Monseigneur Bala, évêque de Biafa au Cameroun

Cameroun, Zambie, République Démocratique du Congo, Côte d’Ivoire… Autant de pays où l’Église prend des positions qui la mettent en tension avec les gouvernements. Quelques faits :

En Zambie : le 23 avril 2017, Mgr Mpumdu, archevêque de Lusaka, au nom de la Conférence épiscopale et en lien avec d’autres Églises, dans une lettre intitulée «Si tu veux la paix, travaille pour la justice» – selon la célèbre phrase de Paul VI –, a mis en demeure le Gouvernement de cesser ses intimidations et ses violences pour maintenir la majorité au pouvoir.

En RD Congo : les évêques se préoccupent de la confiscation du pouvoir par une minorité. En février 2017, un message de la Conférence épiscopale du Congo demande l’application des décisions prises à la Saint-Sylvestre 2016, car ils constatent le blocage du pays et la multiplication des foyers de violence, et ils redoutent que les élections prévues fin 2017 ne puissent se tenir comme cela avait été prévu entre majorité et opposition. Le Gouvernement a répondu : «Vous voulez créer le désordre !»

Côte d’Ivoire : la Conférence épiscopale a publié une déclaration affirmant sans ambiguïté l’incompatibilité entre l’Église Catholique et la franc-maçonnerie. Une lettre qui fait des remous et provoque bien des réactions.

Mais que s’est-il passé au Cameroun ?

Depuis 1988, une longue liste d’assassinats

Le site suisse cath.ch indique que la liste des membres de l’Église tués est longue. Remontant à 1988, elle contiendrait une quinzaine de personnalités dont l’assassinat est avéré, ou dont la mort est particulièrement suspecte. Les évêques du Cameroun évoquaient en juin dernier, parmi d’autres cas, celui du Père Engelbert Mveng, jésuite, artiste (il est l’auteur de la mosaïque du chœur de la cathédrale de Yaoundé, de la mosaïque de Notre-Dame-d’Afrique à la basilique de Nazareth, etc.), historien, théologien, un homme dont les qualités remarquables avaient franchi les frontières du Cameroun et même du continent. Il a été retrouvé étranglé, probablement victime aussi de rites sataniques. Le Père Jean-Marc Ela, menacé de mort en raison de sa persévérance à vouloir faire la lumière sur l’assassinat du Père Mveng, a dû s’exiler au Canada, où il a trouvé asile. Monseigneur Befe Ateba, évêque de Kribi, aurait quant à lui subi les outrages de membres d’un réseau de personnes homosexuelles, peut-être jusqu’à sa mort le 4 juin 2014.

Les faits récents

Le 10 mai 2017, l’abbé Armel Djama, que son évêque vient de nommer recteur du petit séminaire de Bafia après ses études à Rome, est retrouvé mort. Il venait d’envoyer une lettre à son évêque, Mgr Jean-Marie Benoît Bala. La police conclut que le décès fut naturel, et elle clôt l’enquête en pointant une crise d’épilepsie comme cause de la mort subite. Cette conclusion n’aurait pas été établie par des médecins, et il semble qu’aucun antécédent de ce type ne soit inscrit dans son dossier médical, ni corroboré par sa famille.

Mgr Bala, qui a reçu la lettre de son jeune prêtre, après avoir tenté de contacter la présidence du Cameroun, écrit à son tour une autre lettre le 29 mai, destinée à Mgr Pioppo, nonce apostolique au Cameroun et en Guinée Équatoriale. Il y aurait dénoncé, entre autres choses, le peu d’empressement de la police à enquêter. Il disparaît le 31 mai 2017. Son corps est retrouvé le 2 juin dans le fleuve Sanaga, à 80 km de Yaoundé. Trois jours après le meurtre, Mgr Pioppo, nonce au Cameroun depuis 2010, est nommé nonce en Indonésie.

Début juin, un communiqué de Mgr Mousset, évêque de Périgueux, qui a tissé des liens d’amitié avec le diocèse de Bafia, est publié1. Mais sur les réseaux sociaux au Cameroun, une mention supplémentaire, fausse, y apparaît : «La chair est faible. Nous ne sommes que des mortels. Nous exhortons les fidèles à s’en tenir aux conclusions des officiels» ! Le procédé, bien connu, consiste à faire parler la voix d’une autorité extérieure pour faire taire les rumeurs…

Le 13 juin, la Conférence épiscopale du Cameroun déclare : «Mgr Jean-Marie Benoît Bala ne s’est pas suicidé, il a été brutalement assassiné… Nous avons le sentiment que le clergé au Cameroun est particulièrement persécuté par des forces obscures et diaboliques… Les Évêques exigent que toute la lumière soit faite sur les circonstances et les mobiles de l’assassinat de Mgr Jean Marie Benoît Bala, que les coupables soient nommément identifiés et livrés à la justice pour qu’ils soient jugés selon la loi».

Le 4 juillet, le Procureur de la République près la Cour d’appel du Centre conclut à la mort de Mgr Bala par noyade comme cause la plus probable du décès, faute de traces de violence sur le corps de la victime, en s’appuyant sur le rapport de médecins allemands en lien avec Interpol. Ce communiqué laisse perplexe, puisqu’il ne clarifie pas les conditions dans lesquelles le corps s’est retrouvé dans l’eau : il laisse entendre que Mgr Bala s’est noyé «naturellement», mais il est également possible que son corps encore vivant (ou déjà mort, ce qui est l’hypothèse de la Conférence épiscopale des évêques du Cameroun) ait été jeté dans le fleuve où il se serait noyé. Cependant, plus contradictoire encore, l’état du corps de Mgr Bala est décrit par le Procureur comme sans traces de violence, alors que les rapports des médecins locaux qui ont vu le corps les 2 et 22 juin rapportent de graves mutilations ! Quel est le corps analysé par ces médecins, arrivés au Cameroun pour l’autopsie le 29 juin (seulement !) ? Est-ce celui de Mgr Bala ? Mgr Bala a-t-il été torturé ? Son corps aurait-t-il été soumis à des rites sataniques ?

Le 17 juillet, «l’Église Catholique du Cameroun décide de se constituer partie civile et «envisage de porter plainte contre X pour assassinat», selon le communiqué de la Conférence épiscopale, pour «la recherche de la vérité». Mgr Bala est inhumé le 3 août, le lendemain de ses funérailles, deux mois après sa mort, car l’Église avait reporté la cérémonie dans l’attente de réponses claires des services légistes concernant les causes de son décès. Or, le 4 Août, le certificat de décès remis à la famille de Mgr Bala indiquerait qu’on ne sait pas de quoi il est mort !

Lundi 28 août, trois semaines après les funérailles, comme dans le cas d’un sacrifice rituel animiste, du sang est retrouvé sur la tombe de Mgr Bala et sur l’autel profané de la cathédrale Saint-Sébastien de Yaoundé, ainsi que sur la chaire.

De multiples supputations

Plusieurs sources établissent un lien entre les morts de l’abbé Armel Djama et de Mgr Bala, et les relient à leurs deux lettres qui ont précédé chacune leur mort.

L’abbé Armel Djama, dans la lettre à son évêque, aurait dénoncé un réseau de pédophilie au petit Séminaire dont il avait la charge, en lien disent certaines sources, avec de hautes instances du gouvernement camerounais et des clercs.

Mgr Piero Pioppo, à la réception de la seconde lettre, celle de Mgr Bala, aurait contacté le Directeur du Cabinet Civil (donc un très proche du président du Cameroun), Martin Belinga Eboutou. Celui-ci, ancien séminariste, semble lié aux finances de l’Église au Cameroun et à l’approbation par le gouvernement Camerounais des propositions de nominations d’évêques par le Vatican.

Selon une rumeur provenant de son entourage proche, des rites sacrificiels sataniques et des pratiques ésotériques auraient lieu lors de chaque réélection du président Paul Biya.

Une homélie dérangeante lors de la messe de funérailles

Lors de la messe de funérailles célébrée le 2 août dernier dans la cathédrale Notre-Dame des Victoires, l’Évangile lu fut celui du procès de Jésus devant Pilate : l’homme juste qui dit la vérité est aux mains du pouvoir politique. Mgr Akonga Essomba n’y est pas allé par le dos de la cuillère dans son homélie. Il serait, depuis, surveillé par les services de renseignements camerounais et sous le coup d’une enquête judiciaire. Toujours est-il que son homélie fut à de très nombreuses reprises, au-delà des premiers rangs de notables, acclamée par le peuple qui l’écoutait avec un plaisir non dissimulé. En voici quelques extraits :

«[Mgr Bala ] était un excellent nageur ! Plusieurs fois, nous sommes allés passer des week-ends chez les pères pallotins… Jean-Marie nous faisait des signes à des centaines de mètres déjà au milieu de la mer… Jean-Marie ne pouvait pas se noyer ! […] Notre église est livrée aux forces des ténèbres d’une part par des suppôts de Satan, d’autre part par certains faux membres de cette Église (cris d’acclamations). Certains faux membres de cette Église, innombrables bienfaiteurs et sympathisants, veulent la détruire de l’intérieur. […] L’Église ne tombera pas sous les coups des forces des ténèbres, car la lumière du Christ est plus forte que toutes ces forces. L’ange de Satan qui était chargé de souffleter, c’est aujourd’hui les suppôts de Satan tapis dans l’ombre, qui ne pourront rien contre ceux que le Seigneur a choisis et envoyés. C’est pour cela que ceux-là agissent habituellement de nuit».

Cela consonne avec ce qu’aurait dit l’archevêque de Yaoundé en 2005, Mgr Tonye Bakot : «Le Cameroun est un pays où les hommes doivent baisser la culotte pour satisfaire leurs désirs et accomplir leurs rêves les plus ignobles.»

Les affaires de pédophilie et d’homosexualité ne touchent pas que le monde occidental. Elles touchent aussi l’Afrique, où elles sont mêlées à des affaires de pouvoir et à des rites de sorcellerie. Ce sont des soupçons qui, pour l’Église au Cameroun, sont loin d’être des illusions.

Benoît Giraud

 


1 – Voir l’article de La Croix du 11 juillet 2017 : Mort d’un évêque au Cameroun : le vrai-faux communiqué du Vatican. «Depuis le 10 juillet, des médias camerounais prétendent qu’un communiqué du Vatican demande aux évêques de respecter la ‘conclusion des autorités’ dans l’affaire de la mort suspecte de Mgr Bala. Or, ce texte est une fausse déclaration fondée sur une lettre de condoléances envoyée par un évêque français.»

 

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