Obsèques de Johnny Hallyday à l'église de la Madeleine

Johnny Hallyday était pour un grand nombre de personnes le compagnon d’une vie, une voix familière. Entre les reprises des classiques américains, les créations originales et la vieillesse, qui, bien loin du naufrage annoncé, donne leurs lettres de noblesse aux plus voyous des hommes, Johnny a marqué l’histoire de la chanson française et touché le cœur de tout un peuple. Il a surtout accompagné la génération d’hommes et de femmes qui avait vingt ans dans les années 1960, en faisant évoluer son style à mesure des années : des années Yé-yé aux années Rock, pour terminer comme artiste «de variétés».

Une psychothérapie à l’échelle nationale

À l’annonce de la mort du chanteur, toute cette génération d’hommes et de femmes s’est sentie subitement orpheline. Non, Johnny n’était pas immortel ! Il était devenu l’idole d’une «vieille jeunesse», anciennement ouvrière, profondément soixante-huitarde, qui se balançait sur des twists endiablés et des riffs entêtants. Toute cette génération découvre que le temps, bien loin de s’arrêter, est compté pour elle. Et, pour les plus jeunes d’entre ses fans, le deuil semble davantage relever du mimétisme de l’enfant qui voit son parent pleurer que d’un véritable attachement à l’homme.

La psychothérapie aura été nationale, orchestrée par les médias : Le Figaro a publié en une journée pas moins de trente articles différents ; BFM-TV a suivi en direct la journée de recueillement, si bien que 15 millions de personnes ont regardé l’hommage national rendu au «héros». Les numéros spéciaux de revues ne sont pas en reste.

Dans cet exorcisme social à grande échelle, l’église de la Madeleine a cristallisé les tensions politiques. Manque de chance, l’hommage rendu à Johnny eut lieu le 9 décembre 2017, soit à la date anniversaire1 de Dame Laïcité, mère de la République. Beaucoup d’hommes politiques de premier plan se trouvaient à cet instant devant le cercueil du rockeur préféré des Français, à se recueillir et à «prier» pour lui. Il n’en fallait pas plus pour qu’un Jean-Luc Mélenchon éprouve les fameuses «pudeurs de gazelle» qu’il reprochait il y a encore peu de temps à une journaliste, et pour que Libération saisisse l’occasion d’écrire un article à charge contre l’Église, «vieille maison, devenue tolérante à force de voir dépeuplé ses confessionnaux».

Une voix et un enchantement

Johnny était avant tout une voix. Une voix puissante, caractéristique, source d’émotions profondes. Le meilleur exemple en est la chanson Requiem pour un fou, qui raconte le désarroi auquel fait face un homme qui vient de tuer sa femme qui voulait le quitter. «Pour la garder, je l’ai tuée», raconte-t-il dans cette tragique histoire. On peut le retrouver sur internet, suant et suintant, hurlant dans le micro, le visage crispé et tendu. Il est le porte-voix des vies cabossées, qui ne sont pas sans rejoindre celle de chacun à son propre niveau. Il chantait l’amour, racontait la détresse de la rupture, du silence, de la mort, etc. Autant de thèmes, et donc de chansons, qui touchent tant d’hommes et de femmes qui se reconnaissent dans ces histoires, qui sont un peu ou beaucoup la leur. Avec la musique et en elle, les souffrances, les espoirs et les désespoirs se disent, s’expriment et se laissent bercer. Le Requiem pour un fou parle d’un homme qui vient de tuer sa femme. La forme poétique nous force presque à la miséricorde face à la déchirure de l’âme criminelle ; elle transforme le bourreau en victime et les policiers en bourreaux :
Le jour se lève, la nuit pâlit
Les chasseurs et les chiens ont faim
C’est l’heure de sonner l’hallali
La bête doit mourir ce matin
Je vais ouvrir grand les volets
Crevez-moi le cœur, je suis prêt
Je veux m’endormir pour toujours
Près d’elle.

Johnny est également le chanteur d’une classe laborieuse de l’ère industrielle, liée à la manufacture, secteur de l’emploi qui est aujourd’hui en voie de disparaître, avec tous les déséquilibres économiques que cela engendre. La mort de Johnny est le crépuscule de cette tranche de la société et d’un certain style de vie, mêlant libéralisation des mœurs et extinction des hauts fourneaux du Nord-Est de la France.

Durant la cérémonie, beaucoup de témoignages rapportés par France 2 et BFM-TV rappelaient que Johnny avait accompagné les personnes pour «leurs premières danses», «leur premier amour», «leurs peines», «leurs divorces compliqués»… Il arrivait à mettre des mots sur ces blessures, ces émotions, ces désirs, ces déceptions. Il pouvait dire ce qu’on n’arrivait pas à dire.

Sa mort révèle notre angoisse

La mort de Johnny a mis en évidence l’homme qui n’a d’autres ressources que lui-même pour faire face à sa profonde angoisse de la mort. Cette grande messe nationale saluant le départ d’un vieux frère a révélé le désarroi spirituel d’un grand nombre. Les rites de la cérémonie funéraire, les lectures qui font appel à la vie de l’au-delà, fleurent une mémoire et éveillent le souvenir de l’existence d’une chrétienté qui ne se laisse pas oublier. Les fans de Johnny ont vu dans la mort de leur idole un reflet de leur propre mortalité.

L’une des premières réclamations fut de faire ériger, le plus vite possible, un mémorial à la gloire du chanteur. Anne Hidalgo a tout de suite pris les choses en main, décidant de changer le nom d’une rue de la capitale et, éventuellement, d’ériger une guitare en bronze dans le square de la Trinité. La guitare uniquement, et non la croix qui supportait la guitare… Laïcité oblige ! Mais la guitare sans la croix, est-ce toujours Johnny ?

Durant la bénédiction, le Président de la République a retenu la main de sa femme, qui s’apprêtait à prendre le goupillon pour bénir le cercueil, tout en esquissant un geste pour le saisir lui même. Le chef d’un État qui se définit par la laïcité a donc moins de liberté que ce pauvre Johnny qui avait, lui, l’apanage de sa souffrance pour essayer de faire comprendre qu’au-delà de l’angoisse, l’Amour est présent.

Pour les 500 000 personnes présentes aux obsèques et les 14 millions de téléspectateurs qui les ont suivies, une forme de dignité s’est imposée avec l’apparition de l’église de la Madeleine : tout homme pressent, dans la perte d’un être cher, qu’un événement bien plus grand se passe, mêlant deuil, tristesse, parfois colère, mais surtout interrogation. On se découvre, on se recueille, on prie. Bref, on tourne son regard vers Dieu pour se réchauffer le cœur.

Voir toutes ces personnes qui, pendant 50 ans, ont fait des chansons de Johnny leur souffle émotif et spirituel, venir à cette cérémonie liturgique reste impressionnant. «Je pensais que tu étais immortel, c’est con !», a dit Patrick Bruel, avouant ainsi le profond désarroi dans lequel se trouve l’homme face à la mort de ce qu’il a adoré. Et, finalement, c’est Dieu qui reprend sa place et tous qui souhaitent que Johnny aille au Paradis… Marion Cotillard a lu la Première Épître aux Corinthiens : «L’amour jamais ne passera». Mgr de Sinety, vicaire général de l’archidiocèse de Paris, a eu ces mots touchants : «Entre dans la Lumière, Johnny Hallyday, une Lumière, un Feu qui ne s’éteint jamais. Te voilà accueilli par un Père qui ouvre les bras à l’enfant tant aimé, toi qui as tant cherché et tant donné aussi. Avec toi, nous l’entendons te dire pour toujours ces paroles qui viennent en écho jusqu’à nous, car elles nous sont aussi adressées, sans aucun doute possible : ‘Que je t’aime, que je t’aime’… Amen.»

Pierre Hardon

Sources : Le Figaro, Le Huffington Post, Libération, Gala

Photo : Thibault Camus / AP / SIPA


* – Le transitus est le terme liturgique le plus adapté pour parler de la mort, qui n’est pas un terme, mais un passage (transit) vers la vraie vie.

1 – La loi portant sur la séparation des Églises et de l’État est datée du 9 décembre 1905.

 

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