Figure marquante de la vie politique française, Simone Veil est décédée ce vendredi 30 juin à l’âge de 89 ans. Rescapée de la Shoah, ministre centriste, académicienne, elle est connue principalement pour la « loi Veil », adoptée en 1974, dépénalisant l’avortement sous certaines conditions en France.

Dans le concert de louanges qui ont suivi l’annonce de ce décès – et qui étaient principalement une occasion de célébrer le «droit à l’avortement» –, la retenue n’a guère été de mise. Signalons la réaction de la Conférence des évêques de France qui, dans un tweet, a salué «sa stature de femme d’État, sa volonté de bâtir une Europe fraternelle, sa conviction que l’avortement est toujours un drame». La notation finale du message renvoie à cette déclaration trop oubliée de Simone Veil lors du débat sur la loi qui porte son nom : «C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. C’est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme». Une déclaration bien oubliée, tout comme l’esprit de la «loi Veil», comme l’explique Chantal Delsol dans un article du Figaro, dont voici quelques extraits:

«La «loi Veil», aujourd’hui, ne correspond plus à l’équilibre trouvé en 1975. Un rappel, d’abord. La loi sur l’IVG ne tenait pas du tout, quoi qu’en croient beaucoup de gens, à la simple nécessité de rendre légal un acte qui de toute façon se faisait en cachette et dès lors de façon dramatique et dangereuse. Beaucoup d’actes se pratiquent en cachette, qu’on n’a pas envie de légaliser parce qu’on les juge maléfiques. Non: la décision si importante qui fut prise ce jour-là rendait compte d’une rupture de civilisation, rien de moins. La détermination de Simone Veil de rendre légal l’IVG provenait d’un constat juste qu’elle partageait avec Valéry Giscard d’Estaing: désormais, la France n’est plus en chrétienté. Désormais (et cela s’est fait finalement assez vite au regard de l’histoire), ce n’est plus l’institution ecclésiale qui donne le ton de l’éthique générale, qui inspire les lois, qui dirige les consciences.

Les chrétiens bien sûr n’ont pas du tout disparu. Mais ils constituent dorénavant une minorité, peut-être active selon les opinions, en tout cas illégitime pour commander ou arrêter à elle seule la main du législateur. […] Valéry Giscard d’Estaing et Simone Veil ont simplement constaté que nous arrivions à la ligne de partage des eaux, le lieu où notre société, de chrétienne, devenait «païenne», et ils en ont tiré les conséquences. Ce qui est juste. Un gouvernant n’a pas le droit de faire vivre un peuple en dehors de sa culture. Si une population dans sa grande majorité juge que la liberté individuelle (en l’occurrence celle des femmes) a davantage de valeur que la vie d’un enfant à naître, il est illégitime de lui imposer de vivre selon une loi qui impose le contraire. Voilà ce qui s’est passé. Cependant, l’histoire ne s’arrête pas là. Simone Veil n’imaginait pas du tout que l’IVG pût devenir un acte automatique. […] Ayant mesuré la détresse, Simone Veil réservait l’IVG aux cas de détresse. Elle pensait que cet acte, loin d’être un droit automatique, demeurerait livré à la conscience personnelle. Elle dépénalisait, mais conférait à cet acte une gravité majeure, et de ce fait le considérait comme inscrit dans une situation limite. Elle ignorait sans doute qu’elle venait d’ouvrir une boîte de Pandore. […] Le fait que l’IVG soit devenue un droit, une option comme une autre, comme on le voit dans le feuilleton Plus belle la vie (sorte de village Potemkine de notre temps), la rend banale et par là insignifiante, ce qu’à aucun moment Simone Veil n’avait voulu. Mais Simone Veil n’avait pas prévu non plus un renversement des raisons et des pouvoirs qui fait de l’IVG le contraire exact de ce qu’il était: un acte qu’on se doit de défendre à tout prix, au risque d’apparaître comme un criminel en puissance. C’est-à-dire que la liberté de conscience à son égard est devenue quelque chose de très douteux.

Le «délit d’entrave numérique à l’IVG» : sur ce sujet, il n’y a pas de liberté de conscience. C’est-à-dire que les contemporains se conduisent exactement comme le faisait à cet égard l’Église qu’ils fustigent: refusant d’avoir le moindre débat contradictoire avec leurs détracteurs, et les traitant dès qu’ils apparaissent comme des criminels de haut vol. Le «délit d’entrave numérique à l’IVG», réclamé à grands cris et adopté par le Parlement en février 2017, indique que la décision de conscience devient elle-même illégitime, et qu’il est devenu «nauséabond» de se déclarer contre l’IVG en son âme et conscience. […] Ce n’est pas qu’on a désormais le droit de prôner l’IVG. C’est plutôt qu’on y est obligé. Les lois ont leur vie et évoluent comme les institutions, parfois se commuant en avatars insoupçonnables. Qu’on ne prête pas au moins l’évolution actuelle de la loi à sa fondatrice. Simone Veil valait mieux que cela.

Source : Le Figaro