Le pape François à Fatima

Portugal, 13 mai 1917. Lucia (10 ans), Francisco (9 ans) et Jacinta (7 ans), trois petits bergers de Fatima, une paroisse rurale située à 130 km au nord de Lisbonne, gardent leur troupeau sur une terre rocailleuse, à la Cova da Iria. La Vierge Marie leur apparaît et leur confie un long message. Elle revient ensuite tous les mois, jusqu’au 13 octobre, où près de 70 000 personnes – dont beaucoup d’incroyants et de journalistes – assistent au miracle promis le 13 mai : une «danse du soleil». Ces faits sont reconnus par l’Église catholique en 1930. «C’est l’histoire la plus simple qui soit. Mais elle va devenir l’un des plus denses mystères de l’Église catholique du XXe siècle» écrit dans Le Figaro Jean-Marie Guénois, chroniquant le voyage du pape François à Fatima pour le centième anniversaire des apparitions.

Simple, Fatima ? Voir !… Phénomènes extraordinaires, demandes de la Vierge et messages liés au contexte géopolitique, triple secret au dévoilement progressif ont fait – et font encore – l’objet de quantité de spéculations en raison de leurs liens avec l’histoire contemporaine, celle du monde et celle de l’Église, en particulier l’évolution que celle-ci a connue depuis le dernier Concile. «L’histoire simple de Fatima est donc liée à celle, complexe, des papes du XXe siècle. Et le pape François? En se rendant à Fatima, il entend clore définitivement les spéculations», affirme le même journaliste du Figaro. A-t-il accompli la mission qu’il s’est fixée ?

«Un message de paix»

Lors de son pèlerinage des 13 et 14 mai à Fatima – tout comme lors de son récent voyage en Égypte – , le thème de la paix habitait le pape, pour qui cette préoccupation devient une priorité, et comme une obsession. «Entouré de mille enfants, il a déposé au pied de la Vierge une autre rose en or tout en priant le ‘Dieu (qui) agit dans l’histoire humaine’ afin qu’il suscite ‘la concorde entre tous les peuples’. Unis à ceux qui ‘prient les mystères du Christ pour obtenir la paix’ depuis un siècle à Fatima, il a supplié la ‘Dame au manteau blanc’ pour qu’elle ‘unisse tous les hommes dans une unique famille humaine’ afin d’en finir avec ‘toutes les guerres qui détruisent le monde’ » rapporte Le Figaro. Le journal La Croix titrait d’ailleurs en une quelques jours auparavant : «Le pape à Fatima, un message de paix pour le monde».

Relatant la soirée du vendredi sur l’esplanade des sanctuaires, ce même journal mettait de nouveau en relief cet aspect : «François est en effet venu en pèlerinage. ‘Pèlerin de la Paix qu’en ce lieu tu annonces, je loue le Christ, notre paix, et pour le monde je demande la concorde entre tous les peuples’, a-t-il prié devant la petite chapelle des apparitions, rappelant ainsi que c’est en pleine Première Guerre mondiale que la Vierge était apparue. […] Il a dénoncé ensuite ‘toutes les guerres qui détruisent le monde dans lequel nous vivons’, priant pour que les fidèles soient ‘pèlerins sur tous les chemins’. ‘Nous abattrons tous les murs et nous vaincrons toutes les frontières, en allant vers toutes les périphéries, en y révélant la justice et la paix de Dieu’.» Comme le rapporte l’agence Zenit, le pape lui-même, dans l’avion qui le ramenait de Lisbonne, se prêtant comme à son habitude à un échange de propos avec les journalistes, à la question «Que reste-t-il maintenant de ce moment historique pour l’Église et pour le monde ?» a fait cette réponse : «Un message de paix». Et, prolongeant son propos, il déclarait : «De quoi est-ce que je parlerai désormais avec quiconque ? De la paix».

La paix était bien au cœur du message donné par la Vierge à Fatima en 1917, alors que la guerre faisait rage depuis plusieurs années en Europe, et que se dessinaient certaines prémices de conflits à venir, avec la révolution bolchevique en Russie, qui eut lieu dans le même mois où le cycle marial s’achevait au Portugal1. Les demandes de la Vierge Marie étaient claires et précises : pénitence, prière et conversion. Elle privilégiait deux moyens : la dévotion à son Cœur immaculé2 et la récitation du Rosaire3. Elle annonçait que la Russie répandrait ses erreurs dans le monde et que de ces erreurs surgiraient guerres, révolutions et persécutions contre l’Église. Pour éviter ces malheurs elle demandait avant tout un repentir sincère de l’humanité et un retour aux principes de la morale chrétienne. Elle y joignit deux demandes spécifiques : la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé, que le Pape devait faire en union avec tous les évêques du monde, et (plus tard) la propagation de la pratique du premier samedi du mois4.

«Quelle Marie ?»

Le deuxième thème du voyage pontifical, la mission de l’Église dans le monde, a-t-il ouvert la voie à une intensification de ces moyens auxquels la Vierge de Fatima accordait une efficacité pacificatrice sans égale ?

«Plus tard, dans la soirée5, […] le pape François a corrigé certains excès connus de la dévotion mariale», explique l’envoyé spécial du Figaro, qui poursuit : «De “quelle Marie s’agit-il ?”, s’est interrogé François, avant de lancer une mise au point inédite dans l’Église catholique : “Quelle Marie ? Une maîtresse de vie spirituelle, la première qui a suivi le Christ sur la ‘voie étroite de la Croix’, nous donnant l’exemple ou au contraire une ‘Dame inaccessible’ et donc inimitable? La ‘Bienheureuse, pour avoir cru’, toujours et en toutes circonstances, aux paroles divines ; ou au contraire une ‘image pieuse’ à laquelle on a recours pour recevoir des faveurs à bas coût ? La Vierge Marie de l’Évangile, vénérée par l’Église priante ; ou au contraire une Marie affublée d’une sensibilité subjective qu’on voit tenir ferme le bras justicier de Dieu prêt à punir : une Marie meilleure que le Christ, vu comme un juge impitoyable, plus miséricordieuse que l’Agneau immolé pour nous ?”

Et François d’attaquer une certaine spiritualité mariale effectivement fondée sur la crainte du châtiment divin : “On commet une grande injustice contre Dieu et contre sa grâce quand on affirme en premier lieu que les pécheurs sont punis par son jugement sans placer avant – comme le manifeste l’Évangile – qu’ils sont pardonnés par sa miséricorde ! Nous devons faire passer la miséricorde avant le jugement et, de toute façon, le jugement de Dieu sera toujours fait à la lumière de sa miséricorde. […] Mettons de côté toute forme de peur et de crainte, parce que cela ne convient pas à celui qui est aimé”.»

Cette dialectique pontificale des «deux Marie» a inspiré au journal Belgicatho ce commentaire : «Lorsque le pape se demande « Quelle Marie? » et évoque une « Dame inaccessible et inimitable », ou une « image pieuse prodiguant des faveurs à bas coût », ou encore une « Marie affublée d’une sensibilité subjective retenant le bras justicier de Dieu », on peut s’interroger sur la cible visée. Certains y voient des allusions claires au message de Fatima lui-même évoquant de possibles châtiments et insistant sur la pénitence et la conversion, message que le pape actuel est peu enclin à relayer. De même, cette fameuse consécration de la Russie et du monde au Cœur immaculé de Marie demandée expressément a-t-elle jamais été faite ? Peut-on reconnaître, dans la prière du pape, le 13 octobre 2013, une formule de consécration satisfaisante ? Les affirmations péremptoires du cardinal Parolin à Fatima vendredi soir assurant que « le peuple, les évêques, le Pape ne sont pas restés sourds aux demandes de la Mère de Dieu et des hommes : le monde entier lui a été consacré » dissipent-elles les doutes légitimes de ceux qui affirment qu’une consécration solennelle faite par le pape en communion avec tous les évêques du monde n’a jamais été formellement accomplie ?

De son côté, Roberto de Mattei dans Il Tempo, se livre au commentaire suivant : «Le Pape François […] n’a abordé aucun de ces thèmes (pénitence, châtiment, enfer). […] La dimension tragique du message de Fatima, qui tourne autour des concepts de péché et de châtiment est mise de côté. […] Si nous vivons aujourd’hui dans une “troisième guerre mondiale en morceaux”, comme le dit souvent le pape François, comment ne pas la relier à la terrible explosion d’immoralité contemporaine, parvenue au point de légaliser l’inversion des lois morales ? La Sainte Vierge a dit encore à Jacinta qu’en l’absence d’amendement et de pénitence, l’humanité serait punie, mais qu’à la fin son Cœur Immaculé triompherait et le monde entier se convertirait. Aujourd’hui, non seulement le mot châtiment est abhorré, puisque la miséricorde de Dieu efface tout péché, mais l’idée même de conversion est indésirable puisque le prosélytisme, selon le pape François, “est le poison le plus fort contre le chemin œcuménique”.

D’où la réflexion du vaticaniste Aldo Maria Valli sur son blog : «L’enfer, la peur de Dieu, le chapelet, la prière de réparation, les âmes du purgatoire, les sacrifices : les plus âgés d’entre nous savent que l’Église, autrefois, parlait ainsi, ils savent que ces choses, autrefois, étaient dites, et qu’il y en avait qui y croyaient. Mais, pour un jeune de vingt ou trente ans, en admettant que le problème se pose, c’est vraiment quelque chose d’incompréhensible. Est-il possible que notre bon Dieu puisse nous traiter ainsi ? Fatima est un enchevêtrement de questions et de mystères, mais le plus grand mystère, à y regarder de plus près, c’est celui-là : comment peuvent tenir ensemble l’Église de 1917, avec l’enfer, les flammes, le purgatoire, les sacrifices, le châtiment, et ainsi de suite, et l’Église de 2017, qui n’est que pardon, rencontre, miséricorde, accueil ?» Et il ajoute : «Attention : je ne suis pas en train de dire que cette Église-ci était meilleure que celle-là. Le problème est très complexe et le traiter en quelques mots ne serait pas sérieux. Je suis en train de dire que voir une Église qui va célébrer Fatima, mais en même temps est très différente de tout ce que représente Fatima, provoque un sentiment un peu étrange.»

Dans le livre paru en 2013 et intitulé Sur la terre comme au ciel6, qui est une conversation entre le futur pape François et le rabbin Abraham Skorka, le cardinal Bergoglio déclare : «Je ressens une méfiance immédiate devant des cas de guérison, même quand il s’agit de révélations ou de visions ; ce sont toutes des choses qui me mettent sur la défensive. Dieu n’est pas une sorte de Correo Andreani (un courrier) qui envoie constamment des messages». On peut penser que les apparitions de Fatima avec leurs notes particulières très prononcées entrent difficilement dans l’univers spirituel du pape François et que là se trouve l’explication de ce «sentiment un peu étrange» que peut laisser son pèlerinage à Fatima.

Laure-Marie de Synthe

Photo : Centro Televisivo Vaticano / Wikimedia Commons

 


1 – Les apparitions de 1917 à Fatima s’inscrivent dans un climat politique et social très conflictuel au Portugal même. En 1910 est proclamée une république laïque et antichrétienne, sur le modèle de la République française de 1905. Les membres de l’exécutif portugais appartiennent presque tous aux loges maçonniques et sont décidés à mener une lutte frontale contre l’Église. Les apparitions mariales de 1917 réveillent la ferveur populaire. La presse étouffe la nouvelle puis la discrédite dès lors qu’elle se répand massivement et que les pèlerins affluent. La répression de la moindre manifestation publique de la foi chrétienne est à l’origine de l’emprisonnement des voyants au mois d’août 1917. L’apparition du 13 août et les phénomènes auxquels assistèrent plusieurs milliers de personnes mirent définitivement en échec la politique anticléricale des notables de la région.

2 – Apparition du 13 juin 1917 : «Jésus […] veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé»

3 – Apparition du 13 juillet 1917 : «Je veux que […]vous continuiez à réciter le chapelet tous les jours en l’honneur de Notre-Dame du Rosaire, pour obtenir la paix du monde et la fin de la guerre parce qu’elle seule peut les obtenir.»

4 – La Vierge fit cette demande à Lucia, devenue religieuse, lors d’une apparition en 1925 à Pontevedra.

5 – Il s’agit de la soirée du vendredi 12 mai, avant la récitation du chapelet.

6 – Jorge Bergoglio, Abraham Skorka, Abel Gerschenfeld (Traducteur), Anatole Muchnik (Traducteur), Sur la terre comme au ciel, Paris, R. Laffont, mai 2013.

 

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