Algorithmes de la jeunesse

L’été est toujours pour moi une période intense de labeur intellectuel. C’est une façon de «sortir» des soucis quotidiens qu’exige la direction de l’AFCP, à laquelle s’ajoutent l’Institut Karol Wojtyla et la SRP. Mais c’est aussi l’occasion de rencontrer les personnes qui viennent en session et de converser avec un certain nombre d’entre elles. Cet été, j’ai eu plusieurs rencontres avec des jeunes. Par «jeunes», je n’entends pas des «teens», mais des jeunes adultes, souvent mariés et déjà entrés dans leur vie professionnelle ou sur le point de terminer leurs études et de prendre place dans la société du travail. Et c’est de cette jeunesse que je voudrais vous entretenir, tout en ayant bien conscience que les rencontres de «hasard» ne font pas un sondage IFOP et ne remplacent pas une étude sociologique professionnellement conduite. Ces réflexions ne sont pas d’hier ; elles prennent place depuis un certain temps lors des différents temps de formation, d’écoute et d’entretiens que l’AFCP propose dans ses différentes activités de formation chrétienne de la personne.

Que dirais-je de cette génération qui a atteint ses 30 ans en 2015 ? Ses membres sont professionnellement capables d’être actifs et responsables dans la société. Ils sont souvent stabilisés dans leur vie affective, mariés ou près de l’être, souvent déjà parents éducateurs. Ils ont fait une école d’ingénieur, une école de commerce, ou plus rarement du droit. Ils sont moins inclinés vers des métiers plus intellectuels (professeurs, journalistes…). S’ils ont du «chien» et aiment l’aventure, ils se lanceront à corps perdu dans une start up. Cette génération affiche un vrai mépris envers le capital et désire peu la richesse, ce qui ne l’empêche pas de réclamer des salaires élevés… Question de justice ! Quand ils ont passé deux années dans un emploi, il ne faut plus traiter ses membres comme des «juniors» !

Socialement, c’est une génération made in France. Elle est très sensible à l’économie locale, assez agressive envers ce qui reste des effets de la mondialisation et peu ouverte à la circulation, à l’échange des populations, à l’accueil des cultures différentes. Sans être isolationniste, elle est plus sensible à la grandeur intérieure de la France qu’à son rayonnement à l’extérieur. Si Charles Maurras vivait encore, elle serait volontiers maurrassienne, tout en étant fortement attachée à la République. En plus, elle est très écologique ! Son principal souci, ce n’est ni le maintien mondial des valeurs de l’Occident, ni le développement du Tiers-Monde, ce ne sont pas les menaces de l’Islam, ni le difficile équilibre de l’Europe à maintenir en face du Brexit. Son principal souci, c’est la Planète.

Politiquement, elle n’est passionnée pour aucun leader – peut-être parce qu’il n’y en a pas – ; elle n’idolâtre personne. Non par conviction, mais par lassitude ou par déception. Ce qui ne signifie pas qu’elle est insensible aux «idéologies». L’idéologie qui l’attire avant tout, c’est l’égalité : l’égalité sociale de la femme et de l’homme dans les conditions de travail, l’égalité pour toutes les formes de sexualité, pourquoi pas ?, l’égalité des conditions sociales. Cette égalité est revendiquée comme un principe et va de pair avec la liberté de ne pas la respecter quand elle met en cause ses valeurs personnelles !

La jeunesse dans le désarroi
Photo Chombosan / Fotolia

 


Cette génération se comporte comme une génération bâtarde : n’ayant reçu aucun héritage, elle n’a aucun devoir de transmission


En réalité, cette génération est profondément sceptique. Pour elle, l’avenir est bloqué. Il n’est ni un horizon prometteur qui l’attire, ni un appel à le rendre meilleur. Elle se définit comme une génération X, reprochant durement, très durement, à ses aînés de lui avoir légué un monde moins bon que celui dans lequel ils ont vécu. Elle est une génération qui, dit-elle, a reçu moins que la génération précédente, laquelle avait aussi reçu moins que la génération des «Trente Glorieuses». Elle se comporte comme une génération bâtarde : n’ayant reçu aucun héritage, elle n’a aucun devoir de transmission. A-t-elle vraiment tort ?

Elle n’a, semble-t-il, aucun souci métaphysique. Les problèmes de l’être ou du non-être, les incertitudes du Cogito ne la troublent pas ; les doutes existentiels ne l’empêchent pas de dormir. Munie d’un ordinateur et d’un smartphone, maîtresse du numérique et conceptrice d’algorithmes, programmatrice des décisions, à tout problème elle trouvera une solution. L’avenir n’est-il pas celui du robot ? Restera-t-il des questions insolubles ? Devant ce champ immense des inquiétudes sans réponses, ses certitudes vacillent. Les valeurs ne sont pas à portée de main. Encore faut-il les découvrir et les aimer. Les réseaux Facebook s’enflent, les «like» se multiplient, les tweets abondent, mais les réponses se font rares. Pourquoi dois-je rendre un culte à Dieu, me demande une jeune professionnelle, puisque «après tout, on ne lui a rien demandé». Pourquoi dois-je faire confiance à Jésus Christ ? À quoi peuvent me servir les sacrements ? Pourquoi ai-je besoin de l’Église, ma conscience ne me suffit-elle pas ? Nous ne voulons pas de relations sexuelles avant le mariage, mon fiancé ne le comprend pas mais l’accepte, mais dites-moi, pourquoi ne puis-je pas passer la nuit toute nue à ses côtés, quand il ne se passe rien, même si c’est «vachement dur» ?

Les questions ne portent pas uniquement sur la morale. Elles portent sur toute la doctrine, sur les fondements de la foi, sur la vérité de la Parole de Dieu, sur la conscience et la liberté, sur la valeur de la prière, sur la vérité du signe sacramentel. Cette même génération peut s’«abonner» à un groupe d’adoration et se lever en pleine nuit pour une heure de prière devant un ostensoir flamboyant et une hostie blanche et, à un autre moment, vous demander : «Qu’est-ce que vous voulez dire quand vous parlez de la présence réelle de Jésus dans l’hostie ? Est-ce que l’hostie qu’elle «adore» n’est qu’un symbole ? Une présence extatique ? Une expérience paradoxale ?

En décrivant ces réactions par mode d’exemple, je ne fais qu’effleurer le problème. Ce problème est double : l’absence d’une véritable culture humaine d’une part et, d’autre part, une ignorance basique des fondements théologiques et philosophiques des vérités de la foi. L’absence d’une véritable culture humaine se rencontre en tout domaine. Qu’est-ce que nos ingénieurs, nos directeurs commerciaux, nos psychologues, nos médecins, nos avocats connaissent des écrivains français et étrangers des siècles antérieurs ? Molière, Racine, Corneille, Shakespeare, Voltaire, Joseph de Maistre, Benjamin Constant, Péguy, Claudel, Giono, Giraudoux ? En général, rien. Or, malgré qu’on en ait, une certaine culture générale où se manifestent les grandes valeurs de l’humanité est nécessaire pour admettre, dans son intelligence, la valeur d’une vérité de foi. Saint Augustin avait fait ses délices de Plotin avant de comprendre que les homélies de saint Ambroise étaient supérieures aux idées plotiniennes.

jeunesse-perdue
Photo Kozorog / Fotolia

 


A force de vouloir substituer le management à la prudence morale et surnaturelle, on a perdu le sens du véritable guide spirituel


Le deuxième point, peut-être le plus grave, c’est une véritable ignorance des fondements philosophiques et théologiques des vérités de la foi. La foi chrétienne n’est quand même pas un accord donné à des slogans imprimés de force, par la musique pop, dans la sensibilité des adhérents. Elle est une adhésion profonde, voulue librement et en pleine connaissance, d’une vérité certes indémontrable, mais d’une vérité qui incline l’intelligence à adhérer. Pour cela, il faut dire la vérité et monter que cette vérité imprègne l’intelligence. C’est cependant la vérité contemplée qui comble l’intelligence.

À force de vouloir séduire, on a cessé d’instruire. À force de vouloir créer des adhésions à coup de trompettes et de cors, on a cassé toute prière et toute contemplation. À force de vouloir substituer le management à la prudence morale et surnaturelle, on a perdu le sens du véritable guide spirituel.

C’est le reproche que fait notre jeunesse active à la génération de ses aînés. Vous n’avez pas transmis l’héritage, comment voulez-vous que nous héritions ? Il ne faut pas s’y méprendre, cette jeunesse, notre jeunesse, présente des qualités humaines incontestables. Elle est vivante, généreuse, vaillante, prête au combat. Mais elle manque de véritables guides. Et cela, elle n’est pas prête à le pardonner. Car elle porte en elle un foyer de colère qui la rend dure et sceptique. Elle ne veut à aucun prix qu’on la trompe. Si on ne lui a pas transmis l’héritage, pourquoi l’accuser de ne pas le transmettre ?

Cet article à la une de la SRP est bref. Il introduit un petit reportage sur l’Institut Karol Wojtyla (IKW). Si, à l’AFCP, nous avons voulu qu’il y ait un Institut Karol Wojtyla, ce n’est pas par piété pour saint Jean-Paul II . C’est parce que ce pape a compris la jeunesse ; il s’est consacré à répondre à ses questions, à former sa foi, à défendre sa liberté de conscience, à l’aider à gouverner sa vie humaine et sa vie de foi. Nous ne sommes pas – et de loin – à la hauteur de saint Jean-Paul II, mais nous voulons marcher à sa suite, suivre ses traces. Et nous sommes libres.

Ambulabo in latidudine1. Nous voulons marcher hors des sentiers battus, hors des chemins sans issue, hors des routes sinueuses. Nous voulons marcher dans l’amplitude de la liberté, dans la vie de travail et de louange en croyant à la vérité des générations montantes. La semaine prochaine, nous reprendrons nos parutions de la SRP. Pour le moment nous tenons encore. Mais, sans votre aide, nous ne serons bientôt plus en mesure de le faire. Que nous faut-il ? D’abord votre soutien moral : diffusez la SRP, pour que nos lecteurs soient plus nombreux. Ensuite, si vous le pouvez, aidez-nous financièrement : la SRP ne vit que de dons. Et pensez à cette demande en encart : nous avons de façon urgente besoin d’embaucher un(e) rédacteur(trice) responsable de la rédaction.

Aline Lizotte

Photo MG / Fotolia

Pour connaître l’IKW : voir la vidéo « Regards croisés sur l’IKW »


1Et ambulabo in latitudine, quia mandata tua exquisivi. (Psaume 119, 45). C’est la devise de l’AFCP.

 

Télécharger le texte de cet article