Macron dans "Le Point"

Après une campagne très médiatique, le Président de la République s’est vu reprocher depuis son élection – et à plusieurs reprises – de vouloir se tenir à distance des journalistes. Une parole rare ayant de la valeur, il convient donc de s’intéresser à l’interview fleuve qu’il a donnée aux journalistes de l’hebdomadaire Le Point en cette période de rentrée.

Une opération de communication nécessaire à plusieurs titres

C’est un peu le bilan de 100 jours de présidence, même si l’intéressé s’en défend, préférant situer sa présidence dans le temps long, car «on ne fait pas deux ans de campagne pour gouverner trois mois». Il était important aussi de renouer le contact avec les journalistes qui avaient été jugés indignes de comprendre sa pensée «complexe», mais c’est peut-être plus la relation avec les journalistes qui est complexe, car ceux-ci, après avoir porté aux nues le candidat, ont repris leur vrai rôle une fois le second tour passé, et c’est peut-être cela qui a déstabilisé. Mieux expliquer et communiquer avec les Français devenait nécessaire, car ils ont été un peu fâchés d’avoir été privés de la traditionnelle interview du 14 juillet.

Bref, une opération de communication qui visait aussi à clôturer quelques épisodes malencontreux – mais pas surprenants – d’une nouvelle présidence et d’une nouvelle législature, avec beaucoup de nouveaux élus peu au fait des us et coutumes et des subtilités de fonctionnement de nos institutions. Le choix du format n’est pas neutre non plus, à savoir un hebdomadaire, ce qui permet également de replacer le discours dans le temps long, une constante de cet interview. En choisissant Le Point plutôt que L’Express, des critiques faciles sur la supposée proximité du propriétaire de L’Express avec le Président de la République ont été ainsi évitées.

Une vision politique de la fonction présidentielle

Il est intéressant de constater de quelle façon le Président de la République définit son espace politique, d’une part dans le temps, en voulant marquer une rupture après «trois décennies d’inefficacité», balayant ainsi les septennats et quinquennats de Chirac, de Sarkozy et de Hollande, alors qu’il a lui-même été au gouvernement sous la présidence de ce dernier. Et aussi dans l’espace politique actuel, constatant l’absence d’une opposition valable en face d’une majorité désormais bien installée à l’Assemblée nationale. En effet, la droite «traditionnelle», qui ne s’est pas encore remise de son échec au premier tour de l’élection présidentielle, apparaît comme fractionnée à l’Assemblée, avec l’émergence des députés dits «constructifs», le parti socialiste se demande si on peut encore parler de socialisme dans le pays, le front national peine à exister vraiment du fait d’un nombre insuffisant de députés élus pour constituer un groupe, et la seule opposition qui actuellement réussit à se faire entendre est la «France Insoumise» qui, à en juger son programme électoral, porte un projet révolutionnaire. Les élections sénatoriales constituent le prochain défi électoral du Président et du parti La République en marche.

On attendait beaucoup de cette interview, pour savoir si le discours du Président qui, sur plusieurs aspects, a pu apparaître comme rugueux envers certaines catégories de population, allait être adouci : les étudiants avec la baisse forfaitaire de 5 euros sur les APL, les militaires avec l’épisode des coupes budgétaires conduisant à la démission du chef d’état-major des armées, les retraités avec une hausse de la CSG conduisant à une baisse de leurs revenus… Il y a un reproche qu’on ne peut pas lui faire, c’est d’être un président girouette, car sur ces sujets, il assume ses propos en ce sens qu’il ne revient pas sur ce qu’il a dit et exprimé, même si cela a pu déplaire, et il montre clairement une volonté d’aller jusqu’au bout des réformes !

Politiquement parlant, il était important qu’il s’exprime sur les principaux chantiers en cours, avec une rentrée chargée : réforme du Code du travail, annonces budgétaires, tournée européenne sur le travail détaché… Beaucoup de sujets qui pourraient présager une rentrée sociale compliquée, mais qui ne le sera peut-être pas tant. La mise en place de beaucoup de projets de réformes très ciblés et segmentés semble relever d’une tactique mise au point, de telle sorte qu’aucune opposition massive ne puisse s’exprimer vraiment pour remettre en cause les différents chantiers lancés.

Des clarifications partielles sur un certain nombre de sujets

Voici ce que l’on peut retenir sur les sujets abordés :

Terrorisme

Que ce soit une des premières questions, on n’en attendait pas moins du Président. Mais, à question technique, réponse technique. Peut-être aurait-il été préférable d’aborder en premier les questions sur les sujets internationaux, la place de la France dans le monde, la situation des zones à risque d’un point de vue géopolitique, ce qui aurait sans doute permis de donner une perspective plus large aux questions concernant le terrorisme intérieur. Pour autant, le Président n’a pas peur des mots et précise qu’il s’agit pour lui de «terrorisme islamiste», et non pas de «terrorisme islamique», en ce sens qu’il considère que le terrorisme n’est pas intrinsèque à l’islam mais qu’il en est une déviation non contrôlée. L’explication apportée, à savoir que ce fanatisme serait causé par le défaut d’idéal offert par notre pays, est bien maigre par rapport aux enjeux humains, culturels, voire financiers, qui ne sont pas abordés. Les Français ont-ils peur du terrorisme qui peut frapper de façon imprévisible ? Oui, et une parole présidentielle forte est de nature à les rassurer.

Réforme du Code du travail

C’est probablement le cœur de l’interview, tant les développements sur ce sujet sont longs. Il nécessite, il est vrai, de la pédagogie pour être compris. En particulier d’expliquer la raison d’une nouvelle réforme, alors même que la Loi travail, votée sous la précédente législature, entre à peine en vigueur. Les explications sont là, et on peut aussi reconnaître au Gouvernement un certain professionnalisme dans la préparation de cette réforme, tant par l’implication des acteurs concernés que par la confidentialité qui a prévalu lors des échanges. La réforme du Code du travail s’inscrirait dans une politique plus étendue pour permettre d’une part aux acteurs économiques – les entreprises – de s’adapter aux transformations de leur environnement amenées en particulier par les innovations liées aux technologies numériques et, d’autre part, d’apporter de la souplesse dans les parcours professionnels qui, selon le Président, seront moins linéaires et nécessiteront formation et adaptation.

Cette politique repose sur trois axes : la réforme du Code du travail, le changement du financement de l’économie par des mécanismes incitatifs pour l’investissement, et enfin la stimulation de la création d’emplois et un «investissement humain» permettant d’adapter la formation initiale et professionnelle des salariés, pour qu’ils puissent acquérir des qualifications et évoluer en compétences. Formation, adaptation et flexibilité sont présentées comme les leviers pour permettre de réduire durablement le chômage, en particulier celui des jeunes, et aussi pour donner les qualifications nécessaires et attendues pour entrer dans le monde du travail.

Budget de l’État

On comprend que dans ce domaine la marge de manœuvre est étroite, entre les promesses non financées laissées par le Gouvernement précédent et la nécessité de respecter les critères de l’Union européenne, la France n’étant pas en position de force pour renégocier un délai pour le respect de ce critère.

Défense

Une occasion manquée aussi sur le sujet de la Défense, celle de se réconcilier avec les militaires qui ont réellement vu les crédits d’équipements réduits cette année, avec des reports qui impacteront la capacité opérationnelle de l’armée dans le futur. Ce qui s’est passé avec la démission de chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers, n’est pas «une tempête dans un verre d’eau». Le moral des troupes est probablement très affecté, et il est très probable que cet épisode fâcheux ait contribué à la chute de popularité du Président, d’autant que ses propos manquent de cœur pour renouer le lien avec la «grande muette». D’autre part, on peut se poser la question de savoir si le programme annoncé de rééquipement des armées bénéficiera à l’industrie française et renforcera nos champions nationaux, ou bien s’il sera orienté vers des coopérations internationales dans lesquelles les compétences françaises seraient diluées.

Économies

Sur ce sujet, c’est comme au Monopoly : on brasse des sommes considérables sans avoir les références budgétaires associées. On parle de 20 milliards d’économies, mais on ne donne pas le montant du budget correspondant (État, Sécurité sociale et collectivités locales). Le mécanisme de mise en place de ces économies est bien décrit, et il est probable que cela sera au détriment de l’autonomie des collectivités locales, qui recevront des dotations en fonctions des économies réalisées. Le projet de suppression de la taxe d’habitation et sa compensation par l’État permettront d’anticiper ce qui se passera. On est face à une «recentralisation» du pays, avec un contrôle renforcé de l’État.

Europe

Le Président prend acte du fait que le point de rupture se situe en 2005, l’année du référendum français sur le traité établissant une constitution pour l’Europe. Il faut se rappeler qu’après un vote négatif, le président Sarkozy avait promis de renégocier le traité, ce qu’il n’a pas fait, et qu’il l’a ratifié au mépris du vote des Français. Il est enfin compris que la construction européenne ne peut plus se poursuivre sans tenir compte des peuples et des citoyens, et qu’elle ne doit plus être perçue comme une complication bureaucratique. C’est ce qui justifie un travail de reconquête, par exemple sur la réforme du travail détaché, même si sur ce sujet on peut considérer que le Président n’a fait que monter dans un train déjà en marche, cette réforme étant déjà engagée. L’initiative française apparaît comme une démarche de politique intérieure destinée à faire taire les critiques pouvant émaner du Front national. Sur le sujet de l’Europe, on regrette cependant que, tout au long de l’interview, la confusion soit entretenue sur les institutions : Macron parle de l’«Europe», alors qu’on parle spécifiquement de l’Union Européenne.

Politique internationale

C’est le domaine réservé du Président. Sans que ce soit un «sans faute», les premiers mois sont plutôt réussis : la reprise des discussions avec la Russie malgré un contexte tendu, les États-Unis invités d’honneur le 14 juillet, le dialogue renoué entre les factions opposées en Libye, une nouvelle approche politique sur la Syrie. Le Président veut «faire de la France un grand pays» et il va s’en donner les moyens… ce qui n’est pas acquis dans un monde multilatéral où l’Allemagne, la Russie, les États-Unis et même la Chine ont un poids politique et/ou économique considérable.

Des attentes déçues

Mais on attendait un peu plus… car beaucoup de sujets n’ont pas été abordés :

Rien sur les sujets de société, ceux qu’on appelle «sociétaux», à savoir sur la PMA pour les personnes mariées de même sexe, sur la GPA, et d’une façon plus générale sur les sujets de bioéthique.

Rien non plus sur l’environnement, alors que le Gouvernement compte dans ses membres une personne qualifiée d’«éminente» sur ce sujet et que des décisions importantes sur la transition écologique sont attendues.

Rien encore sur l’éducation, mis à part le fait de savoir que le ministre de l’Éducation nationale est «formidable». Il est vrai que ce ministre tient un discours nouveau, clair et pragmatique, ce qui donne beaucoup d’espoir pour l’école et l’apprentissage des savoirs. Mais cela met aussi en évidence toutes les années perdues avec les politiques précédentes. Pour mémoire, on a des annonces sur la formation professionnelle, là encore avec le seul prisme économique.

Rien sur la francophonie et l’enseignement du français à l’étranger.

Rien sur la santé, alors que le Gouvernement vient d’annoncer la généralisation des 11 vaccinations avec un caractère obligatoire au 1er janvier 2018.

C’est un peu comme si ces sujets avaient été éludés, alors qu’on aurait aimé en savoir un peu plus sur les intentions du Président et de sa majorité. Peut-être faut-il se rabattre sur les documents de campagne, car il nous est dit que tout ce qui est fait – ou sera fait – n’est rien d’autre que ce qui a été annoncé lors de la campagne électorale…

En résumé, une interview technique, essentiellement centrée sur le domaine économique, et qui manque de cœur. On peut retenir que, même si elle n’est pas exprimée clairement et de façon complète, le Président a une réelle vision de ce qu’il veut pour la France, qu’il est déterminé à la mettre en œuvre grâce au mandant reçu et au rejet simultané des politiques précédentes, les deux partis de pouvoir traditionnels ayant été éliminés au premier tour de l’élection présidentielle. Les principales réformes en cours ont été expliquées, mais celles à venir ou en préparation n’ont pas ou ont très peu été abordées, et il conviendra de suivre les annonces à venir pour avoir une vision plus complète de ce que sera réellement la politique d’Emmanuel Macron. Il n’est donc pas certain que ce document, présenté comme devant servir de référence, le devienne réellement.

Alexandre Germain

 

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