Monseigneur Vingt-Trois aux Bernardins

Le lundi 18 septembre 2017, le cardinal André Vingt-trois, l’archevêque de Paris, donnait au Collège des Bernardins la leçon inaugurale de la rentrée académique de la Faculté Notre-Dame. Une très grande et belle lecture, qu’il faudra méditer, et que je me permets de commenter.

La pensée technicienne tente de se substituer à la véritable réflexion philosophique et théologique

Qu’est-ce que cette pensée technicienne ? C’est la tentation moderne, nous disait  – voilà plus de quarante ans ! – un de mes professeurs, Charles De Koninck1, alors que je suivais avec passion ses cours à l’Université Laval, de résoudre par l’art les difficultés de l’agir.

On peut dire que la situation ne s’est pas améliorée. Nous sommes de plus en plus assistés par des «systèmes» qui pensent à notre place, décident sans nous, tentent de s’insinuer dans nos responsabilités. Peu à peu, nous prenons l’habitude de ces techniques de coaching, de management, de thérapie, de ces techniques sexuelles, d’harmonie conjugale, de reproduction. Nous n’avons plus besoin de réfléchir, de délibérer, de décider. Nos appareils «intelligents» le font pour nous.

La philosophie n’est plus l’aventure de l’esprit en quête d’une réflexion et d’une recherche amoureuse de la vérité. Elle est devenue une sorte d’encyclopédie des pensées des différents philosophes, dont il faut pouvoir citer les expressions les plus célèbres et les commenter dans un langage le plus hermétique et le plus ésotérique possible. Moins on comprend vite, plus la pensée est profonde !


La philosophie et la théologie ont perdu leur vocation d’introduire l’esprit à l’acte supérieur de la personne humaine : la contemplation du Mystère divin


La théologie, elle, est à la recherche des diverses techniques de l’expression du «divin» censées ouvrir la porte aux mystères du transcendant. On peut se demander où est le dialogue de la Foi et de la Raison. La Raison est un super-système, et la Foi une tentative d’atteindre un Dieu évanescent. C’est la technique de la Relation. Ce nouveau langage ouvre la porte à une nouvelle gnose. Mgr André Vingt-Trois nous le dit : «Le risque de cette pollution mutuelle de la théologie et de la pastorale, c’est d’abord de réduire la recherche de la vérité, c’est-à-dire de penser que ce qui est intéressant, ce n’est pas ce qui est à connaître, mais c’est ce qui peut être mis en œuvre, et ensuite cela réduit le champ de la pastorale à être simplement l’énumération ou l’énonciation de pratiques découlant directement de la dogmatique». Dans ce contexte, la philosophie comme la théologie ont perdu leur vocation, celle d’introduire l’esprit à l’acte supérieur de la personne humaine : la contemplation du Mystère divin.

Cette culture technicienne est une culture agnostique

La culture agnostique est une radicalisation du repliement de la personne sur elle-même. Elle ne s’intéresse plus qu’à elle, qu’à la transcendance de son «Moi». Elle est centrée sur l’analyse de ses émotions, de ses points de vue personnels, de ses horizons, de son épanouissement, de son dialogue avec l’autre. Mais aucun autre horizon ne l’intéresse. Les premiers philosophes de l’Histoire, ceux de la Grèce antique, 600 ans avant J. C., s’intéressaient à la façon de sortir du langage mythique afin de dépasser l’Univers matériel et sensible pour aller vers une dimension de l’être, dont ils pressentaient la présence d’un Universel, cet Être qui remplissait l’harmonie des astres et des choses, et dont l’expérience leur confirmait l’existence. «Tout est plein de Dieu», disait Thalès. Héraclite, devant le feu qui chauffait sa cuisine, méditait sur l’Infinité du divin. Aujourd’hui, les plus hardis se gargarisent devant les possibilité du «transhumanisme», et nos plus sages transforment tout ce qui est dans la seule interdépendance de la «relation». Mais la relation «réelle» de la créature au Créateur n’intéresse plus. À force de transformer la «personne» en relation avec un problématique «autre», on oublie que le réseau ne tient pas tout seul, qu’il n’a pas en lui-même sa propre substance, et que la personne, avant d’être en relation avec un «autre», est d’abord quant à son existence et son identité en relation avec un seul Autre. On laisse de côté le fait irréductible que la relation suppose d’abord un acte, qui est un agir humain : la relation père-fils, suppose l’acte d’engendrer, qui est propre à l’homme et la femme «unis dans une seule chair». L’insémination artificielle supprime cette relation et, par le fait même, supprime le fondement de la paternité. L’enfant conçu est encore confié à la mère, jusqu’au jour où on le placera dans un «utérus» artificiel. Comment fera-t-on comprendre à ce produit humain fabriqué qu’il est créé, puisqu’on aura supprimé toute procréation ? Certains s’en réjouiront, en proclamant haut et fort que l’on aura ainsi supprimé l’un des mythes les plus rétrogrades qui soient : le concept de Création.

Cette culture est aussi nominaliste

Difficile de faire comprendre que notre culture donne plus d’importance au «mot» qu’au concept, et plus d’importance au symbole qu’au mot. Nous tentons de vivre dans un monde de symboles, c’est-à-dire dans un monde imaginaire. La publicité qui nous envahit est un univers de symboles : le frais sourire d’une jeune fille est le symbole de l’évasion vers le bonheur, la force musculaire du jeune homme, celui de la réussite en affaires. Dans le même temps où l’on augmente les symboles conduisant vers un univers fictif, on détruit les signes authentiques : la croix ne représente plus le mystère de la Rédemption. Elle est le signe d’une religion rétrograde et triste.


À force de dénier aux signes leur vrai sens et de vouloir leur substituer d’autres signes plus «efficaces», on affadit le sens de la véritable Parole


À force de dénier aux signes leur vrai sens et de vouloir leur substituer d’autres signes plus «efficaces», on affadit le sens de la véritable Parole. «Fides quaerens intellectum», disait saint Anselme2. La foi, nous la recevons sans mérite, elle nous est donnée par le baptême. Mais cette intelligence qui reçoit la foi doit peu à peu prendre «l’habitude» de vivre de la lumière qui lui est donnée, elle doit se familiariser avec la foi qui l’habite, elle doit s’initier à la Parole qu’elle reçoit. C’est un long chemin, souvent un chemin ardu, difficile, une lutte contre des ténèbres. L’apprentissage de la foi par l’intelligence est une «leçon de lecture», qui passe graduellement des éléments syllabiques du langage de la vérité, qui en découvre le sens ou plutôt les sens, non seulement celui de la lettre, mais l’analogie – le sens spirituel et moral –, et qui, acceptant l’œuvre de la Révélation, reçoit la saveur de la méditation du mystère de Dieu. L’apprentissage de la foi n’est pas le «par cœur» des réponses du Youcat, même pas celui de formules toutes faites qui donnent la sécurité d’un savoir appris une fois pour toutes dans sa vie, comme l’écolier qui sait pour toujours le chemin de son foyer à l’école ! Nous assistons aujourd’hui à un phénomène effrayant : des adultes capables d’un langage complexe et puissant pour débattre de sujets à risque élevé sont incapables de dépasser le langage enfantin pour parler de leur foi, qui en est restée à l’âge débile de leurs premières connaissances. Ils vous parlent de leurs «convictions» comme l’enfant qui s’émerveille du «petit Jésus entouré des moutons dans sa crèche»… C’est une foi enfantine qui a perdu sa fraîcheur. Et pourquoi donc ? À quoi leur sert l’homélie du dimanche quand elle ne fait appel qu’à l’émotion, sous prétexte de tendresse et d’adaptation au public ? On a trop souvent l’impression de «vérités» apprises et répétées avec émotion, ponctuées par des citations tirées de la lecture d’un livre qui vient de sortir et qui n’est pas trop difficile à lire.

Mgr Vingt-Trois ne prend pas trop de précautions pour analyser le risque d’une «théologie comme communication, qui fait jouer les réseaux potentiels les uns avec les autres, mais sans vérification par la réalité. C’est un jeu de l’esprit qui peut permettre d’organiser des colloques ou des séances brillantes de disputatio, mais qui ne touche plus à la réalité des choses.» L’étape suivante de ce danger, c’est «le risque d’une théologie de système, dans laquelle l’Écriture est réduite à une fonction d’argumentaire. On fait de la ‘théologie avec l’annuaire téléphonique’. C’est le dictionnaire des citations qui vous permet à partir d’un mot-clé – cf. Google – de retrouver toutes les citations qui viennent à l’appui de ce que vous voulez démontrer. Mais le texte lui-même, d’où sont tirées ces citations, n’a plus besoin d’être présent ! Google se charge d’extraire les phrases magiques qui vont vous permettre d’entrer dans le débat sans connaître l’Écriture, simplement parce que celle-ci possède une autorité en elle-même. Cela permet alors de jouer avec les arguments et de les mettre en série.» Mais cela ne nourrit pas l’intelligence et ne forme pas la foi des fidèles.

Cette culture est “a-dialogale”

On pourrait longuement réfléchir sur le «dialogue» de la foi. Certes, une vraie foi ouvre l’esprit au dialogue. Mais ce dialogue n’est pas une recherche parmi autant de pensées religieuses différentes pour trouver un petit dénominateur commun, à partir duquel on pourrait humainement s’entendre. Il ne s’agit pas non plus de frapper l’autre avec sa certitude et de l’ébaudir avec des dogmes qui n’ont de valeur que pour ceux qui les énoncent. Mgr Vingt-Trois nous enseigne ce qu’est le véritable dialogue de la foi à partir de cette interrogation initiée par Jésus Lui-même quand Il demande à ses disciples : «Qu’est-ce que l’on dit de moi autour de vous ?», mais aussi : «Et vous, qui dites-vous que je suis ?» Ce n’est pas simplement : «Pour vous, qui suis-je ?», mais «Qui dites-vous que je suis ?», c’est-à-dire «Que dites-vous devant ces opinions, ces points de vue qui s’expriment autour de vous ?» Et là, stupéfaction, ce que dit Pierre est qualifié par Jésus Lui-même comme parole venue d’un autre. Mais il ne peut pas y avoir de qualification d’une parole venue d’un autre si Pierre ne dit rien. Il faut que Pierre dise quelque chose.


Le vrai dialogue de la foi, c’est de «dire quelque chose» pour affirmer ce que l’on croit et que l’on sait être vrai


Le vrai dialogue de la foi, c’est de «dire quelque chose», non pour plaire à l’autre, mais pour affirmer ce que l’on croit et que l’on sait être vrai. Ce «quelque chose» que l’on dit dépasse de toute façon, par son message, la vérité qu’il contient. Mais ce «quelque chose» a le mérite d’être dit et d’être un témoignage de vérité, non parce qu’il révèle ce que l’on croit, mais parce qu’il témoigne de ce qui est plus vrai, plus réel, plus parfait que ce que l’on affirme. Nous n’en mesurons pas la grandeur, ni la transcendance, mais il faut le dire. C’est parce que Pierre dit ce qu’il veut témoigner de ce qu’il perçoit de Jésus Christ que le Seigneur lui révèle – et à nous – la portée ineffable de ce qu’il vient de dire. C’est cela le dialogue de la foi ! Ce que l’autre ressent, ce qu’il comprend, ce qu’il entend, ne nous regarde pas. Nous, nous avons à dire quelque chose, et ce quelque chose, c’est notre foi !

Bien sûr, ce ne sera peut-être pas politiquement correct, bien sûr, cela ne cadrera pas avec un discours public qui doit respecter la laïcité de nos entourages sociaux ! Que nous n’ayons pas à imposer à d’autres notre langage ne nous dispense pas d’en avoir un et de le dire. Nous avons à le dire avec notre langue, avec notre corps, avec nos actes. Nous devons le dire à temps et à contretemps, et non à tort et à travers. Il n’y a pas de lieu propre pour le dire. Ce qui nous est demandé, c’est de dire ! Et le Seigneur, qui nous a promis d’être là quand nous avons à dire quelque chose de Lui, ne manquera de rendre notre parole audible, au-delà même de notre espérance.

Nous sommes profondément remplis de gratitude devant ces paroles de l’archevêque de Paris. Peut-être ne les entendrons-nous plus avec la même autorité pastorale, avec la même force du souci pastoral, mais nous ne les oublierons pas. Que le Seigneur qui trace la voie de chacun le remercie Lui-même de notre gratitude !

Aline Lizotte

 


1 – Charles De Koninck, né le 29 juillet 1906 à Torhout en Belgique et mort à Rome le 13 février 1965, est un philosophe, théologien et professeur canadien. Il enseigna à la Faculté de philosophie de l’Université Laval, qu’il contribua à fonder. Il a publié plus de 160 ouvrages de nature académique, et il a cofondé en 1945 la revue Laval théologique et philosophique, toujours active aujourd’hui. Son œuvre complète a fait l’objet d’une réédition dans les années 2000 aux Presses de l’Université Laval.

2 – Saint Anselme de Cantorbéry (1033-1109), moine bénédictin et évêque de Cantorbéry, utilisa pour la première fois cette expression dans son Proslogion.

 

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