Conférence des évêques de France à Lourdes

«Ce n’est pas un cadeau d’être nommé évêque, car aucun diocèse n’échappe à la raréfaction du nombre de chrétiens, du nombre de prêtres et à celle des finances, indispensable nerf de la guerre, même dans l’Église», confiait récemment un évêque français à un journaliste. Une déclaration plutôt sombre, qui donne le ton de la dernière assemblée plénière de la Conférence des Évêques de France (CEF) à Lourdes, du 3 au 8 novembre.

Changements et continuité

Depuis l’arrivée du pape François, soit en cinq ans, un tiers de l’épiscopat français a été renouvelé (27 nouveaux évêques sur une centaine). «L’examen attentif de ces nouveaux profils est surprenant: les deux tiers exactement, 18 sur 27 nommés, ont plutôt des profils clairement et objectivement ‘classiques’. Ils seraient plus proches d’une vision de l’Église Jean-Paul II ou Benoît XVI que de celle de François. Sans réduire un évêque à une catégorie simpliste et sans opposer les papes, c’est en fait une génération de prêtres ayant la cinquantaine, majoritairement issus des générations Jean-Paul II et Benoît XVI, qui arrivent aujourd’hui à l’épiscopat. Ils ont été très marqués par une vision orthodoxe de l’Église catholique, très spirituelle et peut-être moins engagée sur le plan social» explique le chroniqueur du Figaro.

Tout comme leurs pairs plus aguerris, ces jeunes évêques français doivent affronter une réalité qui, sur bien des points, inspire l’inquiétude plutôt que l’enthousiasme. À preuve, deux des dossiers principaux que la CEF devait aborder – actualisation de ses structures, maintien ou fermeture des séminaires –, qui ne sont que la prise en compte très concrète d’une réalité qui s’impose : le recul général de l’influence de l’Église catholique en France dans le contexte d’une société toujours plus sécularisée, avec ses conséquences sur le fonctionnement de ses structures. Un contexte marqué aussi par la perspective de changements décisifs au niveau des personnalités marquantes de l’épiscopat : le départ prochain de l’archevêque de Paris, le cardinal Vingt-Trois, et celui prochain également de Mgr Georges Pontier, archevêque de Marseille et actuel président de la conférence épiscopale, tous deux pour raison d’âge. Deux départs qui laissent augurer un renouvellement profond des têtes de l’épiscopat français et l’émergence de nouvelles figures marquantes. Une situation qui prête à l’inquiétude et à l’’attentisme tout à la fois, et dans laquelle les jeunes évêques peinent à orienter l’Église de France vers un dynamisme renouvelé, malgré la mise à l’ordre du jour du prochain Synode des jeunes à Rome.

L’actualisation des structures de la CEF

Mgr Georges Pontier avait annoncé l’an dernier l’ouverture de cet important chantier : l’Église de France doit repenser son organisation pour mieux prendre en compte son manque de moyens humains et faire face aux évolutions de la société, tout en gagnant en efficacité. La question de la viabilité de l’organisation actuelle de la Conférence épiscopale, devenue trop coûteuse en énergie et en moyens humains, avec ses dix-huit conseils et commissions, était clairement posée.

Un audit avait été commandé au cabinet de conseil «Associés en gouvernance». Celui-ci a mené 24 entretiens auprès d’évêques ayant dirigé l’un ou l’une des conseils et commissions de la CEF, auprès de directeurs de services et du secrétariat général. Deux conclusions principales en ressortent : 1. La collégialité de la CEF doit être renforcée ; 2. Il existe un écart entre la dynamique des diocèses et le rythme des travaux des conseils et des commissions. En d’autres termes, «il manque un cap commun qui interroge nos structures de gouvernance», explique Mgr Pierre-Marie Carré, relevant que le conseil permanent «ne devrait s’occuper de rien alors qu’il s’occupe de tout» et soulignant la «surcharge» qui pèse sur le secrétariat général.

La communication, la commission doctrinale et les relations avec les pouvoirs publics ont été retenues comme des secteurs indispensables. Mais des divergences importantes sont apparues entre les évêques sur d’autres unités, mettant en évidence la disparité de moyens entre grands et petits diocèses. «Dans un petit diocèse comme le mien, la catéchèse et la pastorale des jeunes ne pourraient pas exister sans services nationaux», a déclaré par exemple Mgr Jean-Luc Brunin, évêque du Havre. «N’oublions pas que certains évêques sont dans une grande solitude : il y a les diocèses qui ont de gros moyens et d’autres qui n’en ont pas» a expliqué Mgr Michel Santier, évêque de Créteil.

Dans son discours de clôture, le président de la CEF a insisté sur la nécessité d’une «actualisation des structures de la conférence des évêques», dont l’objectif ne doit plus être uniquement organisationnel mais avant tout missionnaire. «L’évangélisation est l’horizon de l’Église, a-t-il insisté. Notre mission d’évêques diocésains s’exerce pour ce service […]. Les défis de la mission ne sont pas contenus dans les frontières de chaque diocèse. Ils les débordent de toute part», a-t-il ajouté.

La formation des prêtres

«Nous manquons de chrétiens, beaucoup plus que nous ne manquons de prêtres !» a déclaré non sans paradoxe Mgr Georges Colomb, le nouvel évêque de La Rochelle. Pourtant, les chiffres des vocations sont plus que préoccupants et obligent à une réflexion sur la formation des prêtres : en seize ans, le nombre de séminaristes a diminué de 30 %, passant de 976 en 2000 à 662 en 2016. «Depuis trente ans, de grandes évolutions sont intervenues : par exemple les propédeutiques sont de plus en plus nombreuses et, de plus en plus souvent, des séminaristes se préparent à intégrer des diocèses où les prêtres en activité se raréfient», résume Mgr Jérôme Beau, évêque auxiliaire de Paris et président de la commission épiscopale pour les ministres ordonnés et les laïcs en mission ecclésiale. Une pénurie devant laquelle tous les diocèses ne sont pas égaux. La moitié des séminaristes diocésains se trouvent en effet dans cinq séminaires (Fréjus-Toulon, Toulouse, Issy-les-Moulineaux, Rennes et Paris). Pour donner une vision exacte de la situation, il faut ajouter que le séminaire de la communauté Saint-Martin à Évron rassemble à lui seul un séminariste sur six. Alors qu’une centaine d’hommes accèdent à la prêtrise chaque année pour les diocèses français, «il y a plus de trente lieux de formation des prêtres […]. Est-ce que nous avons les moyens d’avoir trente équipes de formateurs ?», s’interroge Mgr Olivier Ribadeau-Dumas, porte-parole de l’épiscopat.

Le problème n’est pas uniquement quantitatif. Le Vatican a publié en décembre 2016 une nouvelle Ratio fundamentalis, texte de référence pour la formation des futurs prêtres, laissant aux conférences épiscopales le soin de rédiger une Ratio nationalis. Pour la France, ce travail, auquel doivent être associés directeurs de séminaires, formateurs, supérieurs de congrégation et évêques volontaires, devrait être publié d’ici deux ans. Les évêques avaient invité à leur assemblée de Lourdes Mgr Patrón Wong, le secrétaire de la Congrégation pour le clergé chargé des séminaires. Celui-ci a invité les évêques français à consacrer leurs « meilleurs prêtres » à la formation des séminaristes, suscitant la perplexité de l’assemblée : comment l’Église de France pourra-elle répondre à cette exigence de la Ratio fundamentalis eu égard au faible nombre de prêtres disponibles ? «Nous sommes dans une situation de pénurie telle, qu’à la limite il n’y aura plus de séminaires. On aura les meilleurs, mais ils n’existeront pas !», s’est exclamé le cardinal André Vingt-Trois dans un souci de réalisme.

Le synode sur les jeunes

Perspective a priori plus enthousiasmante, le Synode des évêques sur «les jeunes, la foi et le discernement des vocations», qui se réunira à Rome en octobre 2018 était au programme des travaux de la CEF. Il s’agissait de faire un bilan d’étape grâce à la synthèse nationale des consultations réalisées dans les diocèses auprès des jeunes, qui servira à l’élaboration du document de travail (Instrumentum laboris) du synode.

Une génération «mystique, d’action et de responsabilité, et qui a besoin de vie communautaire», telle est brossée à grands traits le profil de la population des 16-29 ans qui ressort à travers les réponses à la consultation. Mais cette synthèse, par la force des choses, ne reflète que les préoccupations des jeunes proches de l’Église et laisse ouverte la question de l’évangélisation des jeunes qui en sont les plus éloignés.

La révision des lois de bioéthique

Dans son discours d’ouverture, le président de la CEF a fait entendre la position de l’épiscopat sur les enjeux de bioéthique, notamment contre l’extension de la procréation médicalement assistée (PMA) : «Les concepts d’égalité et de liberté employés pour justifier des évolutions de la législation sont souvent utilisés d’une manière erronée, parfois sous le coup de l’émotion entretenue médiatiquement. Il s’agit alors d’uniformisation et de concession aux désirs individuels, sous peine de discrimination et sans réflexion anthropologique. […] Nous comprenons l’épreuve de ceux qui sont confrontés à la réalité de la stérilité. Leur souffrance appelle un accompagnement compréhensif. […] (Pour autant) personne ne peut souhaiter fragiliser une société en brouillant les repères de la filiation, en taisant les droits et le bien primordial de l’enfant et en déconstruisant les liens entre générations».

Les évêques ont décidé de se saisir de cette question en constituant un groupe qui «réfléchira au discernement que l’Église peut proposer» à cette occasion. L’Assemblée a approuvé la mise en place d’un groupe de travail sous la responsabilité de Mgr Pierre d’Ornellas, composé de Mgr Michel Aupetit (Nanterre), Mgr Hervé Gosselin (Angoulême), Mgr Nicolas Brouwet (Tarbes et Lourdes), Mgr Olivier de Germay (Ajaccio) et Mgr Pierre-Antoine Bozo (Limoges), ainsi que des experts.

Faire des choix

Réduction des moyens de la CEF, suppression de 17 séminaires. Deux décisions emblématiques qui mettent en évidence l’affaiblissement général de l’Église de France. Un affaiblissement qui pourrait l’inciter à un «repli sur soi». Dans son homélie de la messe du 7 novembre 2017, le cardinal André Vingt-Trois a confronté cette tentation aux exigences de l’Évangile : «Comment concilier (la) volonté universelle et très générale de Dieu d’attirer les hommes au repas de son royaume, – même au besoin en passant outre à leurs désirs, à leurs attentes et en les poussant dans le dos pour qu’ils entrent de force dans la salle du banquet -, cette vision dont on peut dire qu’elle est «multitudiniste», qui veut toucher «la multitude» comme le dit très bien notre prière eucharistique, et notre expérience de la célébration eucharistique n’est pas fréquemment «multitudiniste» ? […] Mais, je reste quand même avec ma question : est-ce que, poussés par les statistiques, nous ne nourrissons pas inconsciemment une théorie satisfaisante du petit nombre des convaincus face au grand nombre des hésitants ? Notre christianisme ne perd-il pas peu à peu de son enracinement dans le grand nombre, avec tout ce qu’il peut y avoir d’incertain, d’imprécis et d’inégal dans l’adhésion personnelle de chacun ? Est-ce que nous ne passons pas du christianisme du peuple au christianisme des individus très soigneusement étiquetés, mesurés, vérifiés ? Mais si peu nombreux ! Cette Église ne risque-t-elle pas de devenir une Église des purs dont on s’apercevra peut-être un jour qu’ils n’étaient pas si purs que leur piété le laissait penser ?»

Est-ce une réponse ? Dans son discours de clôture, Mgr George Pontier a exhorté les chrétiens «d’un Occident marqué par la sécularisation profonde, l’absence de Dieu, la perte du sens de la dignité de tout homme, la soumission exacerbée aux désirs individuels» à suivre l’exemple de leurs frères d’Orient : «Ici aussi, nous ne pourrons pas exister sans des choix de vie en rupture avec ceux qu’une culture dominante impose comme libérateurs, au nom d’une conception d’une égalité qui ne se déploie qu’en certains domaines de la vie. […] Oui, nous devons choisir la défense de la vie, le témoignage d’une vie de famille solide, le refus du repli identitaire, un mode de vie sobre, libre par rapport à la course à toujours plus d’argent, à l’égoïsme», a-t-il ajouté, précisant que «notre foi en Dieu nous pousse aussi à avoir le courage de refuser de poser des actes que notre conscience refuse».

Laure-Marie de Synthe

Photo : Bernard Bisson / JDD / SIPA

 

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