Poutine comparable à Lénine ?

Il y a un siècle, Vladimir Illich Oulianov, dit Lénine, prenait la tête d’un soulèvement populaire à Pétrograd, capitale de la Russie, contre le Gouvernement provisoire républicain issu de la Révolution de février 1917, qui avait mis fin à la monarchie. Dans les trois semaines de son arrivée au pouvoir, Lénine, instaurant la dictature du Parti Bolchevik, fit tuer trois fois plus de monde que l’ancien régime tsariste n’en tua en un siècle. L’Empire laissa alors la place à l’URSS, fédération des différents peuples qui le composaient. Au cours de l’impitoyable guerre civile qui s’ensuivit, le tsar et sa famille furent massacrés… La mort prématurée de Lénine en 1924, le «règne» sanguinaire de vingt-cinq ans de son successeur Staline (vingt millions de morts), et surtout la mainmise de la gauche sur la mémoire collective, ont permis à Lénine de conserver une image positive à notre époque. Bien des rues de France portent encore son nom, alors même que l’on débaptise à tour de bras les rues Thiers, «le fusilleur de la Commune», et que l’on veut maintenant s’en prendre à Colbert, l’auteur du Code noir1.

Un rapprochement surtout fait de contrastes

Quel contraste avec son lointain successeur Vladimir Poutine, élu démocratiquement (cela a pu être nuancé en fonction de nos critères occidentaux, mais le tour de passe-passe de la dernière élection présidentielle française nous permet-il de donner des leçons ?), président de la seule Russie ! Son régime a sans doute à se reprocher le meurtre de dizaines de journalistes et d’opposants mais, sans bien sûr le justifier, on est quand même loin des massacres de masse opérés par Lénine, préfigurant Staline pour qui «un mort est un drame, des millions de morts ne sont que de la statistique». Si l’on peut donner un nom et un visage à la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006, ce n’est pas le cas pour les victimes de Lénine. Quant à la terrible répression menée par Poutine en Tchétchénie – qu’il ne s’agit encore pas de légitimer –, elle a le dramatique «classicisme» de celles qui ont frappé, toujours et partout, les velléités indépendantistes des minorités, alors que les massacres de Lénine n’ont pour précédents que ceux de la Révolution française et des Guerres de religions, ne frappant les gens qu’en fonction de ce qu’ils sont, non de ce qu’ils font.


Poutine déteste Lénine, qu’il critique à toute occasion en lui reprochant d’avoir été une bombe atomique à retardement pour son pays


Bien peu de choses, en vérité, nous semblent rapprocher Lénine et Poutine. D’ailleurs le second déteste le premier, qu’il critique à toute occasion, lui reprochant ni plus ni moins que d’avoir été «une bombe atomique» à retardement pour son pays. En faisant d’abord tout pour qu’il perde la guerre contre l’Allemagne, qui le stipendiait en secret («Être vaincu par le vaincu», quel déshonneur pour la Sainte Russie, merci Lénine !). En provoquant ensuite la dislocation de l’Empire, ce dont la Russie paye toujours le prix, enlisée qu’elle est dans des conflits qui n’auraient pas lieu d’être sans ses initiatives néfastes. En instillant dans l’esprit des innombrables ethnies qui composaient l’Empire des Romanov l’idée qu’elles auraient eu le droit de se constituer en entités politiques distinctes (les Républiques Socialistes Soviétiques), il aurait préparé son implosion quatre-vingts ans plus tard, ainsi que des velléités indépendantistes sans fin dans ce qui reste de la Russie. Il aurait aussi dessiné des frontières absurdes, abandonnant le riche bassin minier et industriel du Donbass à la toute nouvelle République d’Ukraine, à seule fin d’y accroître la proportion de prolétaires !

Pouvoir et religion en Russie : une plongée dans l’histoire longue

L’opposition entre les deux hommes ne peut toutefois pas se limiter à des considérations propres à la politique du dernier siècle. Elle s’inscrit plus profondément dans la très ancienne Histoire russe, dans la conception que ce peuple a, depuis ses origines, des relations entre le Pouvoir et la Religion. Moscou, capitale des premiers tsars, s’est très tôt présentée comme la «troisième Rome», et elle avait pour cela de bonnes raisons. Dès 1453, en effet, et la chute de Constantinople, alias Byzance, capitale de l’Empire byzantin et «deuxième Rome» (fondée en 330 par Constantin, le premier empereur chrétien), le grand-duc de Moscovie Ivan III se proclama «César» («csar», ou «tsar» en russe). Il reprit alors, dans un pays évangélisé au IXe siècle par les saints Cyrille et Méthode venus d’Orient, la tradition “césaropapiste” romaine qui avait encore cours dans cette partie de l’Empire Romain, tandis qu’en Occident l’Église, selon la conception augustinienne, contestait aux souverains le monopole de l’autorité.

À l’instar de son modèle byzantin, le tsar fut chef religieux autant que politique. L’autocratie et l’orthodoxie furent dès lors admises comme les deux piliers de l’Empire, différence essentielle avec la chrétienté d’Occident. Les intellectuels pan-russes du XIXe siècle les revendiquèrent hautement comme une part essentielle de leur «génie national». La confusion entre Pouvoir et Religion atteignit un paroxysme en Russie, puisque dans la Divine Liturgie, au moment même de l’élévation, le prêtre invoquait «le très pieux, le plus autocrate, le plus grand souverain empereur». «En comparaison d’un tel sacrilège, se demandaient en 1907 les écrivains russes Dimitri Merejkovski, Zinaïda Hippius et Dimitri Philosophoff, l’irréligion des révolutionnaires ne semble-t-elle pas une chose presque sainte ?»


La Révolution d’octobre 1917 a fait passer la Russie d’une confusion à une autre, bien plus grande


De fait, la Révolution d’octobre 1917 a fait passer la Russie d’une confusion à une autre, bien plus grande. Les mémoires ont certes été marquées par la tyrannie qui régnait dans la Russie des tsars, et qui frappait déjà les voyageurs contemporains venus d’Occident. Elle culmina sous le règne d’Ivan IV «le Terrible» (1547-1584), prince aussi sanguinaire que mystique, dont le front était marqué d’une hyper-callosité due à de fréquentes et violentes prosternations devant les icônes. Mais elle resta une constante : jamais les tsars ne renoncèrent à contrôler leur religion nationale. Ainsi Pierre le Grand, quand il prit sur lui de supprimer le Patriarcat de Moscou et de le remplacer par un Saint Synode, dont le procurateur serait désigné par lui.

Mais en mêlant dans la personne d’un souverain autocrate le pouvoir politique et l’autorité spirituelle – la seconde venant, sans qu’un contre-pouvoir effectif en émergeât, donner au premier un caractère absolu –, le césaropapisme russe portait en lui le germe du plus terrible des totalitarismes athées. Il préparait tout d’abord, en la justifiant, une révolution dont les promoteurs voyaient non seulement dans la destruction de l’Église orthodoxe, mais aussi dans l’éradication du christianisme, le corollaire obligatoire du changement socio-politique souhaité. Mais surtout il avait, pendant des siècles, habitué les Russes à la fatalité d’un pouvoir omniprésent – parce qu’il est de l’essence du christianisme de concerner tous les aspects de l’existence –, et terrible – parce que la colère du souverain n’était alors que le reflet de la colère divine. Que le nouveau régime fût officiellement athée ne changea strictement rien à son essence, la religion du Prolétariat ayant simplement pris la place de celle de Dieu, et le Parti celle de l’Église orthodoxe2.

Les tsars avaient confondu Politique et Religion dans leur personne sacrée, s’appuyant sur une Église qu’ils dominaient et contrôlaient. Mais, avec Lénine, l’État avait purement et simplement absorbé cette dernière.

Couronnement du tasr Nicolas 2

 

Que Vladimir Poutine ait la nostalgie de la grandeur impériale, qu’il ait réhabilité le tsarisme et qu’il appuie son pouvoir sur une Église orthodoxe dont il a restauré l’influence, cela est indéniable. Mais on ne saurait comparer, même de loin, le degré d’autocratie actuel de son régime avec celui qui existait sous les tsars. Poutine ne se prend pas pour un chef religieux, sa personne n’est pas sacrée, aucun prêtre ne l’invoque lors de la consécration, et ses colères ne sont pas celles de Dieu ! Tandis que le pouvoir mis en place par Lénine allait bien au-delà de celui du tsar !

Le paradoxe français


Toutes proportions gardées, la Révolution française et Lénine en Russie ont atteint le même degré de terreur


On peut alors s’interroger sur le discrédit dont le Président russe est l’objet en Europe d’une façon générale, et plus particulièrement en France, de la part des mêmes qui ont toujours usé des plus doux euphémismes pour évoquer l’époque communiste en général, et celle de Lénine en particulier. Étrange fascination de la gallicane «Fille aînée de l’Église» pour les confusions entre pouvoir politique et autorité religieuse ! Et complaisance de la Fille des «Lumières» pour la rêverie rousseauiste d’un  contrat social», par lequel les citoyens auraient «volontairement» abdiqué toute liberté individuelle au profit d’un État tout puissant, maître d’une «religion nationale» obligatoire… sous peine de mort ! Par des chemins différents et dans des proportions qui furent à l’échelle de chacun des deux pays, la Révolution française et Lénine en Russie ont atteint le même degré de terreur3… Et nous conservons la nostalgie d’un rêve qui a sous-tendu pendant des siècles les relations entre l’Église et les souverains chrétiens, celui d’un État sacralisé chargé de mettre en œuvre, ici et maintenant, et par tous les moyens, la Cité de Dieu sur Terre.

«Tout commence en mystique et finit en politique»… Le constat de Péguy trouve, avec Lénine, comme avant lui avec Robespierre et après lui avec Staline, la plus terrible des confirmations. Pour corriger les inévitables imperfections de la Cité des hommes, les idéalistes ont souvent imaginé un monde si parfait que nul n’est légitime à leur demander le compte des moyens utilisés pour l’atteindre. Tel est le privilège des utopistes, qu’on ne les juge que sur la beauté leurs rêves, pas sur la hideur de leurs résultats. «L’Homme n’est ni ange, ni bête, qui veut faire l’ange fait la bête», disait Pascal. Un ange, Poutine, lui, ne prétend pas en être un.

Jean-François Chemain

 


1 – Ce Code, promulgué en 1685 (deux ans après la mort de Colbert, qui en jeta les fondements) visait à préciser le statut civil et pénal des esclaves qui, auparavant, n’en avaient aucun.

2 – On ne saurait dès lors s’étonner de ce que l’ancien séminariste Staline, qui fit pire que Lénine, ou en tout cas sévit plus longtemps, reste la personnalité la plus populaire auprès des Russes, et que certains prêtres décorent aujourd’hui leur église d’icônes le représentant, un mouvement en faveur de sa canonisation ayant même été lancé.

3 – L’historien spécialiste des guerres de Vendée Reynald Seycher n’hésite pas à affirmer que la Révolution française fut la matrice de tous les totalitarismes. Voir son livre : Vendée, du génocide au mémoricide, Le Cerf, 2011.

 

Pour prolonger la réflexion…

Livre de Stéphane Courtois

À l’occasion du centenaire de la Révolution de 1917, vient de paraître aux éditions Perrin une biographie politique de Lénine, écrite par l’historien Stéphane Courtois, auteur d’une trentaine d’ouvrages consacrés au communisme français et international et au phénomène totalitaire, et qui a dirigé le Livre noir du communisme, qui fut un best-seller mondial.

À rebours de l’idée dominante qui dédouane Lénine pour mieux accabler Staline, Stéphane Courtois établit comment le jeune intellectuel radical a pensé, voulu puis instauré une dictature idéologique impitoyable, inventant les concepts (révolution mondiale, dictature du prolétariat, parti-État, centralisme démocratique, économie planifiée, terreur de masse) et les instruments (parti unique, police politique, Armée rouge, goulag…) du totalitarisme qui devait causer parmi les pires horreurs du XXe siècle. Aidé par une force de conviction peu commune, Lénine choisit de s’appuyer sur une minorité de révolutionnaires professionnels dévoués plutôt que sur les masses. Cette faiblesse apparente lui permet d’avancer dans l’ombre pour mieux se préparer à l’exercice du pouvoir, qu’il conquiert à la hussarde en octobre 1917. Il le conserve en l’étendant par un recours systématique à la violence, conjuguée à l’opportunisme politique. Il parvient ainsi à gagner la guerre civile, puis à assurer son emprise sur la société, faisant table rase du passé en tout domaine.

Stéphane Courtois, Lénine, L’invention du totalitarisme, éditions Perrin, 2017, 450 pages.

 

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