Carte du Qatar et de la péninsule arabique

Oppositions politico-religieuses, personnalités hors norme, querelles d’egos, conflits d’intérêts, alliances régionales, équilibres instables… autant d’ingrédients qui entrent en jeu dans la crise qui a abouti à la rupture brutale des relations entre le Qatar et l’Arabie saoudite au début de l’été. Une crise dont les ramifications s’étendent à tout le Moyen Orient et que les grandes puissances, embarrassées par la complexité des enjeux, semblent incapables de dénouer.

Au soir du 5 juin 2017, rares sont ceux qui n’ont pas été surpris par la rupture des relations diplomatiques décidée par l’Arabie saoudite, aussitôt suivie par l’Égypte, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et le Gouvernement yéménite, à l’égard du petit émirat wahhabite. Mais, plus surpris encore sont les observateurs constatant qu’après plus de trois mois, la tension ne semble toujours pas se dénouer. Les dissensions étaient connues entre Riyad et Doha, et l’histoire des relations entre ces deux États a traversé maintes périodes de tensions. Mais il était généralement d’usage pour ces pays gouvernés par des familles issues de tribus frères et selon une matrice idéologico-religieuse unique de laver leur linge sale en famille, en toute discrétion et dans le respect des formes qu’une longue tradition commune leur impose.

Des tensions anciennes cristallisées par la personnalité de l’ancien émir de Doha

Les désaccords entre Doha et Riyad ne datent pas d’aujourd’hui. La création en 1971 d’un État qatari indépendant avait déjà fait grincer des dents son grand voisin lorsque les Britanniques avaient officiellement renoncé à leur mainmise sur les États de la Trêve et autres possessions de la péninsule. Le Qatar avait décidé, contre les espérances d’Abu Dabi et de Riyad, de ne pas intégrer la naissante fédération des Émirats arabes unis. Les relations s’étaient toutefois vite normalisées, et le Qatar avait applaudi des deux mains la création en 1981 du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG), organisme multilatéral de la péninsule arabique consacrant et organisant en réalité la domination saoudienne sur l’ensemble des pétromonarchies sunnites.

La véritable origine de l’actuel ressentiment saoudien à l’égard du Qatar s’ancre toutefois dans un événement plus récent et dans une personnalité hors norme, celle de Cheikh Hamad Ben Khalifah Al Thani. Lorsque ce dernier, en juin 1995, déposa son propre père, l’émir Cheikh Khalifa Ben Hamad Al Thani, alors en déplacement à Genève, les Saoudiens – qui avaient maintenu jusqu’alors sous leur tutelle le Cheikh Khalifa, simple féal du roi wahhabite – perçurent cette indignité autant culturelle que politique comme un camouflet et une provocation. Ils tentèrent même, sans succès, d’organiser un contre-coup d’État en 1996, en s’appuyant sur des tribus aux allégeances partagées entre Riyad et Doha. La bénédiction américaine1 obtenue par cet émir, perçu comme libéral et modernisateur en Occident, et l’exploitation de la quatrième réserve mondiale de gaz ont toutefois permis jusqu’à aujourd’hui de maintenir la relative autonomie du petit émirat rebelle décidé à ne pas connaître le sort politique de Bahreïn, véritable protectorat saoudien.

Des vieilles tensions catalysées et renforcées par les Printemps arabes

Tamim ben Hamad Al Thani
Tamim ben Hamad Al Thani –
P.R.M. / Wikimedia Commons

La politique étrangère du Cheikh Hamad, personnalité haute en couleur, audacieuse et innovante, faite de coup d’éclats politico-médiatiques et de décisions à contre-pied des positions et des méthodes traditionnellement discrètes et conservatrices de la monarchie, ont depuis la fin des années 1990 agacé Riyad. Mais l’épisode des Printemps arabes de 2011 a poussé plus loin encore et mis sous les yeux du plus grand nombre des dissensions exacerbées. Doha avait déjà accueilli des opposants célèbres du monde arabe et exprimé, via sa chaîne internationale Al Jazeera (créée en 1995), des points de vue souvent critiques à l’égard des principaux dirigeants locaux. Mais la vague de soulèvements populaires dans la région a donné d’autant plus de poids au Cheikh Hamad, qui s’est engouffré dans le vide politique pour soutenir et pousser les réseaux qu’il avait cultivés depuis des années dans les milieux d’opposition. Il fut suivi sur le même chemin par son fils Tamim, au profit duquel il abdiqua en juin 2013.

L’Iran et les Frères musulmans : une obsession permanente de Riyad et d’Abu Dabi

Le principal reproche fait à Doha par Riyad est donc le soutien accordé par le Qatar aux réseaux de la confrérie politico-religieuse des Frères musulmans. Ces derniers, qui avaient d’abord été soutenus dans les années 1950 par Riyad lorsqu’ils s’étaient fait chasser d’Égypte par le leader pan-arabe socialiste Nasser, ont été rapidement perçus comme une menace à l’égard de l’ordre établi tant leur vision politique réformatrice nourrissait la contestation de la monarchie et faisait aux yeux des princes wahhabites le lit d’un terrorisme islamiste de plus en plus ouvertement antimonarchique. Le débat politique étant déjà vu comme un rejet de l’ordre établi et de l’orthodoxie wahhabite portée par les institutions2, l’organisation des Frères musulmans, éduquée, formée à la rhétorique et massivement représentée au sein des corps professoraux des universités arabes, apparut comme une menace d’autant plus concrète que certaines de ses branches n’hésitaient pas à prôner l’action politique. Une frange minoritaire des Frères musulmans, hybridée et renforcée par la radicalité idéologique très littéraliste du salafisme saoudien3, en vint à légitimer la violence. Ce sont les membres de cette mouvance salafiste, influencée par la réflexion politique frériste et ainsi jugée hétérodoxe par le pouvoir, qui ont largement organisé la prise en otage à la grande mosquée de la Mecque en 1979 et traumatisé durablement le régime.

Derrière les Frères musulmans, à tort ou à raison, ce que les Saoudiens craignent par-dessus tout, c’est le spectre chiite, l’ennemi historique : la République islamique d’Iran, également née en 1979. Toute critique, tout obstacle politique ou géopolitique rencontré par Riyad, toute contestation du pouvoir des Saoud, est ramené en Arabie aux manigances iraniennes. La prise de partie des Qataris pour certains groupes rebelles en Syrie, au Yémen ou en Libye, groupes non choisis par Riyad en raison de leur proximité avec les Frères musulmans, est perçue par celle-ci comme un soutien indirect – voire direct dans certain cas – à Téhéran, contre lequel Doha lutte pourtant officiellement les armes à la main sur le terrain syrien et yéménite.

Une politique régionale commune, mais clairement divergente, de Doha et de Riyad

L’implication apparemment commune de Doha et de Riyad dans la lutte contre Bachar Al Assad dissimule mal des options alternatives difficilement réconciliables, en dépit de proximités idéologiques parfois incontestables. Au sein de l’opposition syrienne, tandis que le Qatar parie sur le Conseil, puis sur la Coalition nationale syrienne (CNS)4, l’Arabie mise sur le Haut comité de négociation (HCN), dont le négociateur en chef, Mohamed Allouche, est membre du bureau politique de Jaych al-Islam.

En dépit d’affinités avec des groupes souvent perçus comme tout aussi radicaux et du même acabit en Occident, la stratégie des deux pays ne vise pas les mêmes objectifs. L’Arabie, profondément conservatrice, aspire à limiter les risques de contestation de son autorité, et elle sait que le chaos est propice aux forces de déstabilisation internes et au renforcement de l’ingérence régionale iranienne. Le Qatar, plus ouvert aux changements, mais surtout plus opportuniste, y voit une occasion de renforcer sa capacité à se rendre indispensable dans le jeu politique régional.

Par ailleurs, le Qatar partage avec l’Iran le plus grand gisement de gaz naturel au monde, North Dome-South Pars, et il sait que son exploitation nécessite un minimum de coordination avec son grand voisin chiite. Il aspire donc à préserver en toute circonstance la possibilité d’un dialogue avec Téhéran. De quoi alimenter les inquiétudes de Riyad sur la détermination de Doha à faire front commun contre la République islamique.

En finir avec l’ère Obama, ou le pari d’une nouvelle donne géopolitique régionale et mondiale

Pourtant, aucun de ces éléments ne sont vraiment nouveaux fin mai 2017, lorsque l’Arabie décide, pour un simple coup de téléphone de courtoisie de Cheikh Tamim au guide suprême Rohani, de couper toute relation et d’organiser un embargo total sur le petit émirat voisin. On peine à croire que la seule évocation par l’émir d’un dialogue possible avec l’Iran ait suffi à déclencher de la part de l’Arabie, des Émirats arabes unis, de l’Égypte, du Bahreïn et du Gouvernement yéménite des mesures de rétorsion aussi fortes : la coupure de toutes relations diplomatiques et la mise en place d’un embargo se rapprochent en effet d’un acte de guerre lorsque l’on sait que 80 % des biens de consommations qataris arrivaient avant l’embargo actuel par voie terrestre, et donc via le royaume wahhabite. Comment ne pas voir dans cette réaction coordonnée, mais disproportionnée, une opportunité saisie par le camp saoudien et ses alliés d’assouvir une ambition nourrie de longue date ?

En juillet 2015, par le traité de Vienne, les États-Unis desserrent l’étau des sanctions sur l’Iran et laissent entrevoir la possibilité d’un retour de la République islamique dans le concert des nations. L’Arabie, qui craint plus que jamais l’influence iranienne, ne peut accepter l’idée que ses États vassaux du CCEAG se rapprochent du grand rival, mais elle ne peut pas contrarier ouvertement la bascule stratégique de l’administration Obama. L’ambiguïté de Doha à l’égard de l’Iran – réelle et parfois aussi un peu fantasmée par Riyad – est une source d’inquiétude pour l’Arabie, mais elle ne peut donner lieu à des rétorsions tant que Washington affiche comme priorité la normalisation des relations avec l’Iran. Riyad cultive alors le dialogue avec l’opposition républicaine, de concert avec Israël, dont elle se sait l’allié objectif, et prend son mal en patience.

L’élection de Donald Trump est alors vécue comme une véritable libération. Les monarques arabes – et plus que tous les autres, les Saoudiens – ont en effet compris l’attentisme d’Obama face à la contestation des rues arabes en 2011, voire son soutien aux Frères musulmans, et surtout son lâchage du président Mubarak en février 2011, comme une trahison majeure à l’égard de dirigeants qu’ils considéraient comme alliés des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme. La colère et le ressentiment des Saoudiens, qui valorisent à l’extrême les relations de confiance interpersonnelles et la parole donnée, ne se sont jamais tout à fait apaisés à l’endroit des démocrates américains.

Ni la personnalité haute en couleur nouveau Président américain, ni ses propos islamophobes, ne les inquiètent. Ils les rassurent même presque, car ils se retrouvent mieux dans une rhétorique un peu binaire que dans les nuances intellectuelles d’Obama, et ils espèrent de ce fort tempérament qu’il sache se montrer ferme et tenir sa parole. Ils savent surtout que l’iranophobie républicaine aura toutes les chances de se renforcer sous Trump, et ils misent sur l’argumentaire de la lutte contre le terrorisme pour amadouer le nouveau Président.

L'émir du Qatar et Donald Trump
L’émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani, et Donald Trump

 

Sommet de Riyad, mai 2017 : l’annonce officielle de la nouvelle donne espérée

C’est ce qu’ils pensent être parvenus à accomplir lors du sommet des 20 et 21 mai 2017 à Riyad, où le CCEAG au grand complet s’est réuni pour la première fois autour de Donald Trump (et en présence du Président égyptien Abdel Fattah Al Sissi), pour entendre réaffirmée la volonté américaine de lutter contre le terrorisme et se voir exhortés par Trump de faire front commun contre l’Iran. Cette rencontre, où le nouveau Président américain assura à l’Arabie son soutien dans la lutte contre le terrorisme et les ingérences iraniennes, servit de déclencheur à la mise au pas du petit émirat. Taxé d’ambiguïtés à l’égard de certains groupes terroristes (le Front Al Nusra ou même Al Qaïda) et à l’égard de la République iranienne et de ses affidés (le Hezbollah ou, dans une moindre mesure, le Hamas) le Qatar est clairement dans le viseur. Et, comme pour sceller le nouveau pacte américano-saoudien, cette rencontre fut conclue par l’annonce fracassante de 380 milliards de dollars de contrats (339 milliards d’euros) entre l’Arabie et les États-Unis5.

Une mauvaise appréciation des risques et un excès de confiance du «Quartet arabe» ?

Cette apparente carte blanche de Donald Trump n’aura toutefois pas suffi à garantir le succès de l’initiative saoudienne de remise au pas du Qatar. Près de quatre mois plus tard, le coup de poing sur la table de Riyad, d’Abu Dabi et du Caire n’a toujours porté aucun fruit. Pire : le soutien américain n’aura pas été si clair qu’espéré et, même si le Qatar ne peut pas vraiment être déclaré vainqueur d’une confrontation interminable nuisant à son image, on peut toutefois sérieusement s’interroger sur le discrédit apporté par cette crise à la stratégie régionale saoudienne.

Force est de constater tout d’abord que l’Administration américaine ne suit pas nécessairement la ligne fixée par son Président. Les intérêts américains au Qatar ne peuvent pas être abandonnés du jour au lendemain, quelle que soit l’humeur de Donald Trump à l’égard de Doha. La base américaine d’Al-Eideïd est un relais stratégique de la puissance militaire de Washington dans la région, et le pouvoir d’achat qatari ne peut être balayé d’un revers de main, serait-elle même présidentielle6.

Enfin, les 13 exigences exprimées par le «Quartet arabe» mené par Riyad sont apparues étonnamment maladroites, tant elles tendent à nier, sans même le cacher, toute souveraineté à Doha. De plus, à contrepied de l’espoir saoudo-émirien d’un changement interne de régime sous la pression de l’embargo, la crise semble avoir resserré les rangs qataris derrière leur émir au lieu de susciter l’opposition espérée7.

Un effet d’entraînement manqué malgré une rhétorique universaliste

La plupart des pays voisins, à part les membres du dit «Quartet arabe», s’est bien gardée de se positionner en faveur d’un camp. Les grandes puissances internationales, de la Russie aux États-Unis, en passant par Berlin, Londres et Paris, se sont discrètement rangées derrière la position prudente de conciliateur apaisant que le Koweït s’est proposé d’incarner, sans succès notable d’ailleurs sur le terrain.

Sommés de prendre position contre le Qatar, contre l’Iran, mais aussi contre la Turquie8, les grands partenaires de l’Arabie, des Émirats arabes unis et de l’Égypte n’ont pas obtempéré face à une demande trop ambitieuse pour être suivie d’effets. Les priorités géopolitiques régionales restent la recherche de solutions diplomatiques aux conflits syrien et yéménite, ainsi que la stabilisation de l’Irak et du Liban. Et, dans une moindre mesure, le parent pauvre de la donne géopolitique depuis 2011, l’impossible normalisation de la relation israélo-palestinienne. Au regard des enjeux diplomatiques régionaux et des causes réelles de la brouille entre le Qatar et ses frères wahhabites, les acteurs qui comptent dans la région ne jugent pas opportun de rentrer dans le jeu trouble de cette querelle d’egos en prenant parti, alors que la situation régionale réclame le renforcement de tous les dialogues.

Une crise de plus en plus personnelle et irrationnelle

Le Prince héritier Mohammed ben Salmane Al Saoud
Mohammed ben Salmane Al Saoud

La crise prend en effet une tournure de plus en plus personnelle et irrationnelle, sans que les efforts des puissances ne parviennent à faire redescendre la pression. L’implication du prince héritier Mohammed Ben Salmane du côté saoudien est essentielle pour comprendre le recours à une solution aussi radicale que l’embargo en cours. Nouvel homme fort du régime, ce fils du roi vient de se voir promu dans l’ordre de succession9. Le jeune prince est réputé plus impulsif et interventionniste que nombre de ses pairs saoudiens, et l’engagement total de Riyad dans le conflit militaire au Yémen lui est ainsi largement attribué. Or il se trouve que Mohammed Ben Salmane est très proche – certains disent même sous l’influence – de l’émir d’Abu Dabi, Mohammed Ben Zayed, dont la rancœur à l’égard du Qatar est particulièrement vive. La virulence des propos tenus de part et d’autre par médias interposés renforce le sentiment que la confiance interpersonnelle entre les dirigeants est désormais réduite à néant et qu’aucun retour en arrière n’est possible à court terme.

La défiance mutuelle exprimée concernant les propos rapportés par les différents communiqués de presse saoudiens et qataris, à la suite la tentative d’échanges téléphoniques entre l’émir Tamim et le prince Mohammed Ben Salmane début septembre, montre à quel point les canaux de discussions sont encrassés. Voyant que cette surenchère pousse les États-Unis (qui s’impatientent) à s’impliquer d’avantage, Riyad est conscient que la présidentialisation du dossier à Washington lui est plus favorable que la médiation menée par Rex Tillerson, le chef de la diplomatie américaine, qui ne cache pas des signes d’empathie à l’égard de Doha, vue davantage comme la victime que comme l’agresseur. Par ailleurs, Doha, qui se sait plus fragile que l’Arabie, reste globalement prudente, mais entend rendre coup pour coup et mise plus que jamais sur la guerre des images pour ne pas tomber de nouveau sous la tutelle saoudienne.

L’Iran est à ce stade le seul gagnant d’une crise dont l’Arabie détient les clés

Genève, où se tient en ce moment la session du Conseil des droits de l’Homme, sert de champ de bataille à cette guerre des images, alors que chaque camp accuse l’autre de tous les maux de la région, déterrant les uns après les autres les dossiers les plus sulfureux de leurs politiques intérieures ou de la géopolitique régionale des dix dernières années10.

Dans ce contexte, le dernier décret signé par le roi wahhabite (décret ouvrant la possibilité aux Saoudiennes de conduire) est une petite victoire de Riyad pour redorer son blason terni. C’est d’ailleurs sur le terrain de la sagesse et de la hauteur de vue que l’Arabie est attendue dans cette crise, tant la seule porte de sortie pourrait venir du roi Salmane. Tout l’enjeu des médiations qui ont jusque-là échoué, qu’elles soient koweïtienne, américaine ou russe, est de parvenir à désolidariser Riyad de la position jusqu’au-boutiste des Émirats arabes unis, en l’invitant à jouer le rôle d’arbitre au lieu de le laisser s’abaisser au rang des querelles d’egos entre vassaux. Cela au seul profit de l’Iran qui, en attendant, se frotte les mains de voir les pétromonarchies ébranlées dans leur unité et entamées dans leur capacité à contrer l’influence iranienne sur la société arabe.

Une crise aux effets durables sur l’unité régionale, et qui laisse les plus grands impuissants

Lorsque le dialogue reprendra (s’il n’a pas déjà repris en sous-main), le chemin à parcourir pour retrouver une unité, ne serait-ce que de façade, du CCEAG, sera long. Les conséquences de cette désunion, non seulement politiques et sécuritaires, mais également économiques, notamment sur les prix des hydrocarbures, pourraient dépasser de loin la seule géopolitique régionale.

Cette crise est par ailleurs une nouvelle occasion de tester l’adéquation plus ou moins opérante de la parole présidentielle américaine avec la politique effectivement menée par Washington dans la région. La décision de Trump d’en faire ou non une affaire personnelle sera sans doute déterminante, mais elle ne suffira pas à elle seule à faire déboucher ce dialogue de sourds. La Russie, qui s’est depuis ces trois dernières années habilement rapprochée de l’Arabie saoudite – malgré le maintien de ses liens stratégiques traditionnels avec l’Iran – entend contribuer à la recherche d’une solution, mais elle n’est encore parvenue à rien. Berlin et Paris, tentés de soutenir le Qatar11, mais soucieux de ménager Riyad et, pour la France, les Émirats arabes unis12, appellent les parties, dont ils conservent l’oreille et la confiance, à la raison et au compromis, œuvrant avant tout à l’abandon des exigences préalables au dialogue posées de part et d’autre.

Le choc du pot de fer contre le pot de terre13, décidé par Riyad, sous l’impulsion probable de l’émir d’Abu Dabi, ne semble vouloir aboutir ni à la remise au pas initialement recherchée par le Quartet, ni même au rapprochement des États frères que tous les acteurs du second cercle et les puissances internationales s’efforcent ensemble de susciter. Épiphénomène issu d’une querelle d’egos de princes wahhabites, cette crise menace de durer et décidera vraisemblablement en partie de la poursuite ou non du retour, initié sous Obama, de l’Iran dans le concert des nations. En attendant, cet antagonisme irréductible reflète l’extraordinaire complexité des enjeux locaux et, en contrepoint, la faiblesse de plus en plus évidente de l’influence des grandes puissances, malgré leur engagement au plus haut niveau, sur le cours des événements d’une région désormais tout entière livrée à ses démons intérieurs, la modernité politique érodant jusque dans ses fondements la digue politico-culturelle du sacro-saint consensus bédouin.

Alexis Créac’h

 


1 – Une base militaire américaine a ainsi été ouverte en 2002 à Al-Eideïd.

2 – Elles interdisent la formation de partis politiques au nom de l’unité de la Oumma musulmane.

3 – Cette frange, bien que numériquement marginale, est une véritable obsession de la monarchie saoudienne, qui réduit l’ensemble de la confrérie à cette tendance.

4 – Organisation largement noyautée par les Frères musulmans syriens exilés en Turquie.

5 – Ces accords comprennent entre autres : 110 milliards de dollars dans le domaine de l’armement et d’importants projets dans les secteurs des hydrocarbures et des transports aériens.

6 – En témoignent, un mois après, les contrats géants annoncés à Riyad et, moins d’un mois après le début de l’embargo sur Doha, la commande qatarie pour 12 milliards de dollars de chasseurs F15 aux États-Unis.

7 – Les quelques grandes familles saoudo-qatari semblent plus gênées par ce déballage fratricide que disposées à jouer le jeu saoudien. Les défenseurs des droits de l’Homme comme Amnesty International ou Human Rights Watch, pourtant plus habitués à critiquer le rôle du Qatar dans la région qu’à l’encenser, ont fini par alerter la communauté internationale sur les risques humanitaires que fait peser l’embargo sur la population civile qatari.

8 – L’une des 13 exigences est le retrait de la base turque au Qatar installée depuis l’accord de 2015 à Al-Rayyan.

9 – Dans un décret publié mercredi 21 juin 2017, le roi Salmane a promu son fils Mohammed Ben Salmane, 31 ans, au poste de prince héritier, en remplacement du ministre de l’intérieur Mohammed Ben Nayef, 57 ans, qui a été relevé de toutes ses fonctions. En plus de ses attributions dans le domaine militaire, le jeune prince a la haute main sur les affaires diplomatiques et économiques les plus sensibles. Il est notamment à l’origine d’un vaste plan de réformes, Vision 2030, destiné à rompre la dépendance du pays au pétrole et, en parallèle, sans que cela soit officiellement formulé, à desserrer l’emprise des religieux sur la société.

10 – Médiations auprès des Talibans et d’Al Qaïda, pratiques esclavagistes, négation des droits des immigrés, tortures, financement du terrorisme international, etc.

11 – Angela Merkel a notamment donné des clairs signes d’empathie à l’égard de Doha.

12 – Plusieurs partenariats stratégiques majeurs entre la France et Émirats arabes unis restent prioritaires. Il existe notamment une coopération inégalée de défense et d’armement entre Paris et Abu Dabi, où la base militaire française d’Al-Dhafra est installée depuis 2009.

13 – On compte 31 millions de Saoudiens contre 2,5 millions d’habitants au Qatar, dont 200 000 nationaux à peine.

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil