Macron devant la perspective d'une majorité absolue

«Il y a encore deux mois, avant le premier tour de la présidentielle, beaucoup se demandaient avec quelle majorité gouvernerait Emmanuel Macron en cas d’accession à l’Élysée. L’argument de la ‘majorité introuvable’ était largement mis en avant par ses concurrents, dans l’espoir d’inverser la tendance avant le premier tour de l’élection présidentielle. À l’issue du premier tour des législatives, dimanche, cette crainte est balayée. Volatilisée même», constatent Les Échos.

Le bilan dressé par la presse française le lundi 12 juin, au lendemain du premier tour des élections législatives, est clair. La victoire du parti d’Emmanuel Macron est sans appel : La République En Marche (LREM) et son allié le MoDem ont obtenu 32,2 % des suffrages. De plus, «le PS a été laminé, le FN et la France insoumise ont vu leur score en net repli par rapport à celui de la présidentielle et n’auront pas de groupe à l’Assemblée, tandis que celui de LR devrait être divisé par deux au moins, voire beaucoup plus. Après la présidentielle, la recomposition de la vie politique a connu une nouvelle, et spectaculaire, étape» explique le même journal. Pour ces partis, si la claque est politique, elle est aussi financière, puisque leur dotation en fonds publics s’en trouvera considérablement diminuée.

Stupeur et tremblement

Les titres des quotidiens nationaux reflètent une certaine stupeur devant un score qualifié d’«historique», qui inspire diverses métaphores : «raz de marée», «déferlante», «vague bleu Macron», «big bang», «Ce n’est pas une marche mais un galop». «Une majorité écrasante», titre Le Figaro ; «Macron plie le match», déclare L’Opinion ; «Un coup de maître», pour Le Parisien ; «L’OPA», s’exclame Libération. «Qui l’eût cru ? Qui l’eût dit ? Une formation politique qui n’existait pas il y a deux ans est donc en passe de rafler une insolente majorité à l’Assemblée nationale, bouleversant du même coup un paysage politique que l’on a longtemps pensé immuable», commente Le Figaro. C’est «la victoire totale de la stratégie du renouvellement promise» par le chef de l’État, estime L’Alsace.

Les Échos se livrent à une première analyse des raisons de cette victoire : «Depuis son élection, [Macron] a systématiquement suivi les deux préceptes non écrits d’une campagne électorale gagnante : mobiliser son camp et – plus compliqué – démobiliser le camp adverse. Fonction présidentielle rehaussée, ministres piochés dans la société civile…, il a traduit ses promesses en actes pour entretenir l’élan de la présidentielle. Il a aussi multiplié les gestes de séduction et/ou de déstabilisation à l’adresse des électeurs des partis traditionnels pour les inciter à rester chez eux. Il a nommé un Premier ministre de droite. Il a envoyé ses meilleurs candidats contre les têtes d’affiche PS. Il a ouvert les dossiers consensuels et entretenu le flou sur les autres. Sur quoi s’opposer, dès lors ? »

Triomphe d’un parti minoritaire

La victoire écrasante de LREM n’en a pas moins un goût amer. L’analyse des résultats vient en effet apporter une nuance de taille à ce succès : en raison d’un niveau record de l’abstention (51,29 %), LREM ne recueille que 15 % des voix des inscrits (3 fois moins de voix qu’à la présidentielle), ou encore 1/6 de l’ensemble du corps électoral. L’abstention est supérieure de 8 à 9 points par rapport à celle des dernières législatives. D’où le commentaire synthétique de Contrepoints : c’est le «triomphe absolu d’un parti extraordinairement minoritaire».

Le journal Les Échos note une insistance des éditorialistes français de tous bords sur ce paradoxe en relevant ces commentaires dans sa revue de presse du lundi : «Ni ses 24 % du premier tour de l’élection présidentielle, ni les 50 % d’abstention de ce dimanche ne doivent donner l’illusion d’une France convertie à la “macronmania”», commente L’Opinion ; «Le taux d’abstention record et le chamboulement auquel on assiste témoignent d’une très grande versatilité, voire d’une défiance, du corps électoral», précise Le Journal de la Haute-Marne. Pour L’Humanité , «l’abstention sort vainqueur» du scrutin.

Comment interpréter cette abstention massive, une tendance qui ne cesse de s’amplifier en France depuis 1978 ? Lassitude devant les scrutins ? Ressentiments nourris par le feuilleton des révélations ? Perte des repères politiques ? «L’abstention a concouru à rendre LREM plus fort et à affaiblir non pas une, mais quatre oppositions divisées (LR, PS, FN, FI). La stratégie d’Emmanuel Macron a payé. […] Mais, pour la suite, que porte, plus profondément, cette abstention inédite ? Du fatalisme, un manque d’enthousiasme pour le nouveau président, l’impression des Français les moins favorisés de ne pas faire partie de l’aventure ? C’est bien connu, on peut gagner une bataille sans avoir encore forcément gagné la guerre», expliquent Les Échos. «L’idée que les jeux semblaient être faits avant même le vote, l’absence d’adhésion forte à l’offre incarnée par le nouveau président sont des causes probables de cette absence de mobilisation, tout comme le délitement de la gauche de gouvernement, défaite dimanche, et les divisions à droite» explique La Croix. «Le taux d’abstention record et le chamboulement auquel on assiste témoignent d’une très grande versatilité, voire d’une défiance, du corps électoral», explique Le Journal de la Haute-Marne. L’abstention record traduirait-elle plus profondément une colère contenue du peuple, dont les attentes sur des problèmes majeurs pour le pays n’ont pas trouvé de réponse dans les programmes des partis ?

Quoi qu’il en soit de ses causes, cet attentisme est porteur de menaces, car il amène ses tenants à s’exprimer sous différentes formes : «Pour gouverner, il vaut mieux pouvoir compter sur une adhésion nette à son projet et avoir l’opposition au Parlement plutôt que dans la rue. Pour l’instant, on n’a ni l’un ni l’autre», constate Ouest-France.

Autant d’interrogations et de réticences qui semblent avoir été aussitôt prises en compte par le Président, comme le notent Les Échos rapportant ces paroles du porte-parole du Gouvernement : «L’abstention record qui a marqué le premier tour des élections législatives est un échec et le gouvernement s’attachera à apporter des réponses au quotidien aux Français qui ont ainsi exprimé leur défiance.»

Les faiblesses d’une trop grande force

«Le raz-de-marée annoncé dimanche prochain sonne comme un quitus donné par les Français», explique La Nouvelle République du Centre-Ouest. Mais cette force contient en elle-même sa propre faiblesse : le risque d’une Assemblée nationale composée d’une majorité écrasante et silencieuse, de 95 % de néophytes qui vont devoir prendre leurs marques, et d’une opposition réduite au minimum, rendue presque inaudible. «Emmanuel Macron court le risque d’obtenir une majorité pléthorique, donc un peu compliquée à tenir , et surtout de la devoir à une participation trop faible pour ne pas soulever de questions», avertit Les Échos. Par ailleurs, pour les nouveaux élus, le défi consiste à «ne pas se contenter d’être à l’Assemblée nationale les “godillots” du renouveau», explique La Croix.

Par ailleurs, l’ampleur de la victoire de LREM au premier tour a fait ressurgir la question de la proportionnelle. Emmanuel Macron avait évoqué cette possibilité pendant la campagne, mais sans en préciser les modalités. D’après Les Échos, «la réforme pourrait être lancée en 2018, selon une source gouvernementale».

Concluons avec l’éditorialiste de La Croix : «L’horizon est dégagé pour les nombreux projets du président de la République, notamment sur le Code du travail et la moralisation de la vie politique. L’été réformateur s’annonce chargé. Mais tout n’est pas réglé, compte tenu notamment de la faible expérience de ces nouveaux élus. L’Assemblée nationale, dans la logique du quinquennat, est devenue la chambre d’enregistrement des volontés de l’exécutif. Pourront-ils faire entendre leur voix ? Le défi demeure, pour eux comme pour ceux qui les ont précédés, d’être (enfin) capables, en légiférant, de prendre en compte les aspirations des citoyens.»

Laure-Marie de Synthe

 

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