id., Chrétienté de l’Europe. Sources juridiques, DMM, 2010.

5Michel Zink, L’Humiliation, le Moyen Âge et nous, Albin Michel, 2017.

 

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