Résumé de la pastorale des divorcés-remariés

Dans le livre paru le 6 septembre aux éditions de l’Observatoire, Politique et Société, qui est un dialogue entre le Pape François et Dominique Wolton, le Pape répond aux objections de son interlocuteur qui loue l’option progressiste de l’Église en matière économique et sociale, et se plaint de sa rigidité en matière de vie sexuelle (sic) :

Mais il y a eu de grands progrès dans l’explicitation de la position de l’Église, de Pie XI à aujourd’hui. Par exemple, toute l’anthropologie de la famille qu’a réalisée Jean-Paul II est très importante. Et puis, il y a ce que j’ai fait moi après les deux synodes, Amoris Lætitia… C’est quelque chose de clair et positif, que certains aux tendances trop traditionalistes combattent en disant que ce n’est pas la vraie doctrine. Au sujet des familles blessées, je dis dans le huitième chapitre qu’il y a quatre critères : accueillir, accompagner, discerner les situations et intégrer. Et ça, ce n’est pas une norme figée. Cela ouvre une voie, un chemin de communication. On m’a tout de suite demandé : «Mais peut-on donner la communion aux divorcés ?» Je réponds : «Parlez donc avec le divorcé, parlez avec la divorcée, accueillez, accompagnez, intégrez, discernez !» Hélas, nous, les prêtres, nous sommes habitués aux normes figées. Aux normes fixes. Et c’est difficile pour nous, cet «accompagner sur le chemin, intégrer, discerner, dire du bien1

La réponse est claire. Le problème, en effet, n’est pas tant de donner la communion aux divorcés remariés, mais de discerner s’ils peuvent la recevoir. Il n’est pas dans la praxis de l’Église de refuser la communion à celui qui peut la recevoir et qui désire la recevoir. Ce qui est nouveau dans l’enseignement du Pape François, c’est l’insistance qu’il met sur l’importance du dialogue avec la personne divorcée concernant sa capacité ou son incapacité de recevoir la communion sacramentelle.

Désir et capacité

Il est courant dans une vie de devoir faire la distinction entre le désir d’un acte et l’incapacité de le poser. Beaucoup de jeunes femmes désireraient se marier et sont incapables de réaliser leur désir, parce qu’elles ne trouvent pas l’homme qui aurait le même désir qu’elle. Peu à peu, quelques-unes arrivent à comprendre que ce désir demeurera inassouvi et qu’elle devront trouver un mode de vie qui leur permettra un véritable épanouissement, une véritable fécondité, de vraies amitiés. D’autres gardent au fond d’elles-mêmes ce désir inassouvi et deviendront amères et agressives. D’autres prendront des chemins de traverse et, au lieu de trouver le véritable bonheur, seront confrontées à une solitude plus grande et souvent à un vraie déséquilibre de leur personne.

Un sacrement est donné gratuitement et ne peut être exigé comme un droit


Le sacrement est donné gratuitement de la part de Dieu par le ministère de l’Église et ne peut en aucun cas être exigé comme un droit


Il n’y a pas de distributeur automatique de la communion sacramentelle, pas plus qu’il n’y a de techniques infaillibles pour «trouver un mari» et pour prendre les décisions importantes de sa vie. Cependant, le jugement sur la capacité ou l’incapacité de recevoir la communion sacramentelle n’appartient ni à la seule conscience personnelle, ni au seul ministre du culte. Ce jugement doit naître d’un dialogue entre la personne – un chrétien baptisé – et l’Église, qui est la seule autorité députée à donner la communion. L’Église donne le sacrement, elle ne satisfait pas un droit. Le sacrement est un signe sensible de la grâce divine. Il est donné gratuitement de la part de Dieu par le ministère de l’Église, et ne peut en aucun cas être exigé comme un droit quelle que soit la vie vertueuse du chrétien qui le reçoit. Cela est vrai pour tous les sacrements. On ne peut pas recevoir validement le baptême si l’on n’a pas la foi, recevoir validement le sacrement de la réconciliation si l’on n’a pas la contrition de ses fautes et le ferme propos de ne plus pécher, recevoir validement la confirmation si l’on ne s’engage pas à mener une vie conduite par l’Esprit Saint, recevoir validement le sacrement du mariage si l’on ne consent pas, pour la vie, à un don mutuel aux actes d’amour ouverts à la fécondité.

Malgré la générosité de l’Église qui, en termes de capacités, exige le strict minimum, il peut se présenter des difficultés quand les personnes – toutes chrétiennes qu’elles soient – n’ont pas, ou ont perdu la capacité de recevoir un sacrement. C’est ce discernement qui doit être opéré envers celui qui demande à recevoir la communion sacramentelle. Antérieurement, le discernement s’arrêtait principalement au for externe, c’est-à-dire dans la connaissance des actes extérieurs – publics – de la vie du chrétien. Le discernement au for interne consistait uniquement en un examen personnel sur l’état de grâce de la conscience. Le discernement au for externe exigeait d’avoir fait sa première communion et de mener une vie publique qui témoignait d’un minimum de vie chrétienne. Cela supposait l’existence de vraies communautés chrétiennes, où le discernement de vie s’opérait naturellement. Le pasteur devait, par ailleurs, veiller à l’exercice de la vraie charité chrétienne, ce qu’il ne faisait pas toujours et ce qui ne se faisait pas toujours ! Aujourd’hui, il n’est plus possible de s’en tenir à ces formes de jugement au for externe. Chacun mène sa vie comme il l’entend, et aucune personne n’accepte d’être «jugée» sur la qualité de sa vie intime par d’autres critères que ceux qu’elle admet et qu’elle privilégie. Juger que telle personne est une «bonne chrétienne» parce qu’elle va à la messe le dimanche et qu’ainsi elle peut communier, et juger que ce couple qui vit «à la colle», est un couple de «pécheurs publics», cela ne se fait plus.

Aider le chrétien à poser un jugement de conscience à l’intime de lui-même

Le jugement de l’Église, qui doit toujours exister en tant qu’elle a reçu la mission d’ordonner la vie sacramentelle, ne se limite plus à une interdiction ou à une permission. La mission du pasteur est d’aider le chrétien à poser un jugement de conscience à l’intime de son être spirituel – for interne – et de son intégration dans l’Église – for externe. Il exige de la part du prêtre et de tout accompagnateur spirituel une puissance de dialogue, dans laquelle s’exerce la pastorale de miséricorde. Il doit amener chaque chrétien baptisé à comprendre, vis-à-vis de Dieu comme vis-à-vis de l’Église, s’il a la capacité de demander que le sacrement qu’il désire lui soit donné. Cela est vrai pour chaque chrétien, et même pour le païen qui n’a pas d’abord reçu le baptême ; cela est aussi vrai pour chaque sacrement.


La pasteur doit amener chaque chrétien baptisé à comprendre s’il a la capacité de demander que le sacrement qu’il désire lui soit donné


On ne peut demander le baptême si l’on n’a pas la foi et si l’on n’est pas dans les dispositions de demander à le recevoir. La conversion de ceux qui sont devenus des saints est un enseignement sur ce jugement de conscience. Il faut lire à fond Les Confessions pour comprendre la douloureuse ascension d’Augustin avant qu’il ne demande le baptême ; il faut réaliser les tourments, qualifiés de «lit de mort» de John Henry Newman avant qu’il se décide à abjurer la communion anglicane pour accepter la vérité de la foi catholique ; il faut mesurer les hésitations d’un François de Borgia ou celles d’Armand Jean Le Bouthillier de Rancé devant la nécessité de quitter leur vie mondaine et d’entrer dans l’austérité de la vie chrétienne. Il ne s’agissait pas de communion eucharistique, il s’agissait d’une pleine communion avec la foi catholique.

Communion eucharistique

 

On ne se dispose pas seul – sans la grâce actuelle – à recevoir la plénitude de la grâce habituelle. Il faut être capable d’agir librement. Il faut voir les difficultés, les obstacles et connaître ses possibilités de résoudre les problèmes et de lever les obstacles. Le non-chrétien, tout comme le chrétien, ne doit pas être uniquement confronté aux «normes» disciplinaires par lesquelles l’Église établit des critères de discernement sur la capacité à recevoir un sacrement. Ces normes ne suffisent pas, non parce qu’elles sont des normes, mais uniquement parce qu’elles ne sont que des repères qui marquent la voie d’accès à la connaissance autant intime que publique des dispositions du cœur et de la conscience. Elles ne s’appliquent pas par voie de déduction, elle sont des signaux qui indiquent le chemin à prendre. On ne peut pas dire que quelqu’un a la foi chrétienne s’il n’a aucune conscience – fût-elle «vulgaire» – des vérités principales du Credo. Mais il n’est pas nécessaire qu’il sache réciter sans faille le symbole de Nicée-Constantinople !

Les critères de l’accompagnement

Profondément centré sur l’accompagnement des divorcés remariés, qu’il veut à tout prix arracher à leur condition d’«exclus», le Saint-Père donne quatre critères : accueillir, accompagner, discerner, intégrer.

Accueillir

Accueillir, c’est d’abord écouter. L’écoute peut se faire à plusieurs titres et peut s’entendre à différents niveaux. Écouter une personne, ce n’est pas seulement voir quels sont les critères dont elle dispose pour accéder à l’obtention de ce qu’elle demande. Faire cela, c’est faire œuvre de fonctionnaire. La grande majorité des prêtres et des accompagnateurs spirituels n’agissent pas comme des fonctionnaires. Sans manquer de respect, on pourrait ajouter qu’ils n’ont pas attendu le Pape François pour être des pasteurs, même s’ils ont agi dans les limites de leur temps et de leur culture.


Écouter, c’est recevoir en sa totalité humaine et spirituelle la personne qui vient demander


Écouter, c’est recevoir en sa totalité humaine et spirituelle la personne qui vient demander. C’est aussi prendre le temps de comprendre ce qui est blessé en elle, être attentif à découvrir les richesses et les dispositions qui serviront de point de départ à une résolution du problème, à une reconstruction de sa vie, à une guérison de ses blessures. Ce n’est pas, bien entendu, lui imposer des normes, ce n’est pas non plus mettre les normes de côté et les mépriser. Il faut être conscient des finalités que l’on veut atteindre. La plus importante n’est-elle pas celle que donne le Code du Droit canonique dans son dernier article : le salut des âmes ? (cf. DC, 1752)

Accueillir les divorcés remariés demande une expérience adaptée en termes de pastorale. Ils sont profondément blessés. Quoi qu’il se soit passé, un premier mariage – un premier amour – a été un échec. La décision du divorce a été prise après beaucoup d’hésitations et après maints espoirs renouvelés et déçus de réconciliation. Les procédures ont creusé les souffrances. À tout cela s’ajoute l’enfant, qui augmente une culpabilité refoulée et devient le lieu de l’accusation mutuelle des conjoints. Non, le remariage civil n’est pas un nouveau départ, l’occasion de «refaire sa vie». On ne refait pas sa vie ! En plus, le divorce et le remariage civils sont devenus l’occasion de rompre avec l’Église. Au fond de l’âme, on lui en veut de faire peser le joug de l’indissolubilité et d’augmenter la douleur de la séparation amoureuse. On lui en veut de l’«exclusion» de la Table de communion. Blessés dans leur vie intime, les divorcés remariés se sentent des «exclus». Il y aurait, quand c’est possible, la solution du «décret de nullité» du premier mariage. Bien souvent, les divorcés remariés ignorent cette possibilité. S’ils la connaissent, ils hésitent et souvent la refusent. Pourquoi ? Les procédures du divorce ont été lourdes d’angoisses et de rappel des souffrances. Refaire des démarches semblables, c’est trop leur demander. Mais il y a autre chose : la pudeur profonde de constater que le premier mariage était «nul», alors que la femme épousée, l’homme à qui on s’est donné, était ce premier amour que l’on ne peut oublier. Au fond du cœur subsiste un cri : non, mon mariage n’était pas nul !

Accueillir, écouter, c’est prendre le temps de recevoir toutes ces souffrances, d’entrer dans toutes ces blessures pour discerner ce qui reste de liberté, pour comprendre et accepter une vraie solution. Il ne s’agit pas de la «permission» d’accomplir un «rite» qui donnerait la satisfaction de ne plus être un «exclu».

Accompagner et discerner

Si l’on traite de ces deux critères ensemble, c’est qu’il ne peut pas y avoir accompagnement sans discernement, ni discernement sans accompagnement. Accompagner, c’est marcher au pas de l’autre, et discerner, c’est savoir où l’on va. L’accompagnement est un accompagnement spirituel. Ce n’est ni une psychothérapie, ni un coaching. Cela touche à la formation de la conscience, qui discerne ce qu’il faut faire et ne pas faire, c’est-à-dire ce qui est bien et ce qui est mal. Plus profondément, il s’agit de la guérison intime de l’âme face à une souffrance qui révolte, d’un appel à l’aide, mêlé de désespoir, d’une demande souvent balbutiée du secours et du pardon de Dieu, de la reconstitution de la plénitude de son titre de croyant dans la communauté ecclésiale.


Si des divorcés remariés ne peuvent communier, ce n’est pas une pénitence, mais une incapacité d’être signes de la plénitude du sacrement qu’ils ont reçu validement


Le seul discernement juridique ne suffit pas. Le Pape François ne cesse pas de le rappeler, et il a raison. Les divorcés remariés ne cherchent pas le prononcé d’une sentence. Ils viennent chercher la paix et la joie. Cela ne signifie pas que, dans ce discernement, il faille mettre de côté ce que dit le canon 915. Les divorcés remariés vivent dans un état extérieur de rupture avec l’exigence du Christ concernant la vie conjugale et, s’ils ne peuvent communier, ce n’est pas une pénitence, mais une incapacité d’être signes de la plénitude du sacrement qu’ils ont reçu validement : l’union sponsale et sacerdotale du Christ avec l’Église. Mais, comment les accompagner et les aider à comprendre cette exigence et à opérer en eux ce discernement ?

Il est inutile d’essayer de faire comprendre cette discipline, dont le fondement n’a pas changé, même dans Amoris Lætitia, si l’on ne se préoccupe pas pastoralement d’aider à calmer la souffrance des blessures. Combien il faudra de patience, de courage, de miséricorde à l’accompagnateur pastoral pour amener ces chrétiens, qui sont toujours enfants de Dieu et de l’Église, à accepter l’échec, à entrer dans une démarche de pardon, à trouver ou à retrouver le cri de la prière, à raviver leur foi en la présence amoureuse de Dieu ! Combien de temps il faudra mettre pour leur «enseigner» qu’un sacrement est un signe qui opère en nous la victoire sur le mal et le péché, par la Rédemption et la Résurrection du Christ ! Sans cette action pastorale, paternelle ou maternelle, envers leur âme blessée, il n’y a pas d’espoir que la démarche qu’ils voulaient «juridique» puisse se muer en une recherche réaliste et patiente de ce que leur état leur permet de vivre, de la solution qu’ils seront capables d’accepter. La plupart du temps, ils sont sans solution, car l’état dans lequel ils vivent ne leur permet pas de revenir en arrière. Ils ne vont pas divorcer de nouveau, et ajouter à des souffrances qu’ils veulent oublier d’autres souffrances pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Les cauchemars de la première rupture ne sont pas oubliés, et ils ne veulent plus les revivre. Alors, y a-t-il des solutions ?

Intégrer

Ni Dieu ni l’Église ne cherchent à «exclure». Même les excommuniés ne sont pas des «exclus». L’excommunication est une mesure maximale, mais elle n’est ni une condamnation, ni un bannissement, ni même une punition. Elle est une peine, qui doit conduire à une rédemption, à une «vengeance2» ou à une rémission du mal commis. Les divorcés remariés ne sont pas excommuniés. Le fait qu’ils ne puissent ni communier ni recevoir le sacrement de la réconciliation n’en fait pas des exclus. Ils ne sont pas «punis» par l’Église. L’abstention de la vie sacramentelle (réconciliation sacramentelle et communion eucharistique) ne les exclut ni de la prière de l’Église, ni de la charité de l’Église, ni de la foi de l’Église, ni du sacrifice eucharistique. Ils sont toujours membres de la communauté et sujets de sa Maternité. L’abstention marque leur incapacité à participer en plénitude au sacrifice eucharistique et leur incapacité à recevoir le signe sensible – l’absolution orale – du pardon divin. Cela n’est ni anodin, ni léger. Ne pas pouvoir communier ne signifie pas que l’on est rejeté du Corps mystique de l’Église, mais que l’on est incapable, comme membre de l’Église, d’accomplir le signe de l’efficacité du Sacrifice rédempteur. Ce qui signifie que l’état de vie – c’est-à-dire les actes publics de son choix de vie – est incompatible avec l’état de vie d’un baptisé validement marié. Comme l’eucharistie n’est pas un acte de dévotion, mais l’offrande par la communauté ecclésiale du sacrifice perpétuel du Christ, la communion à ce sacrifice en est la consomption appliquée à tous les membres de l’assemblée. Il y a une incompatibilité entre offrir le Christ en sacrifice et ne pas vivre des fruits de cette offrande rédemptrice et réconciliatrice avec le Père.

Couple place Saint-Pierre

 

L’incapacité est structurelle et publique. Cela est objectif. Mais il y a divers niveaux d’imputation de responsabilité de cet état objectivement mauvais3 : l’ignorance, la violence, l’impossibilité de la vie commune du premier mariage, etc. Il y a, d’une certaine manière, un conflit entre la conscience du péché et l’objectivité manifeste de l’agir personnel des divorcés remariés. C’est sur ce conflit réel que s’appuie Amoris Lætitia, qui pousse toute l’Église à agir pastoralement envers ces personnes – de plus en plus nombreuses – qui ont trouvé un certain équilibre de vie dans un second mariage. Ce second mariage, qui n’efface pas le premier – toujours valide –, les met en porte-à-faux dans leur vie conjugale et dans leur conscience vis-à-vis de l’Église comme communion à l’enseignement du Christ. Que faut-il faire ?


Il s’agit de trouver une solution dans laquelle ces baptisés soient intégrés le plus pleinement possible à la communauté ecclésiale dont ils sont membres


La question n’est pas de «régulariser» une situation qui souvent ne peut pas l’être. Elle consiste à trouver une solution dans laquelle ces baptisés – en situation irrégulière – soient intégrés le plus pleinement possible à la communauté ecclésiale dont ils sont membres. Il y a des solutions «juridiques» toutes prêtes. La première, c’est de leur proposer de demander un décret de nullité du premier mariage, s’il y a, selon le discernement, des raisons sérieuses que cette demande soit objective. Mais, attention ! On n’arrive pas devant un couple avec cette solution en poche, et qu’il n’y a plus qu’à déballer. L’accompagnement ne consiste pas uniquement à guider les pas des divorcés remariés vers les bureaux de l’Officialité. Il y a, en amont, toute une préparation humaine et spirituelle des personnes divorcées vis-à-vis d’elles-mêmes, préparation qui donne confiance, qui combat le découragement, la pudeur, et une préparation vis-à-vis des enfants : comment les faire participer à la miséricorde de l’Église quand il faudra leur apprendre que cette femme et cet homme qui sont toujours leurs parents n’ont jamais été mari et femme ? Comment leur faire comprendre que cette femme que «papa» aime comme sa femme, n’est pas la mère avec laquelle lui, l’enfant, a été conçu ? Il faudra trouver les mots adéquats. Les trouver et faire comprendre la vérité de la situation. L’enfant est capable de le comprendre. Il est, de plus, préservé d’un scandale pour sa foi qui pourrait agir plus tard : son père ou sa mère, ou les deux, remariés, ne sont pas dans une situation illégitime, ils sont dans un état sain et régulier, même si lui, l’enfant, en est partiellement exclu. C’est douloureux, certes, mais cela vaut mieux que le mensonge !

Il y a une deuxième solution, qui est particulièrement difficile et même onéreuse : la renonciation aux actes conjugaux significateurs d’un droit des époux au corps de l’autre. En fait, ce droit n’existe pas, puisqu’il n’y a pas mariage. Y renoncer n’est pas un acte «généreux», c’est un acte de justice. Cependant, c’est un renoncement périlleux. Car, renoncer à une vie modo uxorio n’est pas renoncer à une vie commune et même à une amitié commune. Il est presque impossible aux pasteurs de la proposer d’emblée. Il faut un long temps de préparation, un gradualité dans l’accompagnement pour amener les divorces remariés à renoncer à une vie sexuelle, en vue de sauvegarder leur amitié conjugale saine et équilibrée. Cela exige un apprentissage de la maîtrise de la sensualité, une purification intérieure du désir, une abnégation graduelle de son propre égoïsme, un développement mutuel d’un don de soi radical et généreux. Cela ne se fait pas sans chutes, mais, comme l’enseigne Jean-Paul II, il faut au point de départ une résolution ferme et définitive, courageuse et pleine d’espérance en la grâce divine4. Pour les époux, c’est un véritable chemin de liberté et de sainteté. Cependant, avant de la proposer, il faut un vrai discernement des dispositions réelles des époux à entrer dans cette vie de chasteté parfaite, dans cette amitié fraternelle à laquelle, au premier abord, ne les conviait pas la décision du mariage civil.

Qu’en est-il des autres couples qui ne veulent pas de la démarche du décret de nullité, ou qui ne peuvent l’obtenir, et qui se sentent incapables d’une vie de chasteté parfaite ? Ce sont les plus nombreux. Comment pratiquer avec ceux-là cette pastorale d’intégration à laquelle incite Amoris Lætetia, et que le Pape François ne cesse de demander ? Certains commentaires issus de l’exhortation apostolique tendraient à montrer que, désormais, l’Église devrait s’appuyer principalement, et presque uniquement, sur l’état de la conscience personnelle pour justifier le plein accès à la communion sacramentelle tant au point de vue de l’eucharistie qu’au point de vue de la réconciliation. C’est peut-être l’interprétation que l’on peut tirer d’Amoris Lætitia pour certains cas particuliers. Cependant, en faire une interprétation universelle et applicable à toute l’Église n’est pas juste et ne se justifie pas. Cela conduirait à renoncer à la valeur objective de toute la vie sacramentelle de l’Église catholique. Aussi bien devenir protestant !

Cependant, si les divorcés remariés sont privés d’une application objective de la valeur des sacrements, ils ne sont pas exclus de l’application de ce qui est essentiel dans la vie sacramentelle. Ne pas pouvoir se confesser, c’est-à-dire faire l’aveu de ses fautes en vue de l’absolution, signe évident du pardon de Dieu, ne signifie pas que Dieu ne pardonne pas, qu’Il n’exerce plus sa miséricorde et qu’on ne doive plus la Lui demander. Une conscience peut honnêtement se voir, dans l’état présent de la lumière qu’elle possède et des circonstances concrètes de la vie réelle, incapable de changer la situation de malice objective où elle se trouve, et surtout de s’en imputer la pleine responsabilité. Il est faux de dire que ces personnes sont rejetées de la miséricorde divine et qu’elles sont jugées par Dieu comme pleinement responsables de leur péché. Elles ont autant besoin, sinon plus, de l’aide du pasteur qui les accompagne et leur donne le courage et l’espérance du pardon de Dieu, de sa miséricorde, de sa tendresse. Elles doivent être accompagnées et intégrées dans la totalité de la miséricorde divine, et ainsi amenées à découvrir la voie que Dieu leur désigne pour vivre – peut-être toute leur vie – dans l’espérance de son pardon et la certitude de son amour. Dans son article, le Père Alain Mattheeuws développe clairement cette espérance du pardon pour les divorcés remariés. Ils ont la vérité du sacrement sans avoir l’application objective du signe.


Par leur état d’impuissance offerte, les baptisés en situation irrégulière participent grandement à l’édification du Corps mystique


Il en est de même pour la communion au sacrifice eucharistique. Les divorcés remariés ne sont pas «dispensés» de participer à la messe. Y participant de tout leur cœur, ils sont instruits par la Parole divine, ils font un acte de culte et de louange à Dieu, et surtout comme baptisés, marqués du sceau de leur baptême, il sont «ministres» de l’offrande du sacrifice du Christ dans le Mémorial du sacrement de l’autel. Certes, ils ne peuvent pas consommer ce sacrifice, acte qui serait en contradiction avec leur état de vie. Sont-ils pour autant exclus de participer à l’essentiel de ce sacrifice ? Sont-ils pour autant exclus de la Rédemption qu’apporte ce sacrifice ? Sont-ils pour autant rejetés de toute participation à cette offrande du sacrifice ? S’il en était ainsi, leur état serait plus grave qu’un état de péché, il serait déjà un état de damnation, chose impossible tant qu’ils sont sur terre dans un état où Dieu patiente. Ces divorcés remariés sont dans un état de souffrance et d’humiliation que Dieu seul connaît, et dont Il sait leur impossibilité réelle d’en changer. Toute messe est une offrande du Christ. Dans toute messe, chaque baptisé participe à cette offrande en s’offrant lui-même, le baptisé en état de grâce comme le baptisé en situation irrégulière. Le baptisé n’est pas empêché, loin de là, d’offrir sa souffrance, son humiliation, son impuissance. Il est ce publicain qui reçoit la tendresse et la louange du Christ. Par son état d’impuissance offerte, il participe grandement à l’édification du Corps mystique, peut-être plus que le «normatif» qui se gratifie d’un mérite qu’il n’a pas. Lisez l’article de Mgr Batut, qui montre cela d’une façon claire, précise et magistrale.

Accueillir, accompagner, discerner, intégrer, voilà les caractéristiques d’une pastorale de miséricorde qui, sans rien changer à la doctrine du mariage, permet au contraire d’en élargir les horizons et de témoigner de la Vérité du Christ jusqu’aux limites du monde. Il faut remercier le Pape François de nous l’avoir donnée et d’insister pour que nous la mettions en pratique.

Aline Lizotte

 


1Pape François, rencontres avec Dominique Wolton, Politique et Société, un dialogue inédit, Paris, éditions de l’Observatoire, septembre 2017, 432 p.

2 – Cf. Aline Lizotte, La vengeance, article paru dans la SRP du 19 mai 2017.

3 – Cf. Aline Lizotte, La plume du Pape François, article paru dans la SRP du 8 septembre 2017.

4 – Cf. Lettera di Giovanni Paolo II al Cardinale William Baum ed ai partecipanti al corso annuale sul foro interno organizzato dalla penitensieria apostolica. Il écrivait ceci : «Conviene peraltro ricordare che altro è l’esistenza del sincero proponimento, altro il giudizio dell’intelligenza circa il futuro: è infatti possibile che, pur nella lealtà del proposito di non più peccare, l’esperienza del passato e la coscienza dell’attuale debolezza destino il timore di nuove cadute; ma ciò non pregiudica l’autenticità del proposito, quando a quel timore sia unita la volontà, suffragata dalla preghiera, di fare ciò che è possibile per evitare la colpa».

 

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