Politique et bien commun

«Personne ou presque n’y croyait, et pourtant ! Depuis sa démission du gouvernement le 30 août dernier, il a poussé Hollande à renoncer, épuisé Valls, dynamité la gauche et “cornérisé” la droite. Les marcheurs et les cadres qui avaient rallié Macron, souvent néophytes en politique, ont eu raison des professionnels de la politique. Lui-même est à bien des égards issu de ce ‘système’ qu’il dénonce depuis le début, mais il a réussi à se distinguer. Et finalement à convaincre des Français qui ont montré tout au long de cette présidentielle leur envie de changement.» Ce parcours fulgurant que retrace Le Parisien ne manque pas d’interroger sur ce que la France vient de vivre à l’occasion de l’élection de son nouveau président, Emmanuel Macron. Lumières et ombres s’y mêlent, comme dans les clair-obscurs d’un tableau où il faut retrouver ses repères.

Une élection historique

Comme le relève le Huffington Post, l’élection présidentielle française 2017, qui a abouti à la victoire d’Emmanuel Macron, est sans aucun doute appelée à être historique à plus d’un titre. Parmi les vingt-cinq qu’il énumère, relevons quelques-unes de ses particularités les plus notables.

  • Le président de la République en titre qui, d’un point de vue constitutionnel et compte tenu de son âge et de son état de santé, était en mesure d’être candidat, a renoncé à se présenter pour un nouveau mandat.
  • C’est la première fois que les deux principaux partis politiques français depuis près de 40 ans ont organisé tous les deux une primaire ouverte pour désigner leur candidat à la présidentielle. Celle de la droite a conduit à l’élimination des deux favoris. Pour la gauche, le premier ministre sortant, Manuel Valls, a été battu à la primaire socialiste. Les gagnants de ces primaires ont été désignés dans une logique identitaire plutôt que dans une logique de «vote utile» : François Fillon, considéré par une majorité d’électeurs comme plus de droite qu’Alain Juppé, et Benoît Hamon, perçu comme représentant davantage la gauche que Manuel Valls.
  • La divulgation d’affaires par la presse durant la campagne électorale a joué un rôle déterminant dans le résultat final. Elle a envahi le débat et coûté à François Fillon sa qualification pour le second tour.
  • La campagne présidentielle a été incertaine et déroutante, mais aussi décevante. Au premier tour, les électeurs ont voté dans un certain flou, en particulier sur le programme d’Emmanuel Macron. Un second tour Marine Le Pen-Jean-Luc Mélenchon paraissait tout à fait envisageable.
  • La candidate du FN est arrivée au premier tour devant le candidat de la droite. Aux premier et second tours, elle a largement dépassé le record historique qui avait été réalisé par le FN au second tour des élections régionales de 2015 avec 6,8 millions de voix. Le FN n’a jamais semblé si près de pouvoir l’emporter.
  • Les votes blancs et nuls ont été très élevés au second tour. C’est aussi la première fois depuis 1969 que le taux de participation baisse de façon significative entre le premier et le second tour.
  • Emmanuel Macron est le président le plus jeune de toute l’histoire de la République française lors de son élection. Inconnu deux ans auparavant, champion du «ni droite, ni gauche», il n’était pas membre d’un parti politique et n’a jamais eu de mandat électif.
  • Les incertitudes sur les élections législatives et sur la capacité du nouveau président de la République à obtenir une majorité à l’Assemblée nationale sont grandes.

Une presse soulagée mais prudente

Scrutée avec attention, l’issue du scrutin présidentiel français a été saluée positivement par la majorité des médias, même si des réserves apparaissent. Nombreuses sont en effet les raisons de relativiser du succès d’Emmanuel Macron.

La presse française se montre à la fois soulagée, admirative et exigeante devant une victoire jugée à la fois large et fragile. Selon Le Point en effet, «au lendemain de l’élection de ce jeune président à la trajectoire météorique, la presse oscille entre enthousiasme et scepticisme, tant cette présidentielle 2017 mêle dans sa singularité les signes de renouveau aux ferments d’inquiétude.»

L’enthousiasme s’étale à la une du quotidien économique Les Échos, qui salue l’espoir que fait naître le résultat de dimanche : «Il y a longtemps que l’on n’avait pas accolé ces deux mots. La France sourit. Avec Emmanuel Macron, élu très largement ce dimanche à 65,9 % des voix, la France grondeuse a conjuré la fatalité populiste qui semblait gagner le monde occidental. Macron, ou l’anti-Trump. Elle a choisi la jeunesse, le renouveau, l’Europe, la réforme. Elle a choisi d’y croire, encore. L’épopée spectaculaire du jeune conseiller élyséen ayant réussi à se jouer du vieux monde politique et à déjouer les pièges d’une campagne nauséeuse sonne comme une promesse de renaissance pour un pays encore englué.»

Libération ne cache pas sa satisfaction en saluant la victoire de l’ancien ministre de l’Économie d’un «Bien joué». Le quotidien se réjouit autant de la victoire d’Emmanuel Macron que de la défaite de Marine Le Pen : à l’opposé du portrait de une du nouveau président, la quatrième de couverture est barrée d’un «Bien fait» adressé à Marine Le Pen. «Dans l’ultime bataille, la République l’emporte. Ébranlée, fissurée, bousculée par un parti de l’intolérance qui a réuni jusqu’à 42 % des intentions de vote durant la campagne, la France vient de signifier aux xénophobes – même s’ils restent forts, menaçants, actifs – qu’elle ne voulait pas d’eux», écrit son directeur, Laurent Joffrin. Mais le journal souligne que la forte abstention, malgré la menace du FN, est déjà le signe d’une insatisfaction vis-à-vis du nouveau président et fait de son élection une «victoire sous pression» : « Sur les plus de 65 % d’électeurs qui l’ont choisi, plus des deux tiers auraient sans doute préféré voter pour quelqu’un d’autre».

Si, d’une façon plutôt sobre, Le Figaro évoque en une «la victoire en marchant» du nouveau locataire de l’Élysée, il ne se montre pas moins prudent sur ce qu’elle inaugure. Dans son éditorial en effet, Alexis Brézet nuance fortement l’ampleur du succès d’Emmanuel Macron : «Ne nous y trompons pas : la France de Macron […] existe bel et bien – et c’est heureux. Mais elle ne représente qu’un quart des Français. Deux autres quarts (les “lepénistes” et les “mélenchonistes”, auxquels on pourrait ajouter les partisans de Hamon) sont radicalement hostiles aux valeurs qu’elle incarne», écrit-il. Une réflexion à laquelle fait écho Guillaume Goubert dans l’édition de La Croix titrant sur «Une victoire large et fragile». Il relève le paradoxe de l’élection : «Quoi qu’il arrive, Emmanuel Macron ne devra jamais oublier qu’il a été à la fois très bien et très mal élu. Très bien car il a bénéficié d’un des scores les plus élevés de la Ve République. Très mal parce que de nombreux citoyens ont voté en sa faveur non par adhésion, mais uniquement pour écarter la menace du Front national», ajoute l’éditorialiste.

L’Humanité affirme qu’il n’y aura pas d’état de grâce et annonce qu’«un nouveau combat commence» contre un président élu «sans adhésion». Dans son éditorial, Patrick Apel-Muller explique qu’«Emmanuel Macron veut frapper vite parce qu’il est faible» et que «les élections législatives sont donc une première étape importante pour lui mettre des bâtons dans les roues».

De façon plus positive, Nicolas Beytout estime dans L’Opinion que le premier défi du nouveau président «sera de profiter de cet élan acquis dans les urnes […] pour se construire de vraies fondations parlementaires et se doter d’une base partisane solide». De même, Christophe Bonnefoy, dans Le Journal de la Haute-Marne, explique que «gagner la présidentielle, finalement, aura été le plus simple pour Emmanuel Macron. Pouvoir s’appuyer sur une Assemblée qui soutiendra sa politique sera beaucoup plus ardu, pour un ex-candidat qui se veut le champion du ‘ni droite, ni gauche’, mais aura besoin des deux pour gouverner… et de contenter chacun».

Comme le rapportent Les Échos, la presse étrangère balance entre l’inquiétude outre-Manche du côté des partisans du Brexit et le soulagement en Allemagne, où l’on voit dans le résultat de l’élection la victoire de l’Europe. De nombreux médias mettent en avant le profil singulier du candidat, un «outsider» inconnu quelques années auparavant, en dehors des partis traditionnels, une singularité qui fait entrevoir à certains la possibilité d’un renouveau politique.

Les journaux britanniques saluent la victoire d’Emmanuel Macron, le Times évoquant même un «raz-de-marée» électoral en sa faveur ! Mais l’enthousiasme reste mitigé : «Macron gagne la présidence mais le pays reste divisé», analyse le quotidien britannique The Guardian. Le journal considère que, même si la France «a échappé à une crise cardiaque», l’Europe ne doit pas se réjouir trop vite. «Si l’Europe ne change pas sa direction, ça [cette élection] aura seulement eu l’effet de repousser le jour fatidique», explique-t-il. Le quotidien s’inquiète notamment du niveau record de l’extrême droite, soit plus d’un tiers des suffrages exprimés. Globalement, la presse britannique s’attend à un négociateur difficile dans le cadre du Brexit et à un renforcement du couple franco-allemand face à Theresa May. Le Daily Telegraph estime ainsi que cette victoire est une mauvaise nouvelle pour le Brexit du point de vue de la Grande-Bretagne. Le Daily Mail a choisi de faire tout simplement l’impasse sur l’information en une.

En Allemagne, où plusieurs chaînes de télévision ont consacré une émission spéciale aux élections françaises, le soulagement est net à la une des principaux quotidiens. «Merci la France», a titré le quotidien populaire Bild dans son édition en ligne et «La France a dit OUI [en français dans le texte, NDLR] à l’Europe» dans son édition papier. «Ouf», se contente de dire l’hebdomadaire Die Zeit, qui souligne que le vainqueur de l’élection ne doit pas sa victoire à lui-même «mais à son adversaire», que les électeurs ont voulu éliminer. Pour le quotidien allemand conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung, «l’Europe évite le cauchemar». Mais le journal reste mesuré en expliquant qu’elle «ne doit pas se faire d’illusions pour autant».

Aux États-Unis, la nouvelle est bien accueillie. Donald Trump, que certains soupçonnaient d’être plus favorable à la victoire de Marine Le Pen, s’est dit dans un tweet «très impatient» de travailler avec lui. «Félicitations à Emmanuel Macron pour sa large victoire aujourd’hui comme prochain président de la France». Hillary Clinton a évoqué sur le même réseau social une «victoire pour Macron, pour la France, l’Union européenne [UE] et le monde.» Le Washington Post salue une «défaite du populisme» et le Wall Street Journal, «un coup d’arrêt à la vague nationaliste en Europe». Pour le New York Times, qui est revenu sur l’affaire des cyberattaques visant Emmanuel Macron, «la défaite [de Marine Le Pen] montre de nouveaux signes que la vague populiste, qui a entraîné la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne et l’avènement de Donald Trump à la Maison Blanche, semble avoir atteint son pic, pour l’instant.»

Le «triple» revers de la médaille…

Un Président élu «par défaut»

Il apparaît clairement qu’entre une abstention record pour un second tour d’élection présidentielle, le niveau des bulletins blancs et les motivations du vote en faveur d’Emmanuel Macron, le nouveau Président de la République a été élu «par défaut». Il a davantage fédéré les opposants à Marine Le Pen que ses propres partisans. Emmanuel Macron va donc devoir rassembler les Français autour de trois dossiers esentiels : la lutte contre le chômage, la sécurité (terrorisme et délinquance) et l’affirmation de la voix de la France au plan international.

Une incertitude forte sur son cap politique

Les questions ne manquent pas : «Quel est le projet d’Emmanuel Macron ? Quels sont ses véritables objectifs à court, moyen et long terme ? Quelle est sa vision pour la France ? Quelle sera sa méthode ? Quelle sera sa feuille de route d’action gouvernementale ? Avec quelle équipe entend-il gouverner ? Quelle sera la composition des cabinets ministériels ? Qui seront ses candidats aux législatives ? La République en marche sera-t-elle un parti politique comme les autres ? Sinon, quelles seront ses spécificités ? Quelles relations entretiendra-t-il avec les autres partis politiques ? Comment compte-t-il garantir aux Français qu’il a entendu le message adressé au premier puis au deuxième tour de l’élection présidentielle (votes extrêmes importants, votes blancs et nuls, abstention…) ? Comment va-t-il réconcilier les Français ? Comment compte-t-il servir la famille et répondre aux attentes de millions de familles ?», énumère un communiqué de la Manif pour tous. Et celui-ci de conclure : «Cette élection présidentielle n’a pas seulement été unique par ses innombrables rebondissements mais aussi par la situation inédite qu’elle engendre et l’incertitude du résultats des législatives où tant de scénarios sont possibles».

Un pays divisé

«Avec 4,2 millions de bulletins blancs ou nuls, ajoutés aux de 11 millions de bulletins frontistes, Emmanuel Macron part avec un handicap d’environ 15 millions de Français hostiles, alors qu’il ne disposerait que d’environ 20 millions de plus ou moins sympathisants à ne pas braquer. Il ne faut pas oublier son score au premier tour : Emmanuel Macron, le président de tous les Français, ne dispose à l’heure actuelle véritablement que de 8 656 000 partisans soit 18 % seulement du corps électoral dont on sait qu’ils comptent essentiellement parmi les Françaises et les Français les plus aisés de nos grandes agglomérations. Paris en est l’illustration la plus frappante pour cette élection présidentielle», analyse Le Monde.

Le deuxième tour de l’élection présidentielle a cristallisé les fractures françaises, déjà notables au premier tour : «Au second tour, le constat en encore plus criant, entre la France rurale dite des périphéries et la France urbaine. Même si Emmanuel Macron gagne de plus de 30 points d’écart, les votes ne sont vraiment pas réguliers. Marine Le Pen arrive en tête dans 9 000 communes situées dans le nord‑est de la France mais aussi la côte méditerranéenne ainsi que l’estuaire de la Gironde. Et quasiment toutes sont de très petites communes. Les grandes villes votent pour lui à une énorme majorité. À Paris, il récolte près de 90 % des suffrages. Mais dans toutes les capitales de région, il fait en moyenne près de 78 %, soit 13 points de plus qu’au niveau national, explique le site Réinformation.

De même, dans un article intitulé «Emmanuel Macron triomphe et doit réconcilier un pays divisé», Le Monde rapporte ce propos du nouveau président sur Europe 1 : «Je n’aurai pas d’état de grâce, je ne pourrai pas présider comme l’on préside depuis 1958 […]. La minute d’après, rien ne sera acquis». Le quotidien note également que «selon un sondage Ipsos pour Le Monde, réalisé le jour du deuxième tour auprès de 4 838 personnes, 61 % des électeurs du second tour ne souhaitent pas qu’Emmanuel Macron ait la majorité absolue à l’Assemblée nationale.» Le même journal explique que «pour la deuxième fois en quinze ans, une grande partie des Français n’a pas voté ‘pour’ un candidat mais ‘contre’ l’extrême droite. Cela laisse des traces dans une démocratie. Les électeurs pourraient finir par se lasser de faire des choix par défaut.»

«Moralisation de la vie publique, réforme du code du travail, effectifs en REP, Europe…, le nouveau président de la République française compte avancer immédiatement sur plusieurs fronts» expose La Croix. «Malgré sa large victoire, le nouveau président doit composer avec un contexte politique difficile qui va rendre délicats ses premiers pas. Sa volonté de réformer par ordonnances le Code du travail fait réagir, et une initiative franco-allemande sur le travail détaché est prévue en juin» expliquent Les Echos, qui concluent que «le nouveau président […] doit donc rapidement s’interroger sur le chemin à prendre : tout bousculer rapidement pour convaincre de sa volonté réformatrice ou ne pas brusquer un pays encore divisé ?» Propulsé aux plus hautes responsabilités, fort et faible à la fois, obligé d’agir vite, l’ancien candidat d’En marche ! se tiendra-t-il «droit dans ses bottes» ou se révélera-t-il un président aux pieds d’argile ?

Laure-Marie de Synthe

Photo : Éric Dessons/JDD/SIPA

 

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