Robert Mueller, acteur de l'affaire russe

La campagne électorale pour l’élection du nouveau président des États-Unis a été pour le moins agitée… Les vagues qui ont secoué les milieux politiques et la société américaine déferlent encore, un an après l’élection de Donald Trump. Ce que l’on appelle «l’affaire russe» vient de trouver un nouveau rebondissement avec l’inculpation le 30 octobre dernier de trois membres de l’équipe de campagne de Trump. Mais quel est son enjeu réel ?

Le rappel des faits.

En octobre 2016, les services de renseignement américains accusent la Russie d’avoir piraté et diffusé pendant la campagne des messages électroniques de conseillers d’Hillary Clinton dans le but de la discréditer. Le 29 décembre, le président Barack Obama annonce des sanctions contre Moscou et l’expulsion de 35 agents russes. Le 6 janvier 2017, les agences de renseignement publient un rapport affirmant que le président russe Vladimir Poutine se trouve derrière cette interférence présumée. Une enquête est alors lancée par le ministère de la Justice, le FBI et les agences américaines de renseignement pour déterminer si l’équipe de Trump s’est concertée avec Moscou pour influer sur le résultat du scrutin. D’autres investigations sont menées par trois commissions du Congrès (deux commissions du Sénat et une de la Chambre des représentants).

Les enquêtes provoquent la démission de plusieurs membres de l’entourage de Trump, en particulier le 13 février celle de son conseiller à la sécurité nationale, le général Michael Flynn. Celui-ci se trouve au centre Le général Flynnd’une controverse pour avoir évoqué avec des diplomates russes les sanctions visant Moscou alors qu’il n’avait encore aucune fonction officielle, ce qu’interdit la législation américaine. Il a menti au vice-président Mike Pence sur ses discussions avec l’ambassadeur russe aux États-Unis, Sergueï Kisliak. Paul Manafort, lobbyiste et homme d’affaires, ancien directeur de campagne de Donald Trump, démissionne lui aussi avant l’élection. Il a longtemps conseillé l’ex-président ukrainien Viktor Ianoukovitch, et les autorités ukrainiennes ont révélé qu’il avait reçu un paiement de 12,7 millions de dollars du dirigeant pro-russe.

Le 9 mai, le directeur de la police fédérale américaine, James Comey, qui supervisait une enquête sur les contacts entre les membres de l’équipe de Trump et le Gouvernement russe, est brutalement limogé. Lors d’une audition extraordinaire au Sénat, Comey révèle quelques semaines plus tard des pressions venues de la Maison Blanche et le fait que le président lui a demandé d’abandonner un volet de l’enquête portant sur le général Flynn. Huit jours après, Robert Mueller, ancien directeur du FBI, est nommé par le numéro 2 du ministère de la Justice, Rod Rosenstein, procureur spécial pour reprendre l’enquête, avec des pouvoirs élargis et une indépendance renforcée. Cette désignation d’un procureur spécial, plus indépendant par définition du pouvoir politique, est justifiée par «des circonstances particulières et par l’intérêt public». Par ailleurs, le Sénat américain et la Chambre des représentants, où se poursuivent les enquêtes parlementaires, demandent aux géants du Net Google, Facebook et Twitter de témoigner à partir du 31 octobre, afin de déterminer s’ils ont pu être utilisés pour influencer l’élection.

Le 30 octobre, Robert Mueller inculpe trois anciens membres de l’équipe de campagne de Trump «pour complot contre les États-Unis». Il s’agit de Paul Manafort, ancien directeur de campagne, de Richard Gates son associé, et de George Papadopoulos, chargé de la politique étrangère dans l’équipe de Trump. Manafort et Gates sont visés par onze autres chefs d’inculpation (blanchiment d’argent, fausses déclarations et non-déclaration de comptes détenus à l’étranger entre autres). Ils déclarent plaider non coupables des charges retenues contre eux. Les documents réunis par le ministère public américain montrent que Manafort disposait de trois passeports, de plusieurs millions en avoirs et de liens avec des oligarques russes. Au cours de la décennie écoulée, il aurait présenté dix demandes de passeports. Manafort et Gates possèdent des sociétés et des comptes dans de nombreux pays, dont Chypre, les Grenadines, les Seychelles et l’Angleterre. Les deux hommes sont assignés à résidence et ont dû remettre leur passeport aux autorités fédérales, des mesures assorties de fortes cautions. Le ministère public estime en effet qu’il existe un risque sérieux de fuite de la part des deux hommes. Papadopoulos, quant à lui, a plaidé coupable d’avoir menti aux enquêteurs du FBI. Il a tenté de cacher ses contacts approfondis avec des intermédiaires russes auprès desquels il avait appris que Moscou détenait «de quoi salir» Hillary Clinton, c’est-à-dire de quoi révéler au grand public le contenu d’e-mails envoyés sans la protection officielle du serveur de l’État.

Mais d’où provenaient ces e-mails embarrassants pour Hillary Clinton et comment étaient-ils dans les mains des services secrets de Moscou ? Rien n’est clair à cette étape de l’enquête ! Ce que l’on sait, c’est qu’on a appris en juin 2016 que le Comité national du parti Démocratique (DNC) s’est fait voler quelques milliers de ces e-mails. Et l’on vient d’apprendre, en octobre, que John Podesta, le directeur de campagne d’Hillary, a été victime d’une attaque cybernétique lui fauchant aussi quelques milliers d’e-mails. Qui sont les responsables de cette arnaque ? Il s’agit probablement d’espionnage de la Russie. S’il en a bien été ainsi, il est probable que cela pouvait constituer une joli paquet à offrir à d’éventuels promoteurs de la campagne de Trump… qui étaient probablement prêts à les acheter au prix fort ! Mais, pour le moment, rien n’est suffisamment prouvé. Ce qui atteindrait l’actuel président serait la preuve convaincante que le candidat était au courant de ces transactions, si elles ont vraiment eu lieu, et qu’il les a approuvées. Cette action serait considérée comme des contacts avec une puissance étrangère mettant en danger la sécurité des USA ou une tentative d’introduction dans le jeu démocratique des élections. Mais l’enquête n’en est pas là.

Le 31 octobre ont lieu devant le Congrès des auditions des réseaux sociaux Facebook, Twitter et Google à propos de possibles achats de publicités ciblées sur les réseaux sociaux par des entités russes durant la campagne électorale aux États-Unis. Les autorités américaines considèrent qu’ils ont servi de plates-formes pour de la propagande venue de Russie. Selon le Wall Street Journal, Facebook a dévoilé qu’au moins 126 millions d’utilisateurs américains du réseau social ont pu visionner l’an passé des contenus mis en ligne par des intérêts russes.

Dès l’annonce des inculpations, Donald Trump a réagi sur Twitter en dénonçant une «chasse aux sorcières» et en affirmant que : «Il n’y a AUCUNE COLLUSION !» Le lendemain, dans une nouvelle série de tweets, il a qualifié de «menteur» Georges Papadopoulos et a minimisé son implication dans sa campagne. Moscou a démenti toute ingérence dans l’élection présidentielle américaine. Il n’y a «pas une seule preuve» d’ingérence de la Russie, a affirmé à la presse le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a de son côté dénoncé des accusations «absolument ridicules, gratuites et sans fondement».

Le «piège Al Capone»

Après des mois d’enquête, Mueller a accusé publiquement Paul Manafort et Richard Gates de blanchir de l’argent, de dissimuler des comptes bancaires à l’étranger et d’agir comme des agents de l’Ukraine. Les accusés ont tous deux plaidé non coupables. Toutes les accusations concernent un travail lucratif que Manafort et Gates ont entrepris pour les politiciens et les oligarques pro-russes avant de collaborer avec Trump. Manafort est depuis longtemps une pièce maîtresse dans le monde trouble de la politique post-soviétique. Des accusations contre lui étaient attendues depuis un certain temps, depuis que le FBI a organisé un raid matinal pour chercher des preuves chez lui, ce qui indiquait qu’un juge avait été persuadé que la preuve probable d’un crime existait, et que M. Manafort pourrait essayer de la détruire. Trump a eu raison de dire que les actes d’accusation contre Manafort et Gates ne se référaient pas à leur rôle dans sa campagne. Reste le problème du troisième membre de son équipe de campagne, également inculpé, à savoir George Papadopoulos, dont les déboires sont directement liés à quelque chose qui ressemble beaucoup plus à de la collusion et qui a plaidé coupable pour avoir menti à des agents du FBI. Ces mensonges étaient une tentative pour dissimuler ses contacts à la fin d’avril 2016 avec un homme colportant des révélations sur Hillary Clinton, révélations détenues par de hauts fonctionnaires du gouvernement russe et basées sur «des milliers d’e-mails».

Accusations et contre-accusations se sont donc succédé, ponctuant le duel entre les deux candidats. Mais venons-en au «piège Al Capone». En 1931, on a utilisé des accusations d’évasion fiscale pour emprisonner le fameux chef du crime organisé à Chicago. On pense que les procureurs fédéraux travaillent encore aujourd’hui comme la police d’Eliott Ness : ils utilisent des faits secondaires pour prendre au piège un suspect que l’on ne peut inculper pour une nuisance plus importante et plus grave. C’est ce que l’on appelle le «piège Al Capone». Ainsi, une grande partie de la presse américaine – qui en cela influence la presse française – écrit que les enquêtes et les faits que relève l’enquête de Mueller visent en premier lieu l’occupant de la Maison Blanche, que la révélation de faits secondaires, comme les manipulations possibles des informations russes, aurait une autre finalité : fournir une matière suffisante aux partisans de l’impeachment pour contraindre Trump à démissionner.

Cela est faux ! La véritable cible de Mueller, ce ne sont ni les partisans de Trump, ni ses opposants. L’enquête de Mueller cherche principalement à voir comment des documents supposément secrets ont pu se trouver entre les mains des Russes et surtout comment et par quel réseau les services secrets de Moscou ont pu s’infiltrer dans la campagne présidentielle, faussant ainsi à leur profit le jeu démocratique. C’est ce que montre The Economist : la mission de Robert Mueller n’est pas de renverser le président Donald Trump, mais d’enquêter sur les efforts du gouvernement russe pour interférer dans l’élection présidentielle de 2016. Autrement dit, quelle est la faille qui a permis au gouvernement de Moscou de connaître des dossiers secrets qui, transmis à l’un ou à l’autre candidat, ont pu l’aider à vaincre son adversaire ?

Un examen de conscience

Autre est la vérité de l’enquête, autre est la guerre des «partisans». Ceux qui n’ont pu digérer la victoire de Donald Trump – une grande partie des intellectuels et de la grande presse : The Washington Post, The New York Times, etc. – entretiennet le suspense sur des révélations qui forceraient la démission du Président. Leur calcul est en partie faux : il suppose que, sans ces révélations des e-mails, Clinton aurait remporté le vote des grands électeurs. On oublie que les États du Wisconsin et de Pennsylvanie – les swingers –, qui ont changé leur allégeance politique, ne l’ont pas fait en raison de la politique étrangère, mais en raison des conséquences économiques de la globalisation, qui a fait perdre les emplois de la main-d’œuvre ouvrière des grandes usines de montage automobile. Pour ces électeurs, Clinton était largement haïe ! Il est fort probable qu’elle ne l’aurait pas emporté, qu’il y ait eu ou non ces révélations des e-mails.

Mais les partisans du Président ne sont pas plus sages. En poussant Trump à destituer Mueller, ils oublient que si le Président se laissait aller à la colère qui l’anime devant cette enquête, ils risquent d’ouvrir un chaudron qui ébranlera plus qu’ils ne le croient sa réputation. Si Trump n’avait pas congédié James Comey, il n’y aurait pas eu l’enquête spéciale de Mueller. Si, cédant à ses partisans, il stoppe l’enquête de Mueller, non seulement le Congrès pourra le réinstaller, mais il provoquera une crise de crédibilité qui ne lui profitera en rien.

Derrière ce jeu des partisans, l’enquête de Mueller apparaît comme un moment d’examen de conscience. Jamais, jusqu’à maintenant, on n’avait dressé un réquisitoire judiciaire contre les proches collaborateurs d’un candidat pour blanchiment d’argent un an après l’élection. On considérait que le principe de la séparation des pouvoirs, qui exige qu’aucun citoyen ne soit au-dessus des exigences de la loi, est une chose, et que l’intégrité d’une élection en est une autre. Les deux principes étaient des valeurs que l’on ne mettait pas en doute. Ce qui sera probablement impardonnable, c’est que, si des hommes du président on fait le jeu des agents russes, c’est qu’ils ont accepté que le cynisme russe considère que les institutions démocratiques de l’Amérique ne sont pas différentes des mécanismes anti-démocratiques de Moscou. La pilule passe mal !

Rédaction SRP

Photo : J. Scott Applewhite / AP / SIPA

 

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