Lumières scintillantes dans le flou
  • Tout homme est responsable du respect de la dignité de sa propre humanité, qui ne relève pas de la foi
  • Si on a le devoir de demander l’aide de Dieu en toutes choses, sa grâce n’est pas une intervention magique qui va tout arranger dans notre vie
  • Il nous manque une véritable formation humaine pour apprendre à être maîtres de nos actes

Il y a quelque temps, j’ai reçu un religieux d’âge moyen, bien ancré semblait-il dans sa vocation. Il se plaignait d’un ensemble de choses dont il avait vu les limites. Entre autres, de la manière dont on présentait, dans sa communauté, l’élection des supérieurs majeurs et surtout l’élection du supérieur général. Il me disait : «On nous dit que c’est l’œuvre de l’Esprit Saint et qu’au travers du vote, c’est Dieu Lui-même qui choisit celui qui est élu». Selon cette présentation, les électeurs ne deviennent que des instruments extérieurement mus par l’Esprit Saint. Ils sont dispensés de l’exercice de la vertu de prudence et de la vertu de justice. Ils sont dispensés de consulter, de réfléchir, de peser le pour et le contre, de poser un jugement personnel. Ils obéissent à Dieu comme des automates et sont enclins à demander à leurs subordonnés d’en faire autant.

L’expérience et la connaissance historique de la vie de l’Église permettent de voir la question autrement. L’élection des supérieurs d’une communauté et même, dans l’Église, l’élection d’un pape, ne sont pas que l’œuvre de l’Esprit Saint. Ces élections exigent l’exercice de la vertu de prudence et, pour que celle-ci agisse, il faut la pratique des autres vertus morales, la justice, la tempérance et la force. Cependant, comme les électeurs sont des êtres humains vivant dans les conditions d’une humanité réelle, ces élections demeurent soumises aux affrontements internes des passions, des émotions lointaines et prochaines, des politiques élaborées depuis un certain temps, des frustrations et des espoirs. Bienheureuse la communauté dans laquelle dominent les hommes vertueux ! Les délibérations y seront peut-être moins rudes, les affrontements moins tendus, les appétits plus mortifiés, mais les conflits ne disparaîtront pas. Cela fait partie de l’humain ! D’autant plus que souvent, dans ces assemblées électives, quand les hommes vertueux ne dominent pas, les délibérations sont moins libres, les débats moins francs, les libertés plus bridées, les clans plus affirmés. Cela n’empêche pas de proclamer haut et fort que l’élection est l’œuvre de l’Esprit Saint ! Alors, c’est une blague ou ce n’est pas une blague ? Disons tout de suite, pour rassurer le lecteur scrupuleux, que ce n’est pas une blague. Mais, pour que ce n’en soit pas une, il faut renoncer à la naïveté… En ces domaines, la naïveté n’est pas permise.

Le renoncement à la naïveté


Les vertus théologales ne dispensent pas la personne des responsabilités qu’elle a vis-à-vis de sa propre humanité


Renoncer à la naïveté, c’est comprendre et accepter que la foi est une lumière dans l’intelligence concernant les choses de Dieu, que l’espérance est une force dans la volonté qui s’appuie sur l’aide divine, que la charité est une amitié avec Dieu. Ces vertus théologales, dites «infuses», c’est-à-dire créées en nous par Dieu Lui-même, ne suppriment pas l’humanité, elles ne la mettent pas entre parenthèses, elles ne dispensent pas la personne des responsabilités qu’elle a vis-à-vis de sa propre humanité. Cette humanité, sauvée en espérance, n’est pas délivrée de toute la pesanteur historique de son passé ni de tout le fardeau du quotidien qui la conditionnent dans tous les actes qui vont former le réseau de son agir personnel et social. On ne devient pas un surhomme parce que l’on est baptisé ; on ne reçoit pas une potion magique qui assure miraculeusement le succès de toutes les décisions et la victoire de tous les combats ; on n’est pas envahi d’un amour indéfectible et consolateur qui nous exalte et transforme tous nos égoïsmes en un pur don de soi et nos amitiés en un rayonnement incandescent. On demeure un être humain avec toutes ses faiblesses, ses langueurs, ses espoirs et ses désespoirs.

Alors, à quoi sert-il d’avoir la foi ? Disons immédiatement, pour ne pas faire languir le lecteur, que la foi ne sert pas à avoir une vie morale rectifiée. Cette responsabilité de respecter la dignité de sa propre humanité ne relève pas de la foi, mais elle est une obligation pour tout homme quelle que soit sa religion. Nous sommes responsables d’être hommes, non pas dans notre nature qui est un donné, mais dans nos actes principaux qui forment la matière de notre agir. Avant toute chose, nous devons respecter notre humanité, car, contrairement aux bêtes, aucun instinct ni aucun déterminisme ne viendra assurer infailliblement notre manière humaine de nous comporter. Bien avant Jésus Christ, les Grecs de l’Antiquité l’avaient compris. Les fondements de l’agir humain se trouvent chez ces maîtres en humanité que furent Socrate, Platon et Aristote.

Aristote, appelé «Le Stagirite1», a donné les fondements d’une éthique de l’agir humain en exposant dans deux traités de morale2 que tout homme ne saurait trouver le bonheur auquel il aspire que s’il agit vertueusement. Ses traités enseignent les vertus fondamentales et indispensables aux actes de l’homme s’il veut agir comme un homme. Saint Thomas d’Aquin a reçu son enseignement et l’a développé avec son génie propre, non seulement dans la Somme Théologique3, mais dans toute son œuvre, principalement dans ses Questions Disputées. L’ensemble des œuvres éthiques de l’Aquinate, loin de former une sorte de règlement de l’agir humain, constitue une réflexion à la fois psychologique et éthique sur l’agir humain qui n’a pas encore été dépassée et qui ne le sera sans doute jamais.


Croire que la grâce nous dispense de tout effort, de tout combat, de toute lutte, c’est agir avec naïveté


Lorsque saint Thomas développe la morale des vertus, il n’édicte pas des normes ; il ne décrit pas non plus un comportement qui découle de la foi. Il se contente de montrer avec force que l’agir de l’homme, son agir humain en tant qu’il est humain, doit répondre aux impératifs humains qui le sollicitent en tant qu’il est humain. Donc, penser qu’avoir la foi supplée à toutes nos responsabilités, croire que la grâce nous dispense de tout effort, de tout combat, de toute lutte, c’est tout simplement agir avec naïveté. Même l’homme le meilleur, même le plus vertueux, ne peut se dispenser de s’interroger sur la valeur de ses actes, sur leur orientation, sur les moyens à prendre pour bien agir, sur l’équilibre de sa propre vie, sur le courage qu’il lui faut pour atteindre tel but. On peut – et même on doit – demander l’aide de Dieu en toutes choses, mais c’est être naïf, ignorant ou paresseux que de croire qu’une grâce magique viendra par surcroît arranger les événements pour que les chemins deviennent faciles, de penser que les événements deviendront dociles à nos volontés, que tout effort sera inutile et qu’une baguette magique mettra les choses à la portée de nos désirs.

Quelle est donc l’utilité de la foi ?

Oui, on peut effectivement se demander à quoi bon la foi si elle ne vient pas nous rendre la vie plus facile. Est-elle une émotion religieuse qui nous éblouit et nous présente un «Dieu» bonasse et pépère, un Christ séduisant, une sorte de leader charismatique qui donne envie de le suivre tant qu’il comble nos envies de sortir de l’ennui, de faire de l’extra-ordinaire ? Est-elle un lieu de rencontres fraternelles ? Une louange enivrante ? Une façon de vivre une «peak experience4» ? Qu’est-ce que l’espérance ? Un compte en banque ? Une assurance tout risque ? Un dû divin ? Qu’est-ce que la charité ? Une commisération humaine ? Une fraternité universelle ? Une aumône faite à l’autre ? Toutes cela n’est souvent qu’une illusion, ou du moins une tentative plus ou moins cachée de nous soustraire à nos responsabilités à l’égard de notre propre humanité. Nous vivons souvent notre foi comme une dévotion, c’est-à-dire comme une recherche de consolation affective, de proximité du divin, d’une intimité secrète où le moi humain communiquant avec le Moi divin deviendrait le seul réconfort de tendresse contre les malheurs et les détresses de la vie. Cela tient tant que la source ne s’assèche pas, tant que les scandales ne l’ébranlent pas, tant que les malheurs ne la mettent pas en doute. Sinon, une question surgit, dont nous ne reconnaissons pas la voix : «Où est-il ton Dieu ?»

Bougies allumées

 
Qu’est-ce qui manque ? Non pas tant la foi qu’une véritable formation humaine. Nous sommes sans «vertu», c’est-à-dire sans énergie morale, parce que nous n’avons pas appris à nous conduire comme un «homme» (vir) ou comme une «femme» (mulier), c’est-à-dire comme un adulte. Ce manque de formation humaine, c’est ce qui affecte beaucoup de chrétiens aujourd’hui. Ce manque se retrouve dans tous les états de vie. Il touche la vie consacrée – encore plus la féminine que la masculine – , où l’on a remplacé la formation humaine par l’obéissance à la Règle assortie d’une spiritualité idéale. Il forme l’ordinaire de la vie conjugale, où l’extase des premières années, la beauté de la sacramentalité cèdent le pas aux difficultés quotidiennes et laissent les époux devant un véritable désarroi face à leur vie «de prière». Pourquoi Dieu ne répond-il pas ? Pourquoi le Seigneur est-il aux abonnés absents, comme me le répétait une religieuse aux abois ? Où est-il ton Dieu ? Où est-il ton Époux ?

Qu’est-ce que cette formation humaine ?


Avoir reçu une formation humaine, c’est avoir appris à être maître de son humanité et de ses actes


Avoir reçu une formation humaine, c’est avoir appris à être maître de son humanité, maître de ses actes. Au tout début de la Somme théologique, saint Thomas donne les moyens de cette responsabilité. L’homme devient maître de ses actes quand il agit en vue d’une fin (un bien réel), quand il veut (quand il aime) et quand il conduit ses actes par sa raison ordonnant une opération vertueuse. Car, sans la vertu, sans la prudence dans l’intelligence, la justice dans la volonté, l’équilibre dans l’affectivité, la force dans le combat, l’homme n’est pas maître de ses actes. Il est faible face aux séductions du monde de la consommation ; il est un pantin devant les luttes qu’il doit soutenir ; il s’appuie sur ses intuitions pour savoir ce qu’il faut choisir ; il réduit souvent l’autre au rang d’objet au lieu de le servir. Les quatre vertus cardinales que je viens de nommer forment l’armature de la vie humaine ; elles sont l’indispensable moyen d’une véritable vie d’adulte. Elles sont sources d’une véritable liberté, d’une autonomie réelle. Elles disposent à servir et non à être servi. Surtout, elle s’acquièrent par la pratique et non pas par une sorte d’infusion magique.

Mais si l’homme devient homme par la vertu morale, à quoi donc lui sert la foi pour devenir un «bon chrétien» ?

La foi ne fait pas des bons chrétiens

Non la foi ne fait pas des «bons chrétiens», c’est-à-dire des hommes gentils sous tous rapports, des hommes qui mènent une vie confortable, qui sont socialement renommés, qui font l’aumône, qui soutiennent leur curé quand il leur convient et qui sont à la messe tous les dimanches. Les bons chrétiens sont trop souvent des hommes de compromission, des hommes qui pactisent, qui n’ont pas l’énergie du bien, qui cherchent à éviter le conflit.


La foi ne supplante pas la vertu mais a besoin d’elle pour nous faire connaître qui est Jésus Christ


La foi ne supplante pas la vertu, elle ne la dépasse pas, elle en a besoin ! La foi éclaire l’intelligence pour nous faire connaître qui est Jésus Christ dans toute l’amplitude de sa personne. Elle nous invite à le suivre totalement et jusqu’au bout, et non seulement à lui faire confiance pour qu’il nous comble de tout ce que nous désirons.

Comment le suivre ? En imitant ses vertus ! D’abord, son intelligence du Père, sa contemplation de l’œuvre divine, sa science des hommes. Ensuite, ses grandes vertus morales. Nous devons penser et prendre nos décisions dans la prudence du Christ, nous regarder et agir avec les autres dans la justice du Christ et dans l’amitié du Christ pour tous les hommes, ancrer notre chasteté conjugale, familiale et consacrée dans la chasteté du Christ, maîtriser nos appétits dans l’équilibre humain du Christ ; nous devons combattre avec la force et le courage du Christ, qui va jusqu’à offrir sa vie pour tous les hommes.

Les vertus du Christ, nous ne pouvons les imiter que si le Créateur dispose Lui-même notre humanité à agir dans son Fils. C’est pourquoi Il ne nous donne pas uniquement les vertus théologales qui nous tournent vers Lui. Il met en nous les dispositions aux vertus du Christ, Il les crée en nous. Sans ce secours, nous ne pourrions pas dire que le Christ vit en nous. Si Dieu met en nous les dispositions à la prudence du Christ, à la patience du Christ, Il nous demande de faire notre part du travail. Car la prudence du Christ, la chasteté du Christ, etc., ne peuvent pas agir en nous si nous ne donnons pas notre humanité au Christ, c’est-à-dire si nous ne nous préoccupons pas d’acquérir la vertu humaine qui pourra être portée par la grâce du baptême à agir comme le Christ et en Lui. Nous devons acquérir la vertu morale, prendre la responsabilité de notre humanité, nous préoccuper de son intégrité, avoir le souci de sa beauté, pour qu’elle nous élève par l’Esprit, afin que nous devenions les vrais membres de son Corps. Car non seulement il faut suivre le Christ, mais il faut prendre notre Croix. Prendre notre Croix, c’est devenir plus totalement homme pour que cette humanité soit élevée à la gloire de vivre, déjà sur cette terre, la plénitude de l’humanité christique.

J’ai écrit cet article comme une introduction à la publicité que ce numéro de la SRP diffuse cette semaine. Vous trouverez le dépliant qui annonce la formation humaine que donne l’Institut Karol Wojtyla (IKW). D’une façon différente de celle des sessions Amour, Sexualité et Vie Chrétienne qui existent depuis vingt-cinq ans, l’IKW poursuit le même but : la formation humaine. Allez voir sur le site le programme de l’une et l’autre activités. Si vous avez déjà fait la session, n’oubliez pas de la faire connaître.

Aline Lizotte

 


1 – Stagire est une ancienne cité de Macédoine située en Chalcidique. Elle est principalement connue pour être le lieu de naissance d’Aristote.

2 – L’Éthique à Nicomaque et l’Éthique à Eudème.

3 – Voir la deuxième partie de la Somme théologique : Ia-IIae et IIa-IIae.

4 – Un temps fort, où l’expérience vécue est intense.

 

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