Accès direct à la pornographie

Les attaques médiatiques que nous venons de subir concernant le harcèlement sexuel et le climat de libre dénonciation qui s’en est suivi ont conduit certains médias à s’interroger sur la pornographie. Notamment Le Figaro qui, dans son numéro du 24 novembre, a publié d’excellents articles sur le sujet. Une récente enquête parue dans The Journal of Sex Research1 étudie le phénomène de la pornographie non pas sur le plan moral, mais sur le plan strictement religieux. Cela vaut la peine qu’on s’y attarde. Car la pornographie du Web est à l’heure actuelle l’un des produits internets le plus consommé, et la fréquence des adeptes de ce genre de spectacle augmente. 39 % des hommes avouent une fréquentation plus ou moins assidue de la pornographie et 20 % des femmes. Ce dernier chiffre étonne, car une croyance naïve nous éloignait de penser que ce spectacle pouvait intéresser les femmes. En fait, ce n’est pas vrai, même si le comportement des uns et des autres diffère. L’homme, en général, est un spectateur isolé de la vidéo porno. Il regarde les images qui l’intéressent seul dans une chambre d’hôtel, à son bureau, ou dans une pièce devenue close, quand les enfants et l’épouse sont dans leur chambre. La femme aime regarder ce genre d’images avec une autre femme, mais le plus souvent avec son partenaire. En fait, il semble que le but recherché ne soit pas le même : l’homme associe la fréquentation de l’image au plaisir isolé et provoqué de la jouissance sexuelle ; la femme paraît savourer l’excitation du compagnon plus que son propre plaisir. L’un est acteur ; l’autre est complice.

Le lien entre la pornographie et la diminution du sentiment religieux

À première vue, il semble que cela est évident et qu’il n’est pas nécessaire d’en faire l’objet d’une enquête. On pense au premier abord que la fréquence du visionnage des images porno entraîne un sentiment intense de scrupule et de culpabilité, et que l’on s’éloigne de la fréquentation des pratiques religieuses par crainte d’un Dieu moralement exigeant. En fait, il n’en serait pas ainsi. Chez des pratiquants habituels de leur religion (évangéliques, protestants ou catholiques), la fréquentation de la pornographie suscite, au contraire, une recrudescence du sentiment religieux, une intensité de la prière et une augmentation de la pratique rituelle. L’enquête s’est plutôt attardée auprès du plus grand nombre de ceux dont la fréquentation des visionnages pornographiques ne suscite aucun malaise moral, aucun scrupule qui atténue le dynamisme psychique. L’homme moderne, comme la femme moderne ne sont plus des «scrupuleux» (sic) chez qui les jouissances sexuelles qualifiées autrefois de fautes graves entraînaient une sentiment de honte et de culpabilité et pouvaient susciter des affects pathologiques et des comportements maladifs.


Plus la fréquentation du porno augmente, plus elle s’étale dans le temps, plus elle crée un désintérêt marqué pour les valeurs religieuses


Cependant, une constante sociologique se dégage. Plus la fréquentation du porno augmente, plus elle s’étale dans le temps, plus elle crée un désintérêt marqué pour les valeurs religieuses. Ce désintérêt religieux se mesure selon quatre critères, qui ont fait l’objet de l’enquête et qui sont à prendre dans leur dépendance chronologique. Le premier est l’apparition de doutes sur les valeurs proprement religieuses. C’est la première manifestation de l’acédie religieuse. Elle est observée plus fréquemment chez les hommes que chez les femmes. Le deuxième est l’éloignement des faits religieux marquants, comme les grandes fêtes religieuses, les temps plus intenses de prière ou d’une pratique plus engageante, etc. Le troisième est la disparition progressive de la participation à sa communauté religieuse (participation à la prière du dimanche ou à la messe, etc.). Le quatrième est l’abandon de toute prière personnelle. Il y a, dit l’enquête, un lien entre la fréquentation des sites porno et l’apparition progressive de ces critères de religiosité. L’enquête a été menée selon deux méthodes d’investigation, appelées wave I et wave II.

Dans wave I, l’enquête a été conduite au moyen d’interviews face to face, au domicile des répondants. 2 610 personnes y ont répondu d’avril à octobre 2006. 58 % des personnes sollicitées à leur domicile ont bien voulu répondre. Les enquêteurs ont utilisé des ordinateurs-audio spéciaux pour les questions les plus délicates (ex : Quelle est votre fréquence de fréquentation des vidéos porno ?).

Dans wave II, l’enquête a été conduite de mars à septembre 2012 avec 1 314 répondants parmi les 2 610 de wave I. Elle a été menée selon des réponses utilisant les techniques de sondage du Web sollicitées par des ordinateurs-audio spéciaux, par des rencontres face to face. Les réponses ont été étonnamment les mêmes, sans marquer trop de différences entre wave I et wave II. L’âge des participants s’étalait entre 19 et 80 ans. Les variables sont allées du genre (mâle ou femme), du degré d’instruction (de bachelor jusqu’à docteur), du lieu géographique (Sud, Nord, Est, Ouest), de la race, (Noir, Blanc), du revenu salarial (- de 5000 $ à + de 20 000 $ mensuels), de l’état conjugal (marié, ayant ou non des enfants), de la qualité de l’appartenance religieuse et de l’état de «foi» de leur appartenance religieuse (les textes religieux utilisés sont-ils entièrement inspirés de Dieu, partiellement inspirés, non inspirés ?, et en quatrième lieu : Je n’ai jamais été en contact avec des textes religieux). Les résultats ont montré qu’une fréquence peu élevée des images porno n’entraîne qu’un moindre désintérêt pour les pratiques religieuses selon les critères choisis pour le mesurer. Elle est plus sensible chez les hommes que chez les femmes. Par contre, plus la fréquence s’accentue, plus le désintérêt augmente, selon un net décalage entre l’augmentation de la fréquence de la vision et le désintérêt des actes religieux. Cette constatation statistique est-elle égale chez les hommes et chez les femmes ? L’analyse montre que : 1. Les femmes sont plus intéressées par les faits religieux que les hommes ; 2. Les femmes regardent moins les vidéos porno que les hommes. Cependant, on constate aussi un taux de désaffection religieuse un peu plus élevé chez les hommes que chez les femmes, et il se manifeste plus nettement selon le premier critère : le doute concernant les valeurs de la foi. Et plus les doutes contre la foi se manifestent tôt en raison d’une fréquence plus grande dès le début, plus l’abandon des autres critères suit une augmentation significative. Autrement dit, le critère le plus dirimant qui affecte la vision de la pornographie est l’apparition des doutes contre la foi ; ces doutes seront la source des abandons progressifs des pratiques religieuses.

Le fléau de la pornographie

Pourquoi cette constatation ?

Cette constatation est statistique et sociologique. Elle soulève un certain nombre de questions. Elle n’est pas une constatation morale. Il ne s’agit pas de scruter la conscience morale. L’absence de moralité des actes sexuels est devenu un phénomène sociologique connu. Les chrétiens, catholiques ou protestants, n’ont plus les mêmes attitudes à l’égard de leurs «déviations» morales que leurs aînés. La masturbation n’entraîne plus, chez beaucoup de jeunes, les désolations qui affectaient leur pères. Les vies sexuelles commencées avant le mariage sont un phénomène courant. Les spectacles osés sont regardés avec peu de gêne et sans soulever des scrupules angoissés. Et beaucoup de jeunes et de moins jeunes ne s’interdiront une quelconque pratique religieuse en raison d’un manque grave de «chasteté». La désaffection des valeurs et des actes religieux qui augmente en raison de la fréquence des vidéos porno n’est donc ni l’effet d’une extension des pratiques immorales condamnées autrefois par les religions, lesquelles d’ailleurs finissent par se taire sur la malfaisance de ces pratiques. Elle n’est pas non plus le fait d’une sécularisation des sociétés, car s’il en était ainsi, il n’y aurait aucun lien entre les faits constatés de la fréquence de la vision porno et l’augmentation du désintérêt de la valeur religieuse.


La pornographie est un viol organisé de l’intimité amoureuse de l’homme et de la femme, une destruction assassine de sa vérité


Pour essayer de comprendre, il faut d’abord savoir ce qu’est la pornographie. Elle n’est pas uniquement la vision érotique et sans pudeur des actes de l’amour conjugal légitime ou non. Elle est un viol organisé de l’intimité amoureuse de l’homme et de la femme, une intrusion violente de l’intimité des corps, une destruction assassine de sa vérité, un flétrissement dégoûtant de sa beauté et de sa bonté, surtout lorsque l’on approche ce que l’on appelle la «hard porn». Le livre très bien documenté et écrit non sans pudeur de Maria Michela Marzano-Parisoli, La pornographie ou l’épuisement du désir2, nous donne une certaine connaissance de ce que l’on appelle la «pornographie».

En fait, la pornographie ne viole pas seulement la chasteté. Elle n’est pas principalement l’apologie de la luxure. Elle vise quelque chose de plus bas. Elle détruit la transcendance du corps humain, du corps propre de la personne. Elle ne le réduit pas seulement à devenir l’objet de la concupiscence. Elle anéantit, dans le corps, le signe visible de la personne, qu’elle condamne à n’être que «chair», une chair secouée par les courants énergétiques du cerveau animal. Une chair qui a perdu toute noblesse, toute beauté, toute vérité, toute unité. En un mot, la pornographie détruit dans le corps l’image de Dieu. Elle la détruit en anéantissant son caractère sacré, le mystère de la personne. En conséquence, elle est un obstacle à toute admiration dans la Création. Si rien ne suscite la joie de la beauté, si rien ne réjouit le cœur de l’homme, si le sacré s’absente, si rien ne suscite l’adoration, si l’intellect ne s’élève pas vers la contemplation, la matière n’est qu’une étendue informe. Si rien ne nous parle de Dieu, goûter et voir combien Il est bon et beau n’a plus de sens. Alors le doute – non pas le doute dogmatique de Descartes, mais le doute qui vient du dégoût – s’empare de l’intelligence et du cœur de l’homme. Dieu n’attire plus, Il devient objet de dégoût. En détruisant l’admiration, et l’admiration de sa plus belle création – l’homme, homme et femme – la pornographie détruit toute forme possible de foi religieuse. La tristesse du doute envahit l’âme, commandant sans cesse une boisson qui ne fait qu’assoiffer, une nourriture qui ne fait que donner faim.

Voilà l’œuvre de la pornographie : introduire dans notre chair le dégoût de Dieu, afin que dès ici-bas, nous nous sachions damnés et que nous nous conduisions comme tels.

Aline Lizotte

 


1The Journal of Sex Research est une publication de la Society for the Scientific Study of Sexuality de l’Université de Michigan (USA), dirigée par Cynthia Graham Ph.D, professeur de Sexual and Reproduction Health de l’Université de Southampton (Angleterre). La revue est diffusée par Routledge. L’enquête qui nous intéresse est écrite par Samuel L. Perry, de la Faculté de Sociologie de l’Université d’Oklahoma (USA) et s’intitule : Does viewing Pornography Diminish Religiosity Over Time ? Evidence From Two-Wave Panel Data, publié dans The Journal of Sex Research, volume 54 n°2, février 2017.

2Maria Michela Marzano-Parisoli, La pornographie ou l’épuisement du désir, Hachette, coll. Pluriel, 2003.

 

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