La France selon Marine Le Pen

Jamais, semble-t-il, le Front National n’aura été si près d’accéder au pouvoir. Et pourtant, il semble que cette fois-ci ne sera pas encore la bonne ! Les sondages s’obstinent à maintenir un écart de 20 à 25 points entre Marine le Pen et Emmanuel Macron. Nous sommes loin cependant du sursaut de peur qui s’était manifesté en 2002, alors que Jacques Chirac pouvait se permettre de mépriser un débat télévisé entre lui et Jean-Marie Le Pen. Emmanuel Macron n’a pu l’éviter et, l’eût-il différé, il aurait jeté encore plus de votes dans le panier du FN. Nous sommes dans des conditions différentes. En 2002, le pays sortait d’une cohabitation désastreuse entre le RPR et le gouvernement Jospin et ne se sentait pas prêt à recommencer l’aventure. Le premier tour avait éliminé le Parti Socialiste du pouvoir, et il ne restait comme parti organisé que la droite représentée par le Front National. Aujourd’hui, l’affrontement avec le Front National était prévu, l’incertitude se présentait du côté de son opposant : de droite ou de gauche ? En fait, ni l’une ni l’autre, mais une ambivalence imprévisible s’est imposée. C’est donc un peuple déçu, en colère, hésitant entre l’abstention et le vote, qui se présentera aux urnes. Et aussi, comme cela advient dans l’histoire, un peuple tenté par les solutions «extrêmes». Ces solutions qui n’ont jamais été des solutions.

Le fer de lance du projet FN : la sortie de l’euro, assortie d’un Frexit


La stabilité de taux de change a permis d’équilibrer les marchés, de maîtriser l’inflation et de créer des conditions meilleures de productivité


Pour Florian Philippot, un franc, c’est un euro ! C’est aussi simple que cela. Décider de sortir de la zone euro, c’est changer la valeur nominative de la monnaie, imprimer de nouveaux billets, et se remettre à compter en francs et non plus en euros. Cela autant pour la monnaie fiduciaire que pour la monnaie scripturale. Évidemment, non ! Car la monnaie n’est pas uniquement un tas de billes qui s’amassent dans un porte-monnaie. La monnaie est un moyen d’échange de biens économiques, et sa valeur d’échange dépend en dernière analyse du PIB du pays ou, comme c’est le cas de l’euro, du cumul des diverses économies qui sont celles des pays membres. Ces divers pays consentent à ce que cette monnaie qui circule en interne s’échange entre les banques nationales à une valeur fixe. À l’externe, c’est-à-dire dans les transactions commerciales qui s’effectuent entre les pays de l’euro et le reste du monde, la valeur de l’euro varie par rapport au dollar, qui reste toujours encore la cote de l’échange et flotte selon les lois du marché. Au moment de l’entrée en fonction de l’euro en 2002, les francs ont juridiquement disparu, et ils se sont échangés à 6,55957 F pour 1 euro. Que l’euro soit utilisé comme monnaie, ou qu’il le soit comme écriture comptable, sa valeur demeure la même en interne, et toutes les banques l’acceptent pour ce qu’il est : 1 euro vaut un 1 euro aussi bien en Allemagne qu’en France et qu’en Belgique. On ne se rend pas compte au quotidien que cette stabilité des taux de change a permis d’équilibrer les marchés, de maîtriser l’inflation, de créer des conditions meilleures de productivité. Cela ne veut pas dire que cela a réglé tous les problèmes, surtout ceux qui dépendaient des politiques propres à chaque pays.

Changer la monnaie, passer de l’euro au franc, bouleversera les règles du jeu. Malgré ce que dit le FN, le franc ne pourra pas continuer à maintenir sa parité avec l’euro, qui deviendrait pour le pays une monnaie étrangère. Un franc, dans le meilleur des cas, vaudra au mieux 0,90 euro ou même 0,80 euro. Cette dévaluation du franc est prévisible, et même pour certains «souhaitable». En gros, une monnaie moins chère pourrait favoriser une augmentation des exportations et, en conséquence, relancer la productivité, faire augmenter la croissance et diminuer le poids de la dette nationale. Si tout se passe bien dans le meilleur des mondes, l’augmentation de la productivité entraînant une relance de l’emploi, la France sortirait de son marasme économique !

Sauf qu’il y aura quelques difficultés : le service de la dette souveraine et le service des autres dettes se réglera-t-il en euros ou en francs ? Théoriquement, la lex monetæ est un principe juridique qui stipule que la dette d’un pays est toujours libellée dans la monnaie qui a cours dans ce pays. La dette publique française est de 2 170,6 milliards d’euros, soit 98,4 % du PIB. La nationalisation de la monnaie, fiduciaire et scripturale amènera-t-elle cette dette à s’exprimer en francs ? Les comptes de dépôts d’épargne, les écritures comptables, les cotisations boursières à Paris seront-ils libellés en francs sur la base de 1 franc = 1 euro1 ? Le franc dévalué rendra-t-il la dette dévaluée ? Le remboursement de cette créance se fera-t-il en francs, et quelle sera sa valeur ?

Il est tout à fait vraisemblable que la dette sera réévaluée en proportion de la dévaluation du franc. Cette augmentation serait de l’ordre de 30 milliards d’euros. En un mot, nous deviendrons plus endettés qu’avant et serons dans une situation pire que celle de la Grèce qui, elle, a bénéficié de l’entraide européenne. Les épargnants petits et grands verront leur épargne dévaluée par rapport au marché des changes. Autrement dit, un capital en banque de 30 000 € n’aura pas la valeur de 30 000 francs mais vaudra 10 % ou 20 % de moins, alors que les dettes augmenteront dans une proportion similaire. En ce qui concerne la dette publique, le Trésor devra recourir à une loi votée par le Parlement français pour décider de rembourser en francs une dette contractée en euros, ce qui forcera ledit Parlement à faire admettre aux Français qu’ils sont encore plus endettés qu’auparavant ! Quant aux dettes privées, les entreprises auront à cœur, par souci de respectabilité, de rembourser leurs dettes au niveau du cours du franc, c’est-à-dire de consentir à une augmentation de cette dette. Ce qui, loin d’augmenter la productivité, la diminuera et rendra les entreprises françaises moins compétitives.

Marine Le Pen a cependant trouvé la solution : une monnaie commune pour les transactions étrangères et la fixation de la monnaie nationale en rapport avec cette monnaie commune. Sans entrer dans les détails de cette opération, la création d’une monnaie commune suppose que la sortie de l’euro ne soit pas une affaire uniquement française, mais une affaire consentie par tous les partenaires de l’Europe. Ce qui deviendra peut-être nécessaire si l’aventure française fait éclater l’euro. On peut difficilement mesurer les turbulences, les dévaluations, les pertes de la valeur des épargnes, la perturbation des transactions économiques auxquelles on assistera. Et surtout – ce que Marine ne dit pas –, la souveraineté rêvée devra se «soumettre» aux puissances mondiales qui sont plus fortes qu’elles. Qui nous assure que le franc dévalué sera une monnaie plus forte que le deutschemark, que le dollar ou que le yuan ?

Une certaine partie des économistes, si ce n’est tous, pensent que l’euro comme monnaie unique n’offre pas le succès que l’on en attendait. La gestion d’une monnaie unique sans pouvoir politique contraint les pays à une soumission à des facteurs de politique monétaire (modification des taux de change, choix des politiques d’investissement, de détermination des taux d’intérêts) qui restreint ses marges de manœuvre. Cependant, ces «soumissions» se négocient, alors qu’avant, il y avait toujours soumission, mais soumission au seul pouvoir national de l’Allemagne, qui imposait ses règles.

Faut-il faire porter à l’euro la responsabilité de tout le marasme économique dans lequel s’enlise la France depuis 2008 ? Le taux de chômage en France est proche de 9,6 % de la population active. Mais l’Allemagne a réussi à ramener son taux de chômage à 4 % et à contrôler le service de sa dette publique conformément aux 3 % demandés par Maastricht, chose que la France n’a jamais pu faire. Est-ce la faute de l’euro ou celle d’une politique complètement vétuste, où l’assistanat social et les négociations du travail ne sont rentables qu’idéologiquement, mais sont devenues inefficaces quant à la concurrence ?

Il y aurait beaucoup à dire sur les contradictions et les rêves que Marine Le Pen, à coup de sourires et de séduction, met dans la tête des Français à la veille de ce deuxième tour des élections présidentielles. Ce que je viens d’écrire n’est qu’un exemple du chaos qui nous attend si nous la mettons à la tête de l’État.

Marine Le Pen en meeting
Photo Jérémy-Günther-Heinz Jähnick / Wikimedia Commons

 

Quelle est la politicienne ?


La grande faiblesse de la Droite est qu’elle n’a pas de doctrine mais seulement une position


Ce qui fait la grande faiblesse de la droite, c’est qu’elle n’a pas de doctrine. Elle a une position : elle est assise à droite, et cela lui suffit ! Elle attend, fidèle hibou sur sa branche, que la gauche passe et qu’ainsi l’oscillation du pendule revienne de la gauche vers sa position, la droite. Cela s’appelle l’«alternance». Dépourvu de charisme, à la fin d’une campagne douloureuse, Fillon est revenu à ce qu’il a cru être un cri de ralliement : l’alternance. L’alternance, cela ne nourrit pas son peuple. Depuis le temps qu’il alterne, il avait besoin de voir plus loin.

Marine Le Pen a encore moins de doctrine que la droite ! Mais elle a une passion. La passion de Marine, c’est la Nation. Ce n’est pas la France, ou plutôt, pour être plus exact, c’est la France en tant que Nation. Cette passion s’accompagne d’un pragmatisme de circonstance. Tout est bon pourvu que la passion ne retombe pas. Marine veut que la France sorte de l’Europe, et le chemin qu’elle choisit, c’est l’érection d’une monnaie nationale. Pourquoi ce choix ? Par souci d’une meilleure gestion économique ? Que non ! Parce qu’un pays qui s’érige en Nation doit avoir la souveraineté totale sur sa monnaie ! Elle sait très bien que sa politique, si jamais elle réussit à l’imposer, s’accompagnera d’une fuite des capitaux et provoquera une délocalisation encore plus grande des entreprises. Elle ne le dit pas, mais elle se verra obligée à un contrôle rigoureux des capitaux, voire à une nationalisation des entreprises les plus importantes. Voilà une politique qui est loin d’être une politique de droite. Elle a plutôt l’accent d’un étatisme qui a fait les preuves de son inefficacité. Comme il lui faudra l’appui populaire, elle le sollicitera à coup d’invectives contre le capital de quelque nature qu’il soit, mais qu’elle symbolise en attaquant Goldman Sachs, contre les organismes internationaux de régulation économique comme les Banques centrales, le FMI et la BCE. À force de coups de gueule et d’invectives, elle finit par mettre dans la tête de ceux qui l’applaudissent une haine de tout ce qui n’est pas français au sens où elle l’entend.

Certes, Marine a la passion de la terre française. Elle célèbre en des termes admirables la beauté paysagère de la France et vante ses produits agricoles. Mais elle est prête à imposer des barrières tarifaires rigoureuses sur tout produit agricole importé. Tant pis si vous aimez les mangues, les kiwis, les mandarines, il faudra en payer le prix. Surtout, il faudra aussi payer les taxes à l’exportation et à l’importation que les pays étrangers ne manqueront pas d’imposer. Ce qui veut dire qu’il faudra renégocier tous les traités de libre échange… aux conditions de la France ?

Marine a la passion de la famille, le souci du peuple, la force de la nation. Ses propos sur le peuple français, terre d’élection, sont admirables de poésie, une poésie empruntée à Maurice Barrès, à Charles Péguy. Voilà ce qui fait chaud au cœur des Français qui ont une vraie culture, aux Français de souche. Ce peuple qu’elle adore, cette famille qu’elle érige en culte, c’est celle que l’on pourrait appeler, sans aucun mépris, la «famille rurale de la Vieille France». C’est la famille nationale. Celle qui est née de nos ancêtres, de parents bien français et non pas de ceux qui ont reçu par décret la nationalité française, et dont les enfants nés sur notre sol ne pourront plus être français. C’est pourquoi elle a une aversion pour l’immigration, une politique quasi xénophobe envers l’islam, une attitude d’ostracisme envers ce qui n’est pas né français. Elle veut bien d’une nation française et non d’un peuple qui pratiquerait une intégration ouverte pour les autres peuples.

D’où vient-elle donc ? Elle est issue, à travers son père, de ce vieux fond de nationalisme qui en France, après l’affaire Dreyfus, a si considérablement déchiré le tissu vital du peuple. Elle pratique une conception de la Nation qui s’inspire, sans qu’elle en ait conscience, de l’essentialisme allemand, et qui trouve sa force politique dans les partis de l’Ordre qui séduisaient une frange politique de l’élite dans les années 1930. Cet idéal de la Nation demande un État fort, un État qui ne couche pas avec la mollesse de la démocratie libérale, qui ne se nourrit pas des Lumières de Kant tout en demeurant bien cartésien, qui utilise les idéaux moraux de la religion catholique en rejetant son universalisme. Bref, un État de droite comme le fascisme et le National Socialisme en ont produit, et non plus un État de droit !


Le danger du nationalisme vu par Marine Le Pen, c’est qu’il exclut par nature le pouvoir politique de la négociation


C’est là le danger de ce nationalisme. Il exclut par nature le pouvoir politique de la négociation. Il s’appuie sur les impératifs catégoriques de la Loi – même de la loi morale – pour créer une société où les exclus, les déracinés, les marginaux n’ont plus droit à la vie politique de la terre où ils vivent. Cet État engendre l’insécurité, la marginalisation, les ghettos. Cette conception de l’État, deux guerres, les plus sanglantes de l’humanité, ont tenté d’en expurger les tendances. Des milliers et des milliers de personnes ont lavé dans leur sang ces mortels idéaux. Et l’on nous propose d’y revenir ?

Notre conception de l’État fort a changé. Depuis la fin de la dernière guerre mondiale, nous tentons de le remplacer par quelque chose qui est loin d’avoir atteint sa maturité et son efficacité : par le dialogue et par la négociation. C’est l’état raisonnable de l’homme, même si nous n’avons pas encore atteint la perfection. Cela exclut à la fois Hobbes et Machiavel, mais aussi tous les idéologues qui veulent gouverner les actes libres par l’abstraction des concepts construits. Faut-il sacrifier à la Raison kantienne ou cartésienne les conquêtes de plus de 2 000 ans qui ont fait de la personne humaine un sujet de droit, capable de devenir «maître de ses actes et d’agir non pas par passion, mais par amour du bien» ? C’est l’enjeu de nos prochaines élections. À chacun d’y penser et d’agir selon sa conscience.

Aline Lizotte

 


1 – Cf. Jacques Darmon, Passer de l’euro au franc, pas si simple, Les Échos, 30/04/2017.

 

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