Victoire de Merkel aux élections allemandes

In der Ruhe liegt die Kraft1… Les élections fédérales allemandes du dimanche 24 septembre 2017 ont suscité beaucoup d’intérêt en France comme dans le reste du monde. Chez ceux, tout d’abord, qui voyaient en la chancelière Angela Merkel une force de stabilité et la possibilité d’un leadership régional et global, au moment même où le traditionnel leadership américain suscite quelques surprises, et chez ceux, bien entendu, qui espéraient la continuité. Certains journaux arabes se sont ainsi demandé pourquoi Merkel ne recevait pas plus de 90 % des votes, comme certains de leurs dirigeants. D’autres observateurs ont caractérisé ces élections de «désastre  pour le président Macron et ses projets européens.

Un véritable séisme

En Allemagne, l’élection a créé un véritable séisme, non en raison du faible score de Mme Merkel (32,9 %), score représentant une perte de 8,6 % par rapport aux précédentes élections de 2013, mais en raison de l’entrée au Parlement du parti dénommé «Alternative für Deutschland» (AFD, Alternative pour l’Allemagne). Ce parti politique, dont le titre dit bien le programme, est littéralement un changement pour l’Allemagne. Créé en 2013, en pleine crise de la dette de la zone euro, l’AFD est d’abord et en premier lieu un parti eurosceptique, mais aussi un parti anti-establishment, qui offre une alternative aux déçus de la classe politique allemande, notamment de la droite conservatrice, voire de l’extrême-droite. Avant les élections, certains de ses slogans parlaient ainsi de devoir «reconquérir» l’Allemagne et «notre peuple» et, le soir même du 24 septembre, le parti annonçait sa volonté de «chasser» Angela Merkel et son nouveau gouvernement, ce qui a provoqué peur et tremblements en Allemagne.

Pour la première fois de l’histoire de la République Fédérale d’Allemagne, un parti d’extrême-droite est donc représenté au Bundestag, et cela avec 12,6 % des voix, ce qui représente le troisième grand parti derrière les traditionnels partis de droite, la CDU/CSU, et de gauche, les sociaux-démocrates (SPD). Il est vrai que des partis d’extrême-droite siègent déjà dans les parlements de certains Bundesländer (13 au total depuis 2014), mais le fait d’être représenté au Bundestag est symbolique, d’autant plus que le score record atteint par l’AFD lui permet de prétendre à la direction de l’opposition. Il réussit par ailleurs à prendre la première position en Saxe, devant tous les autres partis, ce que l’on n’avait pas vu depuis 1945.

Le fait que plus d’un million d’électeurs aient choisi de quitter la CDU/CSU pour donner leur voix à l’AFD2 semble être une critique directe de la politique pro-immigration de la chancelière, plus que l’affirmation d’un nouveau populisme national. En effet, la décision de Mme Merkel, en juillet 2015, d’accepter un million des réfugiés syriens, et le fait de continuer à défendre cette décision pendant la campagne de 2017, n’a pas été comprise par une grande partie de la population, qui ne s’est pas sentie écoutée dans ses exigences de sécurité, suite aux divers attentats terroristes en Allemagne et en Europe.

Effondrement du SPD

Les élections du 24 septembre sont aussi historiques en raison du faible score obtenu par le SPD (20,5 %), ce qui représente également son score le plus bas depuis 1945. Beaucoup d’observateurs ne pensaient pas possible qu’un des deux grands «partis du peuple» (terme utilisé en Allemagne), puisse obtenir un résultat plus faible que les 25,7 % de 2013. Le choix du candidat Martin Schulz, ancien président du Parlement européen entre 2012 et 2017, semblait au contraire annoncer la possibilité d’un chancelier SPD. En février 2017, le SPD devançait en effet la CDU dans les sondages3. La campagne de Martin Schulz a cependant vite perdu son élan, et il s’est révélé décevant pour de nombreux Allemands. Il était, certes, proche du peuple et bon orateur, mais il n’a pas réussi à se distinguer clairement d’Angela Merkel. Il n’a pas réussi non plus à montrer le succès de la cohabitation SPD-CDU des dernières années : l’Allemagne reste une puissance économique et financière européenne forte, avec un taux de chômage de 5,7 %, une politique étrangère active et respectée dans le monde entier, et des réformes intérieures importantes dans les secteurs des retraites et du logement.

Le SPD a contribué à ce succès, mais il n’a pas su profiter de la grande coalition au gouvernement depuis 2013. Au contraire, Martin Schulz s’est érigé en victime de son propre gouvernement ! Beaucoup d’Allemands n’ont ainsi vu en lui qu’un simple partenaire d’Angela Merkel, et non une personne capable de gouverner le pays. Et ce, malgré le vote sur le mariage pour tous qu’il a imposé à la chancelière fin juillet, et qui a été adopté sans débat par le Bundestag quelque jours plus tard, grâce au soutien des partis social-démocrate, écologique et d’extrême gauche, ainsi que de quelques parlementaires de la CDU. Ce n’était cependant pas une question qui préoccupe les Allemands.

L’inquiétude des Allemands

L’inquiétude des Allemands porte sur l’importance de l’immigration et sur la question des réfugiés. Ainsi, plus d’un million d’entre eux (soit 5,2 % des votes) ont quitté le SPD pour des petits partis ou pour l’AFD, parce qu’ils incarnent le changement en ce qui concerne la politique migratoire4.

Il est intéressant de constater que le président allemand, Frank-Walter Steinmeier (ancien candidat malheureux de la SPD en 2009), alors même qu’il est censé de par sa position être au-delà des clivages politiques, a réclamé lors de son discours du 3 octobre 2017 (jour de la fête nationale allemande) une loi sur l’immigration, afin d’essayer de regagner les électeurs ayant quitté les grands partis. En faisant cela, il a repris une position clé de l’AFD, pavant certainement le chemin du nouveau gouvernement, bien que cela se fasse sans son parti politique. Martin Schulz, en effet, le soir même des élections, a catégoriquement exclu une nouvelle coalition avec Angela Merkel. Il s’est positionné en victime du gouvernement précédent – dont le SPD faisait pourtant partie ! –, tout en annonçant son entrée dans l’opposition. Endossant le rôle de sauveur de la démocratie face à une droite émergeante et «ennemie de la démocratie», il s’est montré très agressif envers Mme Merkel, l’accusant d’être un «aspirateur de bonnes idées» (sic). Interrogé par un journaliste pour savoir s’il avait jamais pensé à démissionner, il a pourtant répondu par la négative. Ainsi, Martin Schulz a déçu les Allemands : il n’était ni homme à s’opposer à Mme Merkel, ni homme à proposer une alternative.

Le succès des petits partis alternatifs

La grande leçon de ces élections, comparable aux élections françaises de mai dernier, est ainsi le recul des deux grands partis traditionnels et le succès des petits partis alternatifs, dont l’extrême-droite représentée par l’AFD. Les trois «premiers» partis sont ainsi talonnés par les libéraux du FDP (10,7 %), par l’extrême-gauche «Die Linke» (9,2 %), et par les écologistes «Bündniss 90/Die Grünen» (8,9 %). Le nouveau parlement allemand sera donc plus large, avec 709 sièges contre 631 jusqu’à présent, et plus diversifié, puisque sept partis y sont maintenant représentés (contre 5 jusqu’à présent).

Martin Schulz ayant décidé que le SPD serait dans l’opposition, le résultat semble n’offrir techniquement qu’une seule possibilité de grande coalition, dite «jamaïque» de par ses couleurs, entre la CDU/CSU (les noirs), les libéraux de la FDP (les jaunes), et les verts. Il reste cependant de grandes différences entre ces partis, surtout en ce qui concerne justement l’immigration, la CSU, parti chrétien-social bavarois et allié de toujours du CDU, ayant souvent critiqué les écologistes pour leur politique d’ouverture à l’immigration. Il en est de même pour le FDP. D’autres différends importants demeurent entre les positions environnementales des Écologistes, comme la demande d’introduire une date limite pour tout moteur à vapeur et/ou des subventions pour les moteurs électriques, et les positions néo-libérales de la FDP, qui visent une économie de marché et qui n’accepteraient pas un telle politique dirigiste. Au niveau européen, une entrée de la FDP au gouvernement – surtout si son candidat M. Lindner obtenait le poste de ministre des Finances –, mettrait clairement fin au projet d’Emmanuel Macron de créer un ministre européen des Finances ayant son propre budget et une autonomie sur la zone euro.

Cette coalition «jamaïque» représente cependant une opportunité pour l’Allemagne, l’opportunité de présenter un pays ouvert au monde, moderne de par ses aspects environnementaux, et solide de par ses finances. Elle permettrait en outre à Angela Merkel de rajeunir son cabinet avec des ministres tel que Cem Özdemir des Écologistes (immigré turc né en Allemagne en 1965) ou Christian Lindner du FDP (38 ans). Notons que ce modèle «jamaïque» existe déjà dans le Schleswig-Holstein depuis juin 2017 ; des coalitions CDU-écologistes gouvernent du reste avec succès depuis de nombreuses années en Hesse et en Bade-Wurtemberg. Mais cela reste un phénomène ouest-allemand.

Rien n’empêche d’envisager que le pragmatisme d’Angela Merkel gagnera, et qu’une coalition entre la CDU/CSU, le FDP et les Écologistes sera formée. Merkel, pour sa part, cherchait clairement un quatrième mandat pour gouverner l’Allemagne, ce qu’elle a obtenu. Le soir des élections, elle se disait contente, malgré son faible score, d’avoir obtenu la confiance du peuple allemand pour former une nouvelle fois un gouvernement. Elle a ainsi décidé d’avancer avec calme, le pouvoir reposant en la paix.

Des premières discussions sont prévues le 8 octobre, mais il reste peu probable qu’un accord soit trouvé avant le 24 octobre, date à laquelle le nouveau Parlement se constituera. Ce jour-là, l’actuel ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, sera élu nouveau président du Parlement. En mettant ce vétéran politique à la tête du Bundestag, Merkel entend montrer force et détermination contre toutes éventualités de possibles contournement des règles parlementaires. En même temps, cette décision libère le poste de ministre des Finances fortement convoité par le FDP, ce qui n’est certainement pas de bon augure pour les projets européens du président Macron.

Rolf Schwarz
Docteur en relations internationales et sciences politiques.
Conseiller principal pour le Moyen Orient et pour l’Afrique à l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) à Paris

Photo : Chine Nouvelle / SIPA

 


1 – En la paix repose le pouvoir.

2 – Notons que 1,3 million d’Allemands ont quitté la CDU/CSU pour le parti libéral-démocrate, le FDP. Cela peut être interprété comme une volonté de voir Angela Merkel mener une coalition néo-libérale, comme cela a été le cas entre 2009 et 2013, ou plus longtemps encore sous Helmut Kohl.

3 – Voir dans Zeit Online.

4 – Voir dans Welt.

 

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