Jean-Luc Mélenchon et la rue

Qui connaît encore l’Histoire ?

À en croire M. Jean-Luc Mélenchon, «c’est la rue» qui aurait «abattu les nazis1». Affirmation grotesque, évidemment… À l’échelle nationale, chacun sait que le soulèvement parisien du 19 au 25 août 1944 n’a eu qu’une valeur symbolique : l’armée allemande était, en France, dans une telle déroute, que les Alliés ne souhaitaient pas ralentir leur marche vers le Rhin et la Ruhr, cœur de la puissance industrielle du Reich, en libérant eux-mêmes la capitale. Ils ont laissé aux Français cette mission. Celle-ci était ô combien essentielle pour eux, puisque De Gaulle a par la suite fondé sur elle le mythe, fleuron du récit de la France résistante, de la libération de Paris par elle-même. Quant à l’échelle continentale, c’est faire fi des batailles titanesques que les armées des ennemis du Reich ont dû livrer pendant cinq ans pour en venir à bout. Il n’y a vraiment pas matière à dire plus.

Mais M. Mélenchon est loin d’être aussi stupide que son propos ne pourrait le laisser entendre, et celui-ci n’est à ce titre pas anodin. Par son énormité même, il traduit tout d’abord le peu de cas que ce tribun démagogue fait de la plus élémentaire vérité, dès lors que ses intérêts politiciens sont en jeu. On peut dire, on peut faire croire n’importe quoi. C’est l’effet produit sur des esprits moins instruits, ou plus malléables, qui compte. Qui, après tout, connaît encore l’Histoire ? La fin justifie les moyens. Mélenchon rejoint là les objectifs des concepteurs de programmes scolaires qui, à travers des discours tronqués et partiaux, sont parvenus, je le constate tous les jours, à inscrire dans les esprits des jeunes quelques schémas aussi simplistes qu’idéologiques. Pourquoi pas celui-là, au point où l’on en est ?

La construction d’une légende

D’autant plus que, dans son idée générale, il n’est pas si faux. Si le pouvoir de la rue (sous entendu «parisienne») ne se vérifie pas dans ce cas précis, il s’est maintes fois manifesté dans notre Histoire nationale, ponctuée qu’elle est par des «journées» qui, souvent, l’ont faite basculer : le 10 août 1792, les «Trois-Glorieuses» de 1830, les journées de février 1848, le 4 septembre 1870… Les changements de régime ont souvent été le fait d’insurrections parisiennes, faisant fi, il faut le noter, de l’opinion du reste du pays, eût-elle été solennellement exprimée. La Nation française se dote-t-elle d’une première Constitution, en septembre 1791, instituant une Monarchie constitutionnelle ? La «rue» parisienne la met à bas moins d’un an plus tard. Le Second Empire est-il plébiscité en mai 1870 par 83 % des votants ? La rue parisienne proclame la République en septembre.

La rue parisienne, parfois, échoue, comme en juin 1848, puis 23 ans plus tard, à l’occasion de la Commune, les deux fois contre une République nouvellement instaurée, mais jugée trop conservatrice. Ces deux échecs sont entrés dans la mythologie d’une Gauche qui, si elle a du mal avec le «roman national», n’a pas ces pudeurs avec le sien propre. Les gentils Communards contre les méchants Versaillais, et l’on débaptise partout les rues Thiers, bien que celui-ci ait été démocratiquement élu par une assemblée démocratiquement élue.
«La rue», donc, c’est ce droit permanent, droit que s’arroge le peuple parisien de gauche, d’imposer violemment sa volonté au reste de la Nation. Qu’il réussisse, et l’on change de régime, quoi qu’en pense le pays. Qu’il échoue, et il rentre dans l’Histoire, nourrissant une légende qui, entretenue dans les livres scolaires, nourrira elle-même de nouveaux coups de force. Et comme toute légende, celle-ci n’est pas à un bobard près…

Jean-François Chemain

 


1 – Répondant aux propos du chef de l’État tenus quelques jours plus tôt sur CNN International selon lesquels «la démocratie, ce n’est pas la rue», Jean-Luc Mélenchon a déclaré le 23 septembre : «Monsieur le Président, il vous reste à consulter l’Histoire de France pour apprendre que c’est la rue qui a abattu les rois, c’est la rue qui a abattu les nazis, c’est la rue qui a protégé la République contre les généraux félons en 1962 (en 1961, en réalité, ndlr) […] c’est la rue qui a obtenu la quatrième semaine de congés payés en 1968 […] c’est la rue qui a abattu le plan Juppé […] c’est la rue en 2006 qui a obtenu le retrait du CPE […] c’est la rue toujours qui porte les aspirations du peuple français lorsqu’il ne peut les faire entendre autrement».

 

Jean-François Chemain vient de publier, avec Dimitri Casali, un Petit manuel des valeurs et repères de la France, aux éditions du Rocher (152 p., 18,90 €), dont voici la présentation :
«Les ennemis de la République ne sont forts que parce que nous sommes faibles et oublieux de nos principes fondamentaux…

Livre de Jean-François Chemain

Au lendemain des attentats de janvier 2015, nous nous sommes demandé ce que nous pourrions faire pour la France, notre pays si profondément touché dans sa chair et dans sa tête.

Avec ce «Petit manuel» des vingt valeurs et repères qui ont construit la France depuis 2 000 ans, nous avons voulu proposer à tous les Français, quelles que soient leurs origines, de retrouver leur héritage fondamental. Ce bref rappel des valeurs, symboles et repères, sur lesquels il n’est pas question de transiger, ne fait aucune concession à l’esprit de repentance et au politiquement correct qui nous envahissent… Il se propose de (re)découvrir la permanence de notre double héritage, chrétien et monarchique d’une part, républicain et laïque d’autre part, pour mieux comprendre qui nous sommes.

Soyons fiers des valeurs qui ont façonné la France d’aujourd’hui ! La liberté d’expression, l’humanisme, la langue française, les Lumières, le patriotisme nous ont transmis le goût de l’égalité, la liberté de la femme, le respect des lois et de l’État, le civisme, la croyance en la promotion sociale et le sens du mérite. Nous devons continuer à nous battre pour nos valeurs et nos modèles. Il n’y a pas de honte, bien au contraire, à vouloir rester fidèle à la mémoire de nos pères. Si nous voulons marcher vers le futur, retournons toujours à nos racines.»

 

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