Traditio legis, ou le rôle de l'évêque déterminé par le Christ

La récente nomination de Monseigneur Aupetit comme archevêque de Paris a fait ressurgir les supputations habituelles de certains médias. Ayant été immédiatement classé comme «traditionnel», si ce n’est de «droite», on n’attendra de lui aucune avancée progressiste. Comme si l’évêque avait comme première fonction de «plaire» aux intellectuels et aux «bobo», d’être proche des opinions de toutes sortes et de satisfaire les desiderata de ceux qui n’attendent de l’Église qu’une confirmation de leurs propres comportements ! Il y a aussi l’autre versant des «espérances», celui qui attend des restrictions fermes, des homélies rectificatrices, voire des condamnations masquées qui soulagent le cœur et permettent d’exercer une douce vengeance. On se trompe ! Un évêque n’est ni un complice, ni un grand-père, ni un juge. Il n’est pas un fonctionnaire administratif ; il ne vient pas, comme un chef d’entreprise, gérer une succursale. Il n’est là ni pour plaire, ni pour séduire, ni pour juger, encore moins pour condamner.

Membre du collège apostolique

Le rôle principal de l’évêque est de rendre présente et efficace la transmission apostolique. «La mission divine confiée par le Christ aux Apôtres est destinée à durer jusqu’à la fin des siècles (cf. Mt 28, 20), étant donné que l’Évangile qu’ils doivent transmettre est pour l’Église principe de toute sa vie, pour toute la durée du temps. C’est pourquoi les Apôtres prirent soin d’instituer, dans cette société hiérarchiquement ordonnée, des successeurs1». Les Douze ont, avec Pierre et sous son autorité telle que l’a voulue le Christ («Pais mes brebis», Jn 21,16), formé le premier collège apostolique. Confirmé dans l’Esprit Saint lors de la Pentecôte et envoyé en mission jusqu’aux «limites de la terre», ce collège demeurera le lien inamissible et indestructible des premiers élus du Seigneur et de tous leurs successeurs jusqu’à la fin du monde.

Devient membre de ce collège celui qui reçoit l’onction du sacrement de l’épiscopat. Il est, de droit, comme l’un des Douze auxquels le Seigneur confia son Église. C’est à travers lui, par lui, par l’accomplissement de ses charges, que s’accomplit sur toute la Terre la mission de l’Église : transmettre la Parole, sanctifier par la vie sacramentelle, gouverner par l’action pastorale. Être évêque, c’est donc recevoir par le sacrement de l’épiscopat non seulement la charge d’une portion de l’Église de Dieu, mais recevoir la charge, avec tout le collège apostolique, du Dépôt de la foi, en conserver l’intégrité, le développer et le transmettre à tous ceux qui, baptisés en Christ et consacrés en son sang, attendent sa venue définitive et sont envoyés en mission à tous les peuples de la Terre en vue de l’éternel et parfait retour de toute créature vers le Père.

Enseigner par la Parole


Enseigner, c’est transmettre la Parole du Christ telle qu’elle est dans la force de sa vérité et l’amplitude de ses exigences


La première charge (munus) de l’évêque est d’enseigner. Cette charge l’emporte sur toutes les autres, si importantes soient-elles, dit le décret Christus Dominus sur les charges pastorales des évêques2. Enseigner n’est pas seulement faire de temps en temps une homélie de circonstances, c’est transmettre la Parole du Christ telle qu’elle est dans la force de sa vérité et l’amplitude de ses exigences. C’est non seulement la garder intacte comme un objet précieux dans un coffret d’art, c’est la faire vivre comme un dynamisme de lumière et d’amour. C’est encore mettre en évidence la continuité de sa transmission depuis les bords du Jourdain jusqu’aux lieux les plus éloignés de la terre, jusqu’aux villages les plus reculés et les plus ignorés.

La Parole de Dieu n’est pas uniquement ce qui est écrit dans les Évangiles et les Épîtres ; il ne s’agit pas de répétition, de redondances littéraires, d’exégèse scientifique, si nécessaire soit-elle. Il ne s’agit même pas seulement de la foi, mais du Dépôt de la foi. Le Dépôt de la foi contient tout l’enseignement vivant de l’Église dans sa source, la Révélation, et dans son développement, la Tradition. «La Tradition reçue des Apôtres […] comprend tout ce qui contribue à conduire saintement la vie du peuple de Dieu et à en augmenter la foi ; ainsi l’Église perpétue dans sa doctrine sa vie et son culte, et elle transmet à chaque génération tout ce qu’elle est elle-même, tout ce qu’elle croit3». La Tradition n’est pas le respect des «traditions», des usages et des coutumes, des normes et des disciplines, elle est la pierre sensible de la vérité et de l’authenticité d’un enseignement. L’Église enseignée doit se reconnaître dans ce qu’on lui dit ; le peuple de Dieu, ayant le sens de la foi, est l’élément palpable de la congruence d’une doctrine. Car la foi donnée est destinée à éclairer les intelligences de tous les temps et dans tous les espaces physiques, historiques et culturels. Elle doit dire ce qu’il faut croire et comment il faut le croire ; elle doit être une lumière sur le comment agir et non seulement sur le comment faire. Elle doit, par l’enseignement, nourrir ce peuple qui est «de Dieu» et non pas tirer son verbe d’une opinion publique qui est dirigée par des manipulateurs n’ayant d’autres intérêts que d’insulter l’Évangile et de ridiculiser les croyants.

L’évêque doit donc d’abord enseigner la Parole et être le premier témoin de cette transmission de la vérité depuis la foi hébraïque donnée à Abraham jusqu’à Jésus Christ, qui est venu «plein de grâces et de vérité» (Jn 1,17). Enseigner, c’est aussi veiller à ce que ce qui est dit au nom de l’Église soit non seulement conforme à ce qu’elle enseigne, sans être une redite littérale d’une lettre morte, mais à ce que cela devienne un aliment vivant pour une croissance des esprits dans la foi. Enseigner, c’est encore scruter les «signes des temps» et en distinguer le bon grain, dont les jeunes pousses risquent d’être étouffées par l’abondance de l’ivraie séduisant et rempli de fausses promesses. Enseigner, c’est encore discerner l’erreur et non seulement mettre en garde, mais combattre toutes les fausses gnoses qui redeviennent si persistantes en notre époque. De cette première tâche, l’évêque est rendu capable non pas uniquement par sa formation et sa science personnelles – espérons qu’elles ne lui feront pas défaut –, mais surtout par le charisme de vérité comme membre du collège apostolique et sujet de sa charge de paître les «agneaux» de l’unique Berger. C’est ce que l’on appelle le «magistère ordinaire» de l’évêque.

Sanctifier le peuple de Dieu

La charge de sanctification de l’évêque n’est pas de fabriquer des «élus» à canoniser. Sanctifier le peuple, c’est le rendre juste et agréable à Dieu, afin qu’il puisse Lui offrir un culte qui purifie du péché, qui attire la miséricorde du Seigneur, pour qu’il devienne un émissaire véridique de sa grandeur et de son amour. Cette unique «sanctification» se fait par la participation au mystère pascal, auquel tous les sacrements de la Nouvelle Alliance sont ordonnés. «Les évêques doivent donc s’appliquer à ce que les fidèles connaissent plus profondément le mystère pascal et en vivent davantage par l’Eucharistie, en sorte de former un seul Corps étroitement lié dans l’unité de la charité du Christ4. On ne peut que frémir en lisant ce passage du Décret sur les charges pastorales des évêques. Car autrefois, la messe du dimanche était une norme à laquelle il fallait obéir. Elle était – et est encore – de précepte ! Aujourd’hui, la messe est devenue un acte de dévotion facultative et, qui plus est, un acte d’insertion sociale et une quête des grâces divines, une forme de consolation pour diminuer sa propre misère. Nous sommes devenus individualistes et nombrilistes.


De l’évêque dépend chaque baptisé pour recevoir l’authenticité d’une vie sacramentelle à laquelle l’Église catholique ne saurait renoncer sans se renier elle-même


Redonner aux fidèles le sens de la sainteté du peuple devenu capable d’offrir, dans son propre sacerdoce, par l’intermédiaire du sacerdoce ministériel, un sacrifice d’agréable odeur au Père, c’est la tâche de l’évêque. Peut-être faudra-t-il qu’il commence par convertir ses propres collaborateurs, des plus proches au plus éloignés, depuis ses vicaires jusqu’aux animateurs pastoraux ? Peut-être faudra-t-il qu’il encourage vivement, avec patience, mais aussi avec amitié, les acteurs paroissiaux et qu’il les aide à faire comprendre aux collaborateurs laïques que «préparer» une messe, ce n’est pas uniquement choisir les lectures et les oraisons et dicter au célébrant la prière eucharistique qu’il «doit» dire ? Peut-être faudra-t-il qu’il veille à ce que les catéchumènes, les communiants et les confirmands sachent un peu ce que veut signifier le «mystère pascal» ? Peut-être faudra-t-il qu’il enseigne avec vigueur que le chrétien, sans être exclu, ne peut pas communier au mystère du Sacrifice s’il n’est pas dans sa conscience personnelle en état d’être «concélébrant» de ce mystère ou s’il ne l’est pas dans son vécu sociologique ? Peut-être faudra-t-il aussi qu’il enseigne et fasse enseigner que le «péché» n’est pas l’infraction d’une norme, mais avant toute chose un acte libre, qui porte la terrible responsabilité du rejet de l’amour du Christ ? Certes, il a pour accomplir cette tâche non seulement un charisme de vérité, mais, plus encore, la plénitude du sacrement de l’Ordre. De lui dépendent ses prêtres et ses diacres, de lui dépend chaque baptisé pour recevoir l’authenticité d’une vie sacramentelle à laquelle l’Église catholique ne saurait renoncer sans se renier elle-même.

Tableau de Raphaël : le Christ confie l'église à Pierre

 

Pasteur de son gouvernement

Gouverner, ce n’est pas administrer. Administrer, c’est distribuer des tâches et veiller à ce qu’elles soient accomplies. Gouverner, c’est orienter chaque personne dans la liberté de sa volonté et la vérité de son intelligence vers un bien commun : l’unité du Corps de toute l’Église comme hommage au Père, comme source de Lumière et participation à sa Vie d’amour et de don.

Le pasteur ne peut pas gouverner s’il ne connaît pas ses brebis. Et ses brebis, ce sont bien sûr ses prêtres et ses diacres, ainsi que tous les collaborateurs qui lui sont proches, mais ce sont, encore, tous les fidèles qui sont confiés à sa juridiction. Il lui est impossible de connaître par leur nom et leur situation propre tous les fidèles de son diocèse. Mais il peut avoir souci des aspects prédominants de leur situation psychologique, sociale et politique. Il peut et doit connaître, par lui-même ou par ceux qui l’informent, les courants de pensée qui agitent les consciences, troublent les jugements, durcissent ou affaiblissent les cœurs. Il peut et doit connaître les lieux de souffrance, les racines des problèmes, les intrigues qui mettent la paix en danger. Il doit savoir, en cherchant à détecter par lui-même les confidences partielles, les rumeurs intéressées, les influences malveillantes qui, comme «un loup dévorant», jettent la suspicion et détournent les esprits de la paix et de la joie. Il est le pasteur de ses diocésains et non l’administrateur de leurs tâches ! «Afin d’être à même de pourvoir d’une manière plus adaptée au bien des fidèles, chacun selon sa condition, les évêques s’appliqueront à bien connaître leurs besoins dans le contexte social où ils vivent, et ils emploieront pour cela les méthodes appropriées, particulièrement l’enquête sociale. Ils se montreront attentifs à tous, quels que soient leur âge, leur condition, leur pays, qu’il s’agisse d’autochtones, d’émigrés, de gens de passage. Dans l’exercice de cette sollicitude pastorale, qu’ils réservent à leurs fidèles la part qui leur revient dans les affaires de l’Église, reconnaissant leur devoir et leur droit de travailler activement à l’édification du Corps mystique du Christ5».


Aimer son évêque implique de le rejoindre dans le bien que sa personne diffuse et par lequel elle attire vers la joie d’être, avec lui, membres d’une Église qui ne passera jamais


La tâche de l’évêque au sein du Peuple de Dieu est loin d’être facile. Elle est même redoutable et lourde. Aussi l’évêque doit-il être aimé de son peuple. Chaque messe dite dans son diocèse le nomme dans la prière de l’Assemblée, mais elle n’oblige pas à l’aimer ! Aimer son évêque, ce n’est pas seulement se sentir heureux d’une certaine communion d’opinion. C’est se vouloir reconnaissant de la vérité qu’il enseigne, de la sanctification de son peuple et de la rectitude de son gouvernement. Mais il y a un tout petit peu plus ! Ce tout petit plus qui fait l’amitié, c’est de lui vouloir non seulement du «bien», mais de le rejoindre dans le bien que sa personne diffuse et par lequel elle attire vers la joie d’être, avec lui, membres d’une Église qui ne passera jamais et dont nous serons à jamais les membres.

Aline Lizotte

Photo : Giovanni Dall’Orto / Wikimedia Commons


1 – Vatican II, Lumen Gentium, n°20.

2 – Vatican II, Christus Dominus, n°12. Cf. aussi Conc. de Trente, sess. 5, décret De reform., c. 2 : Mansi 33, 30 ; sess. 24, décret De reform., c. Mansi 33, 159 (cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen Gentium, n. 25).

3 – Vatican II, Dei Verbum, n°8.

4Christus Dominus, n°15, (Cf. Pie XII, Encycl. Mediator Dei, 20 novembre 1947, AAS 39 (1947), p. 251 s. – Paul VI, Encycl. Mysterium Fidei, 3 septembre 1965).

5Christus Dominus, n°16.

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