Le pape François en Birmanie

En Birmanie (Myanmar), les Rohingyas (une communauté musulmane sunnite de l’Ouest du pays) d’Arakan, poursuivis par l’armée birmane, sont contraints de fuir la région pour se réfugier au Bangladesh. C’est dans ce contexte de guerre que le Pape François a entrepris son voyage sur ces terres, entre apostolat et diplomatie vaticane, car rien n’est jamais fait par hasard par l’une des diplomaties les plus vieilles et les plus expérimentées du monde.

Le conflit entre Rohingyas et Birmans

Le conflit entre Rohingyas et Birmans s’enracine dans l’Histoire : à l’origine, les Rohingyas sont une ethnie du Bengale, c’est-à-dire de l’actuel Bangladesh.

Il faut remonter à l’époque de la colonisation anglaise pour voir les premières arrivées massives de Rohingyas dans la région d’Arakan. L’administration anglaise avait besoin de bras pour les travaux des champs, et cette population musulmane et bengali fut considérée comme plus apte pour ce genre de travaux. Les musulmans sunnites d’Arakan ont, depuis leur installation, participé à toutes les guerres et échauffourées de la zone, qu’il s’agisse de combats ethniques ou religieux, dans une région majoritairement et intensément bouddhiste. Par exemple, ils ont soutenu le Pakistan occidental contre la partie orientale (le futur Bangladesh) en 1971, lors de sa guerre de sécession.

En Birmanie, les relations entre musulmans et bouddhistes n’ont jamais été au beau fixe. Il s’agit d’une détestation larvée, qui éclate à nouveau aujourd’hui, comme le met en valeur un rapport de la Commission européenne, daté d’octobre 2017 : «Il existe des tensions de longue date» entre les Rohingyas et «la communauté bouddhiste du Rakhine1», et « la ségrégation communautaire [y est] institutionnalisée».

La problématique des Rohingyas s’inscrit autant dans l’Histoire que dans la géographie : il s’agit d’une population de plus d’un million de personnes, qui vivent dans une seule région (Arakan), pratiquent leur religion, et au sein de laquelle la loi islamique vient supplanter la loi nationale… D’où les réticences de l’État birman et ses inquiétudes.

Historiquement, les Rohingyas sont considérés par l’autorité birmane comme des immigrés illégaux. Le principe est simple : les autorités birmanes estiment que les Rohingyas ont été «importés» par les Anglais, et qu’ils ne sont pas une ethnie birmane. Dans les années 1970-1980, la junte militaire au pouvoir a refusé de les reconnaître parmi les 135 ethnies antérieures à la colonisation de l’Angleterre. Ils n’ont donc pas accès à la nationalité ni au statut de citoyen. En somme, ils sont apatrides, comme toutes les autres ethnies qui n’entrent pas dans cette liste depuis cette époque.

C’est donc dans un contexte flou, mêlant les exactions de petits groupes armés, l’islamisation rampante, la junte au pouvoir et les ressentiments coloniaux, que s’inscrit la migration des Rohingyas au Bangladesh. Depuis 2016, des attentats (faisant 89 morts) commis sur des postes frontaliers par l’ARSA (Armée du Salut des Rohingyas d’Arakan) sous les ordres du leader Ata Ullah (un Pakistanais formé en Arabie Saoudite, qui est venu soulever la population rohingya en 2012), ont précipité une histoire qui ne semble que se répéter… L’État birman n’a plus qu’un souhait : renvoyer les Rohingyas au Bangladesh – un accord vient d’être trouvé entre les deux pays sous l’impulsion de la Chine, qui semble être à pied d’œuvre pour implanter son influence dans la région – et éliminer les organisations islamiques et terroristes qui gangrènent son sol. Depuis, ce sont 620 000 Rohingyas qui ont fui le pays vers les pays limitrophes, dans des conditions dramatiques. Les organisations non gouvernementales et l’ONU voient dans cette guerre un «exemple typique de nettoyage ethnique», ce que nie formellement le pouvoir militaire birman.

Ce retour vers leur terre d’origine des Rohingyas se concrétise, depuis 1948 et le départ des Britanniques, par des exodes massifs de milliers de personnes à chaque guerre ou tension. Nous en avons une nouvelle illustration.

Le voyage du Pape

C’est durant cette migration des Rohingyas que le Pape François a décidé de faire ce voyage. Il ne faut pas y voir un hasard.

Lors de son intervention auprès d’Aung San Suu Kii, présidente de facto du Myanmar, le Saint-Père a affirmé : «L’avenir du Myanmar doit être la paix. La paix fondée sur le respect de la dignité et des droits de chaque membre de la société, sur le respect de chaque groupe ethnique et de son identité, sur le respect de la primauté du droit et d’un ordre démocratique qui permettent à chaque individu et à chaque groupe, sans aucun exclu, d’apporter sa contribution légitime au bien commun». Sans citer directement les Rohingyas – car l’archevêque de Rangoun Charles Bo lui avait conseillé, dans un pays à 90 % bouddhiste, de ne pas utiliser un terme que les Birmans ne reconnaissent pas –, le Saint-Père a néanmoins su faire apparaître dans son discours les grandes problématiques qui touchent l’État birman. N’arrive-t-il pas un peu tard ? Il semble que le pouvoir militaire birman ait déjà pris sa décision : les immigrés illégaux doivent quitter le pays. «Les différences religieuses ne doivent pas être une source de division et de méfiance, mais plutôt une force d’unité, de pardon, de tolérance et de construction d’une nation sage», a également précisé le Pape. Malheureusement, il semble que l’Histoire de l’humanité en décide autrement, notamment quand il s’agit de l’Islam et de ses djihads…

Quelques jours plus tard, le 1er décembre, le pape a rencontré des Rohingyas au Bangladesh, auxquels il a demandé pardon : «Au nom de tous ceux qui vous ont persécutés, qui vous ont fait du mal, en particulier dans l’indifférence du monde, je vous demande pardon !» Une phrase qui fait suite aux nombreux récits de viols, de parents ayant vu leurs proches mourir, d’hommes qui ont vu leurs champs brûler, récits faits en sa présence. Tout homme éprouverait quelque difficulté à ne pas compatir, a fortiori le chef de la religion de la compassion par excellence. Certains Rohingyas ont mal pris le fait que le Pape, se pliant aux pressions du gouvernement et de l’Église en Birmanie, ne prononce pas le nom «Rohingya». Une critique internationale les a appuyés. «Il aurait dû dire le nom, comme lorsqu’il a parlé du génocide des Arméniens, même s’il s’est attiré les foudres du gouvernement turc. Le pape devrait le dire. Il est le dirigeant du monde libre. Il devrait dire le mot, nous sommes rohingyas», a réagi Mohammed Ayub, un Rohingya qui a perdu son fils de 3 ans.

Le Vatican précise toutefois que la crise des Rohingyas n’était pas la raison du voyage du Pape au Myanmar. «Ce qui est souhaitable, a dit François lors de sa traditionnelle rencontre avec les journalistes dans l’avion de retour, n’est pas toujours possible. Dans le pays qui accueille, il faut utiliser le langage diplomatique de celui qui reçoit. S’il s’est permis une parole de compassion au Bangladesh, cette parole n’avait pas sa place en Birmanie.»

«Ce général a demandé à me parler. Je l’ai reçu. Je ne ferme jamais la porte […]. On ne perd jamais à parler. […] Mais je n’ai pas négocié la vérité. Je l’ai fait de telle sorte qu’il comprenne un peu que, si elle était restaurée, la voie choisie lors de la mauvaise période (la dictature militaire, NDLR) ne serait pas viable», rapporte Le Figaro, en évoquant les mots du pape concernant le Général Min Aung Hliang, chef des armées et responsable de la migration des Rohingyas. Ce n’est pas un secret que le Général Hliang souhaite éliminer Aung San Suu Kii, que le Pape François soutient dans cette période mouvementée.

Entre apostolat et voyage politique

La place des problématiques concernant les Rohingyas a mis en sourdine les finalités apostoliques du voyage du Pape. Et nous avons peu entendu parler de la minorité chrétienne en Birmanie (moins d’un million de catholiques). L’archevêque de Rangoun, Mgr Charles Bo lui-même, a déclaré : «En juin, le Vatican nous a envoyé une lettre pour nous rappeler que trop de prêtres avaient quitté le ministère ces deux dernières années. Certains n’ont pas toujours une motivation très forte. Ils veulent mener une vie sécurisée et confortable. C’est aussi un problème de sincérité. Ils vont au séminaire parce qu’ils y sont encouragés par leurs parents.» Ces questions qui intéressent la formation des séminaristes se posent dans des pays où la chrétienté n’est pas particulièrement bien implantée, malgré des paroisses qui tentent d’être actives, tant dans leur formation que dans la vie de leur cité. Cependant, François a été reçu par les catholiques birmans, lors de sa messe du 29 novembre dans un stade (réunissant près de 40 % des catholiques du pays), avec une grande ferveur. 16 diocèses du pays étaient au rendez-vous, témoignant de la vie de cette minorité chrétienne  : «J’ai marché trois jours depuis mon village, puis j’ai pris le train jusqu’ici, encore deux jours. Nous sommes une délégation de 6 000 personnes», raconte fièrement un homme des environs de Myitkyina, la capitale de l’État kachin, à la frontière chinoise. Cette minorité chrétienne est en hausse au Myanmar. Elle représente maintenant 6,2 % de la population totale, à majorité bouddhiste.

À son retour, durant la conférence dans l’avion pontifical, une question est posée au Pape François : «Évangélisation ou dialogue, quelle est la priorité ?» Le Saint-Père en profite alors pour rappeler que chaque témoignage permet l’action de l’Esprit Saint, qu’Il est seul à pouvoir faire changer le cœur des hommes et donc à pouvoir les convertir. «Évangéliser n’est pas faire du prosélytisme. L’Église ne grandit pas par prosélytisme, mais par attraction, c’est-à-dire par témoignage». Voilà un voyage que le Pape considère comme réussi. Il a fait passer son message de paix, pour l’essentiel !

Sources : Le Figaro, Vatican Insider, National Catholic Register

Pierre Hardon

Photo : AP / SIPA

 


1 – L’État de Rakhine, anciennement État d’Arakan depuis son changement de dénomination par le régime birman, est une subdivision administrative de la Birmanie.

 

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