La terre surpeuplée ?

Prendre le pouls de la planète obligerait à faire appel aux urgences : «Fonte accélérée des glaciers, montée des eaux, sécheresses et inondations : aux quatre coins du monde, le dérèglement climatique est à l’œuvre. Partout, il affecte les modes de vie, menaçant les cultures et la sécurité des populations», explique Le Monde. Tel est le discours largement médiatisé depuis plus de deux décennies sur l’état de notre planète et qui, dans le contexte de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) réunie à Bonn (Allemagne) pour la COP 23, du 6 au 17 novembre 2017, a provoqué un appel international de scientifiques pour sauver notre environnement. Un sauvetage qui, selon eux, devrait se faire au prix de mesures de restrictions drastiques de la population.

Un appel dramatique

Biologistes, physiciens, astronomes, chimistes, agronomes, spécialistes du climat ou des océans, de zoologie ou d’halieutique, les auteurs de l’appel mettent en garde contre la destruction rapide du monde naturel et le danger de voir l’humanité pousser «les écosystèmes au-delà de leurs capacités à entretenir le tissu de la vie». Lancé dans le numéro du 13 novembre de la revue Bio Science, l’appel a fait la une du Monde du même jour, et s’y trouve traduit et publié dans son intégralité. Il se fonde sur l’analyse de neuf indicateurs1 mondiaux, dont l’évolution est suivie depuis 1960 jusqu’à 2016, et il fait suite à l’«avertissement à l’humanité» signé en 1992 par 1 700 scientifiques, dans le contexte du Sommet de la Terre de Rio. En France, près d’un millier de scientifiques ont signé l’appel.

«Depuis 1992, hormis la stabilisation de l’amenuisement de la couche d’ozone stratosphérique, non seulement l’humanité a échoué à accomplir des progrès suffisants pour résoudre ces défis environnementaux annoncés, mais il est très inquiétant de constater que la plupart d’entre eux se sont considérablement aggravés. Particulièrement troublante est la trajectoire actuelle d’un changement climatique potentiellement catastrophique, dû à l’augmentation du volume de GES dégagés par le brûlage de combustibles fossiles, la déforestation et la production agricole – notamment les émissions dégagées par l’élevage des ruminants de boucherie. Nous avons en outre déclenché un phénomène d’extinction de masse, le sixième en 540 millions d’années environ, au terme duquel de nombreuses formes de vie pourraient disparaître totalement, ou en tout cas se trouver au bord de l’extinction d’ici à la fin du siècle.»

Si le diagnostic posé justifie que l’on tire le signal d’alarme, comme le font les sommets environnementaux depuis la conférence des Nations unies sur l’environnement humain (CNUEH) en 1972 à Stockholm, l’appel des scientifiques ne s’en tient pas là. Il propose treize mesures de nature principalement énergétiques, écologiques et économiques, présentées comme «efficaces2 et diversifiées, que l’humanité pourrait prendre pour opérer sa transition vers la durabilité» .Pointant «la croissance démographique rapide et continue comme l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétales», il propose de «réexaminer nos comportements individuels, y compris en limitant notre propre reproduction (l’idéal étant de s’en tenir au maximum au niveau de renouvellement de la population).» Reconnaissant que «nous sommes capables d’opérer des changements positifs quand nous agissons avec détermination», le texte cite parmi quelques avancées notables, «grâce aux investissements consentis pour l’éducation des femmes et des jeunes filles, la baisse rapide du taux de fécondité dans de nombreuses zones».

15 000 scientifiques (15 364 pour être exact !), cela ne manque pas d’impressionner… ! C’est le «texte publié par une revue scientifique ayant rassemblé le plus grand nombre de signataires», selon Le Monde, qui parle d’une «initiative sans précédent». Le vocabulaire employé contribue à produire un effet dramatique : «avenir en péril», «perte catastrophique de biodiversité», «destruction et misère généralisée», «aggravation»… La conclusion est sans appel : «Pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité, l’humanité doit adopter une alternative plus durable écologiquement que la pratique qui est la sienne aujourd’hui. Bien que cette recommandation ait été déjà clairement formulée il y a vingt-cinq ans par les plus grands scientifiques du monde, nous n’avons, dans la plupart des domaines, pas entendu leur mise en garde. Il sera bientôt trop tard pour dévier de notre trajectoire vouée à l’échec, car le temps presse. Nous devons prendre conscience, aussi bien dans nos vies quotidiennes que dans nos institutions gouvernementales, que la Terre, avec toute la vie qu’elle recèle, est notre seul foyer.»

À lire cette déclaration, l’humanité creuserait donc sa propre tombe à une allure accélérée. Le ton «écolo-catastrophiste» de l’appel, comme le qualifie Contrepoints, reflète-t-il une consternation réelle ou vient-il en compensation d’une longue frustration ? Le Monde rapporte ces propos d’un des signataires : «Dans les années 1980, on nous a tellement reproché de faire du “catastrophisme”, que nous, les scientifiques et surtout les écologues, n’osions plus rien dire.» S’agit-il d’une volonté de jouer sur des leviers émotionnels (peur, effroi, terreurs) afin de faciliter l’acceptation de décisions impopulaires par des opinions publiques préparées et mûres pour cela ? S’agit-il d’«urger» la prise de décisions, alors que «dans une semaine, tout sera oublié, balayé par une actualité quelconque» (en savoir plus)? Rassurons-nous : bien des prévisions de ce texte sont au conditionnel, ce qui laisse ouverte l’appréciation de leur fiabilité et nous laisse une marge d’espoir…

L’Église et la tentation malthusienne

«Save the planet, kill yourself» : «Pour sauver la planète, suicidez-vous». Un peu trop lapidaire pour prétendre traduire l’ensemble des propositions d’action du texte, ce slogan est cependant représentatif de leur volet démographique : le texte préconise la réduction du taux de fécondité et la détermination «à long terme d’une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital». Il propose de freiner la croissance démographique dans les pays en développement, notamment grâce à une plus grande généralisation du planning familial et des programmes d’éducation des femmes. Ce contre quoi s’insurge l’agro-écologiste Pierre Rabhi, dont la pensée se polarise sur la notion d’équité : «Moins d’un cinquième de l’humanité collecte les 4/5 des ressources de la planète, surconsomme et jette, alors qu’un enfant meurt de faim toutes les 7 secondes. L’argument démographique est une imposture. Il y a bien longtemps que je combats cette idée. Il y a largement de quoi nourrir tout le monde. La question est celle de l’équité, de la répartition des ressources. On a laissé s’imposer un courant de pensée qui épuise les ressources de la planète tout en l’empoisonnant et en la rendant invivable. Nous sommes dans une société du profit, de l’argent. Si on s’occupait vraiment d’écologie, il faudrait prendre des décisions radicales qui iraient à l’encontre de ces intérêts financiers. De ce point de vue, la COP 23 peut avoir des effets désastreux, car elle fait diversion : elle laisse croire qu’on considère les problèmes écologiques comme importants, alors qu’on ne prend pas les décisions drastiques qui s’imposent.» Selon Rabbhi, c’est à une révision de notre modèle de développement «épuisé et épuisant» comme l’explique Jean-Pierre Denis dans La Vie qu’il faut s’atteler.

La tentation malthusienne à laquelle cède l’appel des scientifiques amène à se poser la question du lien entre démographie et environnement et à ne pas céder à une simplification abusive en globalisant un problème dont les aspects sont complexes et variables selon les pays3. L’abordant de façon approfondie, le journal La Croix explique que «ce n’est pas dans les pays où la démographie est la plus forte que l’on dégrade le plus l’écosystème. Les réalités, d’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre, sont en fait assez subtiles. […] Les pays riches, où la démographie est stabilisée, prennent leur large part à la dégradation de l’environnement. Exception faite de l’Inde, c’est ainsi parmi les pays les plus peuplés et les plus développés qu’on observe les plus grandes émissions de dioxyde de carbone (CO2) et de grandes dégradations des écosystèmes terrestres et marins.» Le journal note également qu’ «à court terme, c’est-à-dire dans les vingt prochaines années, on ne peut pas vraiment limiter la croissance démographique mondiale. En cause, l’inertie démographique : lorsqu’une population a eu une croissance rapide dans le passé, sa structure par âge étant très jeune, elle comprend une part importante de femmes en âge d’avoir des enfants.»

De son côté, l’éditorialiste de Contrepoint explique que «l’enrichissement de la population, pourtant largement observée ces trente dernières années, entraîne une nette amélioration de la situation, tant pour les populations humaines que pour leurs environnements : à mesure que les populations sortent progressivement de la misère, les taux de fécondité diminuent, le besoin de vivre dans des environnements moins pollués s’impose et l’éveil aux questions écologiques grandit naturellement.» Et, pour l’éditorialiste de La Vie, «on ne peut contester que la surpopulation soit un facteur ­déterminant dans la destruction de notre écosystème. Mais le vieillissement des pays riches est extrêmement spectaculaire au Japon, il est déjà très visible en Europe, il sera demain massif en Chine. Peut-on rêver de pays sans enfants où les personnes âgées seront gardées par des robots, comme on y travaille avec application dans l’archipel nippon ? Peut-on, dans une période de crise des identités et de rivalité des civilisations, prôner une sorte de désarmement démographique unilatéral de l’Europe ? Peut-on davantage dicter aux Africains à combien d’enfants ils ont droit ? Pas simple…»

Quoi qu’il en soit de la pertinence de jouer sur le levier démographique, face à la tentation malthusienne qu’elle dénote et à ses méthodes de régulation relevant de la «culture de mort», l’Église catholique est particulièrement vigilante. Pour le pape François, tenant dans son encyclique Laudato si d’une «écologie intégrale», il est clair que réduire le nombre de bouches à nourrir n’est pas une solution face à la crise écologique actuelle. Comme le rappelle le journal La Croix, c’est la notion de «paternité responsable» qui est la clé de la maîtrise de la natalité : «Utilisé par l’Église depuis un demi-siècle, ce concept établit la possibilité pour les parents de décider du nombre d’enfants qu’ils se sentent capables d’accueillir, notamment en fonction de leurs ressources économiques. Dans l’encyclique de Paul VI Humanæ vitæ, publiée en 1968, cette paternité responsable est assimilée aux méthodes naturelles de régulation des naissances : ces méthodes sont le seul moyen “licite”, pour l’Église, de réguler la natalité.» Et Dominique Greiner d’expliquer dans ce même journal : «L’Église catholique n’a jamais nié l’importance des enjeux démographiques. […] Elle défend l’idée d’une procréation responsable – c’est-à-dire compatible avec ce que les familles et la planète peuvent supporter – et en même temps généreuse et ouverte. C’est aussi pourquoi elle est particulièrement critique à l’égard des programmes qui pourraient déboucher sur une acceptation de fait de l’avortement et de la stérilisation comme méthodes de régulation des naissances. Pour le magistère romain, la fin ne justifiera jamais les moyens, y compris en matière de démographie.»

Promouvoir la «culture de vie» ardemment prônée par Jean-Paul II alors que l’urgence environnementale s’impose, tel est le défi que doit relever l’Église : «Les chrétiens ont le courage de s’opposer à l’avortement de masse, à l’eugénisme, au transhumanisme anti-enfants, à la destruction de la famille […] ; ils sont aussi en première ligne parmi les défenseurs de l’environnement et des populations victimes de la surexploitation», rappelle l’éditorialiste de La Vie. La survie de la planète ne se fera pas au prix de la suppression de ses habitants.

Laure-Marie de Synthe

 


1 – Il s’agit de mesures scientifiques portant sur l’ozone stratosphérique, l’eau douce, la pêche, les zones mortes maritimes, la déforestation, la diminution des espèces vertébrées, les émissions de CO2, la hausse des températures, l’augmentation de la population mondiale (les êtres humains pourraient être 11 milliards en 2100). Ces neuf indicateurs ne sont pas exhaustifs : pollution de l’air, destruction des habitats naturels, développement des espèces invasives, effondrement du nombre et de la diversité des insectes… auraient pu les compléter. De nombreux autres critères d’évaluation auraient pu être choisis, mais certains n’étaient pas encore suffisamment saillants, ou la communauté scientifique n’était pas en mesure de les analyser en 1992.

2 – Mais ne tenant pas compte pour certaines de leur nocivité avérée. Par exemple l’appel répété à utiliser des «sources d’énergie verte» ne tient pas compte du fait que l’activité de production de panneaux solaires est si polluante que les gains écologiques engendrés par l’utilisation de ces panneaux est largement déficitaire, que le saupoudrage des paysages ruraux par des éoliennes entraîne de graves conséquences sur la faune aviaire et des troubles pour les habitants, sans compter que l’intermittence de leur activité impose l’installation ou la maintenance de groupes ou de centrales électriques d’appoint, dont les mises en production sont largement aussi polluantes que la production des éoliennes elles-mêmes.

3 – Voir l’interview du démographe Hervé Le Bras dans le magazine Good Planet info du 14 novembre 2017.

 

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