PMA : un crime contre l'enfant
  • La PMA découle de la revendication de pouvoir dissocier l’acte conjugal de la procréation
  • Le principe d’un enfant ainsi conçu exclut définitivement le père de la relation de filiation
  • Le premier droit de l’enfant est celui d’être conçu comme un être humain et non comme un objet de laboratoire

Le rapport du Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE) est enfin sorti, le mardi le 27 avril 2017. On en connaît, par la grande presse, les principales conclusions : l’IAD (Insémination Artificielle avec Donneur) pourrait être reconnue à toute femme, qu’elle soit en couple hétérosexuel ou homosexuel ou bien qu’elle soit seule, que ce soit une aide médicale à une pathologie d’infécondité du couple ou bien une aide psychologique ou sociale à une femme célibataire tourmentée par un «désir d’enfant». Le même rapport pose comme «difficile à défendre» la technique de vitrification des ovocytes d’une jeune femme en vue d’une grossesse différée pour quelque motif que ce soit. Et il maintient le refus par la législation française de la GPA, tout en étudiant quelques aménagements législatifs permettant d’accorder la nationalité française à des enfants conçus par GPA dans des pays étrangers.

Lorsqu’on lit les 51 pages de ce rapport et ses annexes, on ne peut que se rendre compte du sérieux de l’analyse, du désir d’objectivité et d’un rejet assez absolu de toute interférence religieuse, sociologique ou idéologique. Le rapport tente d’en demeurer au seul plan de la constatation des faits, tout en voulant apporter une réflexion éthique – c’est-à-dire sociétale – à ses recherches et à ses conclusions. En ce sens, par sa probité et par son souci de factualité, le rapport constitue un instrument de travail intéressant et utile. Ce souci ne supprime pas pour autant la nécessité d’apporter une réflexion philosophique de type éthicienne à ce rapport. Nous avons le droit d’en déceler les insuffisances du point de vue de l’éthique universelle, non pas tant celle des «droits de l’homme» que celle de la «loi naturelle», tout en ayant conscience que cette référence est souvent décriée comme «moyenâgeuse», «catholique intégriste», et même rejetée par un certain nombre de théologiens à l’intérieur de l’Église catholique. Cependant, c’est la seule voie sûre qu’il soit possible d’emprunter pour éviter de tomber dans les «prises de position» prétendument «catholiques», que l’on oppose aux autres positions, «protestante», «juive», «islamique»1.

Un principe qu’il ne fallait pas laisser tomber

Le rapport ouvre son étude sur cette remarque préliminaire :

Depuis la fin des années 1960, une forte pression sociale s’est exercée en faveur de la liberté de la procréation humaine. L’autorisation de la prescription d’anticonceptionnels, puis la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) ont contribué à libérer la sexualité d’une finalité procréatrice. Le souhait, pour un couple, de «faire un enfant» quand il l’estimait optimal est devenu une revendication partagée. Il implique, lorsque la procréation spontanée se heurte à une difficulté, d’utiliser une technique d’assistance médicale à la procréation. La première de ces techniques fut l’insémination artificielle avec donneur (IAD) de sperme.


Séparer la sexualité de la procréation est un désir d’autonomie à l’égard des obligations de la loi morale naturelle


Séparer la sexualité de la procréation n’était pas en soi une fatalité en raison d’un manque de connaissances techniques. C’était, et cela a toujours été, le désir de revendiquer une autonomie à l’égard des obligations de la loi morale naturelle. Ce désir d’autonomie, l’homme et la femme le portent en eux depuis l’Origine, et l’accomplir pleinement a été l’objet de toutes sortes de formes de pensée, personnelles ou philosophiques, de la créature envers le Créateur, quelles que soient les religions, les éthiques personnelles et sociétales. À l’heure actuelle, le seul changement qu’on remarque dans les sociétés modernes, c’est la facilité technique d’opérer cette séparation. La pilule Pincus, en 1956, a créé cette facilité technique, et sa diffusion universelle a contribué à changer l’éthique mondiale. Aujourd’hui, la grande majorité des personnes humaines pensent qu’elles agissent «humainement», de façon libre et autonome, quand elles répondent spontanément aux pulsions de leur sexualité, et qu’elles sont «responsables» quand elles réussissent à inhiber, pour un temps ou pour toujours, ses conséquences procréatives.

C’est cette «philosophie» basique et sociétale que, sans même s’interroger sur sa valeur, le rapport du CCNE adopte d’emblée. De ce grain qu’il s’est lui-même donné à moudre, on ne pouvait attendre une autre «mouture». Cependant, le rapport se trouve face à l’envers de la médaille. S’il est possible de séparer la procréation de la sexualité, pourrait-on avoir une procréation sans sexualité, ou du moins sans hétérosexualité ? Il faut dire que les deux possibilités, «sex without baby» ou «baby without sex», ne sont que les deux faces d’une même façon de voir : la séparation de la sexualité d’avec la procréation ou, comme le dit le rapport, la «libération de la sexualité de sa finalité procréative». Du moment où l’on admet non seulement que cela est possible, mais que cela constitue un progrès pour l’humanité, tout devient faisable. Faisable, oui ! Sans conséquence, non !

Le désir d’enfant

Les tenants d’une sexualité «libre et épanouie» rejetaient l’enfant ou le soumettaient au seul désir des partenaires de le concevoir ou non. C’était un droit absolu. D’une façon assez paradoxale, les tenants du «droit à l’enfant» rejettent la sexualité comme moyen normal de le concevoir. «Faire un enfant» peut être l’objet d’un technique médicale, point n’est besoin du sexe. Les couples de femmes ne veulent pas du sexe – de l’hétérosexualité – comme voie d’une conception ; elles veulent le «no sexe». Les femmes célibataires veulent un enfant, souvent à tout prix, mais sans le sexe masculin, soit parce qu’elles font face à un échec douloureux qui les plonge dans une solitude non prévue et surtout non acceptée, soit parce qu’elles rejettent la masculinité qui les a souvent blessées et fortement déçues. Quoi qu’il en soit, elles veulent un enfant – non une procréation – sans la sexualité. C’est l’impasse paradoxale. La technique de la reproduction, quant à elle, est sommée d’obéir à leur désir ! Mais, comme le fait remarquer le CCNE, cela ne va pas sans une conception éthique, au moins, dit-on, sans que la société soit «sociétalement» prête à donner un consentement «informé» à ce renversement de ses propres valeurs.

Les points d’accroche de ce bouleversement sociétal

De ce point de vue, que l’on accepte une partie du principe ou sa face opposée, on se trouve devant une impasse grave : l’enfant est considéré comme l’ «objet» du désir de la femme. La femme est considérée comme ayant tous les droits, l’enfant comme dépourvu de tout droit. La femme peut, selon ses envies, ses besoins, ses disponibilités, concevoir ou ne pas concevoir un enfant, tout en ordonnant à elle-même sa sexualité. Elle n’a qu’à prendre la pilule. Elle peut même rejeter l’enfant, le supprimer, l’avortement étant devenu un droit absolu. Pire qu’un esclave, l’enfant est réduit au rang de «chose». Conçu pour combler la solitude de la femme, pour effacer une certaine inégalité sociale, pour satisfaire un besoin de maternité, il est «fabriqué» pour la femme, et son être propre le réduit à un «être-pour-la-mère». Il ne sera jamais voulu pour lui-même, jamais reçu comme un don.


Par la PMA, l’époux est exclu pour toujours de la paternité, principe de la filiation masculine de l’enfant


Le rapport du CCNE met en évidence – trop mollement peut-être – un autre point d’accroche. Cet enfant conçu pour la mère est dépouillé d’une véritable filiation «paternelle». Même dans le cas d’un couple hétérosexuel, même avec l’accord des époux, l’enfant né d’une IDA sera un enfant sans ascendance paternelle. Il est mis au monde sans l’aide humaine corporelle de l’époux de sa mère. C’est ce que le rapport appelle des «disjonctions», en essayant de nous faire comprendre que la «personne humaine» se situe au-delà des éléments de son propre corps. Est-ce le cas du don d’organe ou même d’une transfusion de sang ? Si l’on recouvre la santé en raison de la greffe d’un rein étranger, on n’est pas étranger à soi-même pour autant ; même chose pour un don du sang. Seulement, il y a une différence entre un don du sang ou un don d’organe et un don de gamètes sexuels. En quelques jours, le sang reçu d’un autre devient le propre sang de celui qui le reçoit ; si la greffe organique prend bien, l’organe devient celui de l’organisme récepteur. Le spermatocyte, lui, ne deviendra jamais celui de l’époux réel de l’épouse. Cet époux est exclu pour toujours de cette relation procréative, de la paternité, principe de la filiation masculine de cet enfant.

Dans le monde des femmes seules, celles qui vivent en couple comme celles qui sont seules, cet enfant conçu ne recevra pas une connaissance réelle de son ascendance, et la relation de filiation tombera dans le vide du «né sous X». Qu’on dise à l’enfant que le principe mâle fécondateur de sa mère est un X quelconque (ou même tel ami, tel oncle ou telle célébrité), cet enfant – si aimé soit-il, si tendrement chouchouté soit-il – n’aura pas vécu dans l’ombre de la paternité qui l’aura engendré. L’amour n’arrange pas tout ! Douloureusement souvent, les parents adoptifs s’en rendent compte, et encore plus si l’adoption inclut une différence trop grande de nation ou de milieu social. Ce n’est pas toujours une question exclusive de patrimoine génétique de l’enfant, mais de toutes les habitudes psychosociales qui entourent l’enfant alors qu’il n’est encore qu’un fœtus et qui s’accentuent dès les premiers jours de sa venue au monde. Le rapport du CCNE explique cela très bien pour refuser la GPA. Mais ce n’est pas seulement dans ce cas-là que cela se joue. Le spermatozoïde n’est jamais un gamète anonyme ; ce n’est pas un déchet végétatif de l’organisme, mais l’expression minuscule – même partielle – de la personne à qui il appartient. La relation qui se crée entre son donateur et l’enfant conçu est une relation exclusive, qui appartient de droit à l’enfant et à son géniteur. Si le géniteur la refuse pour des raisons multiples et souvent pour des raisons mercantiles (dans le cas où le don du sperme deviendrait payant), cela crée une injustice irréparable envers l’enfant, injustice que ni la mère ni la société ne peuvent compenser. L’enfant, devenu objet pour la mère, devient pour l’homme un objet mercantile, pire qu’un esclave qu’on vend au marché !

En dépassant ce que dit le rapport du CCNE, on peut ajouter autre chose. L’enfant, même à venir, doit être traité comme une personne, c’est-à-dire qu’on n’a jamais le droit d’en faire un objet, ce qui lui enlève sa dignité de personne. L’enfant doit être engendré, conçu par un acte humain et non par une technique de laboratoire. L’union de l’homme et de la femme comme «procréateurs» – c’est-à-dire comme partenaires du Créateur – ne s’assimile pas à la saillie d’une vache par un taureau. Cet acte, l’étreinte conjugale, est l’acte humain exclusivement réservé aux époux. Il est aussi le premier acte d’amour envers l’enfant. Il est l’acte fondamental par lequel les parents lui manifestent leur amour, car il est le seul acte qui respecte ses droits, dont le premier est d’être conçu comme un être humain, c’est-à-dire par un homme qui devient son père et qui lui apporte une ascendance, et par une femme qui devient sa mère et qui lui apporte elle aussi son ascendance en lui donnant son propre corps comme lieu inviolable de son développement. Seule l’étreinte conjugale est la source première de la filiation.


Dépouiller volontairement un enfant de sa filiation, c’est le réduire à un état pire que l’esclavage


Dépouiller volontairement – et en plus avec l’accord législatif de la société – un enfant de sa filiation, c’est le réduire à l’état d’objet pour satisfaire les envies et les désirs des adultes. C’est un retour en arrière pire que l’esclavage, car l’esclave avait pour lui d’être privé de son autonomie sociale, mais non de son «être pour lui». L’enfant réduit à devenir l’objet des pulsions des adultes est pire qu’un esclave. L’enfant conçu d’un homme et d’une femme a un père. Il peut le perdre, s’il devient orphelin ou si son père l’abandonne. Mais il a un père, qu’il peut connaître, aimer ou haïr. Il vivra dans un souvenir douloureux ou admiratif de ce père, et les images que peut lui en donner sa mère sont des souvenirs vécus, des souvenirs réels qui le rattachent à une humanité réelle, cette humanité qui est aussi la sienne et qu’il a reçue comme héritage. L’enfant adopté a un père et une mère, et même s’il ne connaît ni l’un ni l’autre, il sait – à condition que les parents adoptifs ne se substituent pas aux parents réels dont l’enfant tient son humanité – qu’il est engendré de ce père et de cette mère. À travers sa propre humanité, il doit apprendre à connaître un peu ce père et cette mère qui l’ont mis au monde.

L’enfant conçu par une IAD n’a que, biologiquement, un principe fécondateur. Il n’a pas de père qui a vécu, qui a une histoire, qui était une personne réelle. Il n’a donc ni ascendance ni filiation paternelle. Car une ascendance n’est pas seulement un chromosome Y, c’est une histoire. Et, qui plus est, il n’a pas été conçu par un acte humain réel qui est celui de l’acte conjugal, mais par une technique de laboratoire. Psychologiquement et socialement, cet enfant est un handicapé humain. Il a été voulu comme un objet et, humainement, il risque de le demeurer, car il lui manquera toujours une partie d’un véritable vécu humain comme source de sa propre humanité.

On essaie de nous dire que cela n’est rien. Rien de grave ! Mais détruire dans une personne une partie de son humanité, c’est un crime, un crime contre l’humanité !

Aline Lizotte

Photo : Jérémie Silvestro / Wikimedia Commons

 


1 – C’est le point de vue adopté par le numéro du mardi 27 juin de La Croix et son supplément Urbi et Orbi, publiés par les éditions Bayard. Ce n’est pas au nom de la foi catholique que l’on peut et doit s’opposer à cette nouvelle «éthique» sociale qui, selon Humanæ Vitæ et Donum Vitæ, est contraire à une morale fondée sur les exigences d’une sexualité inséparable de la procréation. C’est au nom de la loi naturelle, c’est-à-dire d’un ordre fondamental de l’agir humain que la raison peut découvrir et appliquer pour respecter l’humanité de chaque personne.

 

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