Manifestation de soutien au oui pour l'indépendance de la Catalogne

On connaît les événements récents.

Le 25 septembre 2015, une coalition de partis indépendantistes remporta les élections régionales de la Catalogne1 Cette coalition prit le nom de «Junts pel Si» (Ensemble pour le Oui) et Carles Puigdemont annonça un nouveau plan pour la création d’une République de la Catalogne dans les 18 mois. Pour montrer sa détermination, Carles Puigdemont, le premier ministre, ne prêta aucun serment d’allégeance à la Constitution du Royaume espagnol et, durant la cérémonie, le portrait du Roi Felipe VI fut recouvert d’un voile.

Le 13 mars 2017, l’ex-président Arthur Mas fut banni de toute fonction publique pour deux ans après avoir été reconnu coupable d’avoir désobéi à la Cour constitutionnelle pour avoir organisé un vote de consultation publique concernant l’indépendance de la Catalogne. 80 % des votants y répondirent favorablement, mais seulement 2,3 millions sur 5,4 millions d’électeurs y prirent part.

Le 9 juin 2017, Carles Puigdemont, président du gouvernement Catalan (Generalitat) annonça un référendum sur l’indépendance de la Catalogne. Mais la Cour suprême espagnole déclara qu’elle ne reconnaissait pas au Gouvernement catalan le pouvoir de consulter la population ; le référendum serait donc illégal.

Le 7 septembre, cette même Cour constitutionnelle déclara que la loi votée par le Gouvernement catalan pour permettre un référendum était anti-constitutionnelle.

Le 1er octobre, malgré les tentatives de Madrid pour empêcher le référendum, une partie de la population (43,5 %) approuvait le Gouvernement dans sa déclaration d’indépendance. Mariano Rajoy la déclara illégale et laissa à Carles Puigdemont le temps de réfléchir avant de proclamer l’indépendance de la Catalogne.

Le 30 octobre, invoquant l’article 115 de la Constitution de l’Espagne, Mario Rajoy déclare nul le référendum du 1er octobre, destitue le Gouvernement – huit de ses membres sont emprisonnés, Carles Puigdemont trouve refuge en Belgique, où viennent le rejoindre huit autres membres –, proclame une tutelle gouvernementale confiée au bras droit de Mariano Rajoy, Soraya Saernz de Santamaria, et annonce des élections régionales pour le 21 décembre.

Les soubresauts de l’indépendance de la Catalogne

Au petit matin du 30 octobre, cinq fourgons de police sont en poste à l’extérieur du Palais de la Generalitat, le site de l’édifice gouvernemental de la Catalogne, sur la Place Saint-Jaume à Barcelone. Aucun signe de résistance ne semble se produire. Carles Puigdemont a disparu. Où est-il, se demande-t-on ? Espérons qu’il n’a pas abandonné le peuple. En fait, il reparaîtra, deux jours plus tard, mais en Belgique, où il est en attente, disponible pour la police puisqu’il ne demande pas l’asile politique. Il pense pouvoir ainsi mieux diriger les élections du 21 décembre. Peut-être se trompe-t-il ? Il croit la Catalogne prête à se battre pour l’indépendance. Mais la Catalogne n’est pas la Communauté autonome du Pays Basque : le mouvement politique n’entre pas dans la violence et les Catalans veulent une plus grande autonomie, ils ne veulent pas à tout prix une sécession avec l’Espagne.


Si les Catalans souhaitent une plus grande autonomie, ils ne veulent pas à tout prix une sécession avec l’Espagne


La Catalogne est tombée dans la corbeille des noces entre Isabelle de Castille et le prince Ferdinand d’Aragon, qui se marient à Valladolid le 14 octobre 1469. C’est le début du Royaume d’Espagne. En septembre 1774 se termine la Guerre de succession d’Espagne. La France de Louis XIV accepte le testament de Charles II, nommant le duc d’Anjou son héritier. Celui-ci régnera sous le nom de Philippe V. L’Autriche finit par renoncer à la dynastie des Espagne. C’est en quelque sorte la fin de la puissance coloniale de l’Espagne. Mais, de ce fait, la Catalogne tomba définitivement sous la domination de Madrid et perdit ses libertés et privilèges traditionnels. En avril 1939, le général Franco mit fin à la guerre civile qui durait depuis juillet 1936 et s’installa au pouvoir pendant 36 ans. Pour la Catalogne, c’est une rude époque, pendant laquelle elle perd, encore une fois, toute autonomie vis-à-vis de Madrid, alors que sa culture propre et l’usage de sa langue nationale sont durement réprimés. Le 23 octobre 1977, Josep Tarradellas, le président, revient de son long exil et déclare publiquement : «Citoyens de la Catalogne, je suis ici». C’est un long cri de joie. La Catalogne revit.

Le 8 décembre 1979, le Gouvernement de Madrid promulgue une Constitution définissant l’autonomie pour les 17 régions du pays. La Catalogne retrouve son autonomie. Le 30 septembre 2005, la Catalogne propose un nouveau statut définissant son autonomie, qui demande de la reconnaître comme «Nation». La proposition est acceptée, et un référendum entérine cette importante modification constitutionnelle. Le 31 juillet 2006, le parti espagnol PP (Parti du Peuple) dénonce cette modification et argue qu’il s’agit d’une constitution parallèle. Cette revendication amène le Conseil Constitutionnel à diminuer l’importance de la Constitution catalane et à lui enlever la définition de «Nation», le 28 juin 2010. De larges protestations manifestent le mécontentement de toute la Catalogne. Mais en septembre 2009, une petite ville cachée, Arenys de Munt, organise un vote libre réclamant l’indépendance de la Catalogne. De nombreuses petites villes en font autant, ce qui conduit à un vote national en 2014, vote manifestant le choix de l’indépendance. 2,3 million de votants sur un population de 5,4 millions d’électeurs, soit 45 % des Catalans, expriment un choix séparatiste. Le 27 septembre 2015, la Catalogne élit une coalition séparatiste.

Manifestation de soutien au oui pour l'indépendance de la Catalogne
Photo Sandra Lázaro / Wikimedia Commons

 

En prononçant l’indépendance, le 30 octobre 2017, Carles Puigdemont était-il confiant en une hausse de popularité de l’option indépendantiste, qui semble dans le pays n’avoir oscillé qu’entre 43 % et 45 % des votants éligibles ? Ou était-il poussé par des motifs plus pressants, entre autres l’intransigeance de Madrid en la personne de son premier ministre Mariano Rajoy ? La manifestation des anti-indépendantistes à Barcelone, après le référendum, aurait pu le faire réfléchir sur l’immaturité populaire de cette mesure extrême. Si les Catalans sont attachés à leur propre culture et à leur langue, s’ils veulent une plus grande autonomie, ils sont loin d’être prêts à faire le pas vers la sécession.

Les forces en présence


Carles Puigdemont a en tête deux modèles qui inspirent son projet : le Pays Basque et l’Écosse


Quelles sont les forces en présence ? Lorsque Carles Puigdemont annonce un référendum qui doit se tenir en octobre, il estime que la Catalogne est mûre pour négocier avec Madrid sur l’amélioration de l’autonomie. Il a en tête deux modèles qui l’incitent à forcer le «dialogue» avec le gouvernement de Mariano Rajoy, dont il connaît la forte opposition à l’indépendance catalane : la large autonomie du Pays basque, qui jouit d’une possibilité d’administrer ses propres taxes, et l’Écosse, qui présente le modèle d’un État fédéré avec l’Angleterre. Il suppose aussi des faiblesses dans le Gouvernement madrilène. Après les élections nationales de décembre 2015, le Gouvernement central est en piteux état. Aucun des deux partis qui gouvernent l’Espagne depuis des décennies n’a obtenu un majorité suffisante pour s’imposer. Le parti de Mariano Rajoy, le PP (Parti Populaire) n’a remporté que 28,7 % du vote, et son rival, le PSOE (Parti Socialiste des Ouvriers Espagnols), 22 %. Cette coalition, qui donne une faible et fragile majorité, révèle une chute importante de leur popularité, qui est tombée de 80 % en 2011 à 50 % en 2015. Apparaissent deux nouvelles formations politiques, le Podemos (Nous pouvons), aile gauche, et le Ciudadanos (Citoyens), aile droite. Rajoy a deux solutions : une grande coalition entre le PP et le PSOE, les traditionnels frères ennemis, comme cela s’est passé en Allemagne, ou une coalition entre les perdants, comme le fit le Portugal. Après dix mois de crise, les Cortes ont finalement voté pour une coalition de gauche grâce à une abstention de certains députés du PSOE facilitée par le départ de son chef, Pedro Sanchez, limogé par son propre parti. Même si Mariano Rajoy est sorti apparemment affaibli, il demeure Premier ministre. Était-ce le bon moment pour la Catalogne ?

Politiquement, la situation n’est pas tellement brillante en Catalogne. Les élections de 2015 n’ont amené au pouvoir qu’une coalition de séparatistes de toutes les tendances, insuffisantes pour pouvoir gouverner. Ils ont été obligés de faire alliance avec le CUP (Unité politique des candidats), un petit parti de gauche extrémiste qui prône non seulement le retrait de l’Espagne de l’Europe, mais le retrait de l’OTAN, et dont le programme économique est très conservateur. C’est le CUP qui exigea le retrait de Arturo Mas et que l’on remplaça par Carles Puigdemont, le maire de Girona, une ville au nord de Barcelone qui a la réputation d’être la plus séparatiste de la Catalogne.

C’était sans compter avec Mariano Rajoy…

Carles Puigdemont a lancé ce référendum sur l’indépendance sans bien évaluer les obstacles qui freineraient son initiative. D’abord, ce référendum était de plein abord illégal. La constitution démocratique de l’Espagne de 1978, approuvée par 90 % des Catalans, proclame «l’indissolubilité de la nation espagnole et l’intégrité de son territoire». Pour qu’un mouvement séparatiste puisse séparer une partie régionale du territoire, il faudrait non seulement l’accord des habitants de cette région, mais le consentement national des 16 autres régions. Ce qui est, à l’heure actuelle, impensable. Mais il y a plus. Carles Puigdemont faisait face à un adversaire plus fort que lui : Mariano Rajoy. Cet homme, que la grande presse internationale a traité d’obstiné, de rude, d’intransigeant, qui a lancé la garde nationale sur les participants au référendum du 1er octobre, faisant 850 blessés plus ou moins graves, s’est montré non seulement intraitable, mais surtout habile politique. Non seulement sa mission était de protéger l’intégrité du territoire, mais il n’avait aucune intention de laisser aller la Catalogne, dont l’économie compte pour 19 % dans le PIB de l’Espagne. Mariano Rajoy, surtout, savait que le mouvement séparatiste de la Catalogne n’était pas aussi sérieux qu’il en avait l’air dans les médias : la coalition formée par Carles Puigdemont n’avait qu’un but, parvenir à un référendum pour avoir le droit de décider, donc pour gagner plus d’autonomie envers Madrid. Maintenant que le Gouvernement est destitué, les partis de la coalition ont repris leur autonomie et chercheront, dans les élections de décembre, à obtenir chacun pour soi le plus grand nombre de votes possibles.

Omar G. Encarnacion, grand spécialiste de la politique espagnole, analyse étroitement dans Foreign Affairs l’action de Mariano Rajoy. Même si les actes de Mariano Rajoy semblent, aux yeux des médias, une réponse inadéquate aux mouvements séparatistes de la Catalogne, ils ont été en fait ceux d’un habile politique, d’un vétéran des situations difficiles.


Les actes de Mariano Rajoy, s’ils ont semblé être une réponse inadéquate, ont été ceux d’un habile politique


En premier, il commença par s’assurer de l’appui international des grandes puissances, celles de l’Europe : l’Allemagne, la France, la Belgique, afin que la déclaration d’indépendance de la Catalogne ne prenne pas le chemin de l’indépendance du Kosovo. Il reçut de Washington, de Berlin, de Bruxelles et de Paris, l’assurance qu’aucune chancellerie n’appuierait les déclarations de Carles Puigdemont. Les journaux n’ont pu que constater que la déclaration unilatérale de la Catalogne l’isolait presque entièrement de la communauté internationale.

Mariano Rajoy
Mariano Rajoy –
Photo C. Cifuentes / Wikimedia Commons

Parallèlement, il réussit à rallier les classes politiques de l’Espagne contre cette déclaration unilatérale. Il apparaissait ainsi comme le sauveur du droit de la loi et projetait les leaders séparatistes dans la catégorie des hors-la-loi. Il rallia à sa cause l’appuie du PSOE, les socialistes et les Ciudadanos, la droite, ce qui lui permettait d’invoquer l’article 155 de la Constitution lui permettant de destituer un gouvernement régional légitimement élu. Il obtint même le consentement de Pedro Sanchez pour organiser une commission d’étude sur l’extension de l’autonomie pour les régions.

Finalement, vint son coup d’éclat. Immédiatement après la déclaration de la tenue d’un référendum, Mariano Rajoy fit voter une loi qui facilitait considérablement la délocalisation du siège social des grandes entreprise. Dans les heures qui suivirent, l’effet se fit sentir. Selon El País, 540 compagnies quittèrent Barcelone pour une autre ville en Espagne. C’était couper court à une autonomie économique de la Catalogne. Mariano Rajoy a gagné la première manche. Pourra-t-il gagner la seconde, le 21 décembre ?

L’avenir

Pour les pays d’Europe, l’indépendance de la Catalogne serait une catastrophe. Non seulement elle affaiblira l’Espagne qui n’a pas besoin d’être plus fragilisée qu’elle ne l’est, mais d’être unifiée. De plus, elle risque de provoquer un “effet domino”. Dans un climat de Brexit, aucun pays ne souhaite se trouver devant des parcelles de territoire qui déclareraient unilatéralement leur indépendance. Non seulement la Grande Bretagne se trouve prise dans des négociations difficiles avec un gouvernement local qui risque de s’effondrer, mais le retrait de l’Europe inquiète l’Écosse et l’Irlande. Et il y a, en France, la Corse, et en Espagne, les Baléares ! La fièvre séparatiste peut enflammer certains esprits, mais en Catalogne, on assiste à un phénomène qui s’est passé au Québec : lorsqu’un mouvement séparatiste arrive tout près d’une victoire électorale, s’il ne l’emporte pas, il finit par décroître ; dans les forces profondes d’un pays, une certaine sagesse finit par se manifester. Cela ne signifie pas qu’il faut consacrer le statu quo, mais qu’il faut trouver une solution politique à des problèmes que le dialogue peut résoudre. Il semble que toute l’Espagne doive progresser vers un fédéralisme qui correspondrait mieux à ses traditions qu’un morcellement de son territoire. La situation exige une décentralisation fiscale plus adéquate, et surtout un partage des juridictions du système de la justice plus conscient des aspirations d’autonomie des régions.

Aline Lizotte

Photo : Jordi Rovira / Wikimedia Commons

 


1 – L’Espagne, sans être une fédération, comporte un État central et 17 régions autonomes : Andalousie, Aragon, Principautés des Asturies, Iles Baléares, Communauté autonome du Pays Basque, Iles Canaries, Cantabrie, Castille a Manche, Castille-et-Leon, Catalogne, Estramadure, Galice, Communauté de Madrid, Région de Murcie, Communauté forale de Navarre, La Rioja, Communauté Valencienne, et deux villes autonomes, Ceuta et Melilla. L’Espagne n’est pas un État fédéral. La principale différence entre la notion de communautés autonomes (à l’espagnole) et un État fédéré, réside dans le fait que les communautés autonomes espagnoles ne disposent pas de l’indépendance judiciaire (art. 149 de la Constitution alinéa 5 et art. 150). La fiscalité est centralisée et redistribuée au communautés selon un leur population, bien que depuis 2009, les régions aient acquis une plus grande autonomie fiscale. Dans ce partage, la Communauté basque jouit d’une plus grande autonomie fiscale.

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil