La boussole du débat politique

Une étrange maladie semble transparaître des débats préparatoires à l’élection présidentielle. Article après article, émission après émission, la parole des candidats se montre aussi omniprésente qu’évanescente. Enfermée dans une camisole invisible, elle paraît presque condamnée à une certaine forme d’impuissance et de vacuité. Que se passe-t-il donc ? Est-ce la langue des médias qu’il faut mettre en cause ? Ou bien la prolifération de l’information ? Ou bien encore l’empire des sondages ? Ces diverses facettes de l’espace médiatique contemporain contribuent à l’évidence au caractère souvent factice des échanges, mais elles n’épuisent vraisemblablement pas le phénomène. Au-delà du raffinement des techniques de communication, le contenu même de la parole politique semble s’être appauvri, comme si le champ offert à la réflexion et à la discussion des citoyens s’était imperceptiblement rétréci.

La pensée est enclose entre quatre points cardinaux

Rétrécir le cadre de la pensée, tel était précisément l’objectif quasi unique poursuivi par le fameux État futuriste imaginé par Georges Orwell dans son roman 1984. Publié au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce roman énumère ainsi les quatre ministères qui composent l’appareil gouvernemental : « Le ministère de la Vérité, qui s’occupait des divertissements, de l’information, de l’éducation et des beaux-arts ; le ministère de la Paix, qui s’occupait de la guerre ; le ministère de l’Amour qui veillait au respect de la loi et de l’ordre ; le ministère de l’Abondance, qui était responsable des affaires économiques ». Vérité, Paix, Amour, Abondance : tels étaient pour lui les quatre ressorts fondamentaux d’une entreprise destinée à clore la pensée sur elle-même afin d’en réduire peu à peu l’étendue.

Ces ressorts n’ont pas perdu de leur pertinence. Aujourd’hui encore, ils sont susceptibles de donner corps à quatre biais potentiels pouvant altérer le champ de vision intellectuel d’une société. Telle une boussole cherchant son orientation, la conscience collective peut ainsi être tentée de ne se mouvoir qu’au sein d’un espace délimité par quatre points cardinaux compris comme autant de verrous : au nord, la Vérité récréative ; à l’est, la Paix obligatoire ; au sud, l’Amour disciplinaire ; à l’ouest, l’Abondance matérielle. La force de ces verrous réside dans la justification implicite qui les sous-tend : endiguer à jamais l’incommensurable violence manifestée lors des deux conflits mondiaux du 20e siècle, et dont l’Europe peine aujourd’hui encore à se remettre. En France, la propension des commentateurs politiques à ériger comme argument d’autorité ultime «les heures les plus sombres de notre histoire» illustre à merveille la puissance souterraine de cette justification implicite.

Les poutres maîtresses de la pensée politique moderne

La campagne pour l’élection présidentielle française constitue un théâtre exemplaire pour comprendre le fonctionnement de ces verrous dormants. Chacun des quatre candidats fictivement adoubés par l’onction des sondages a révélé, à un moment ou à un autre, une opinion fermement recadrée via l’un de ces crans de sûreté idéologique. La Vérité récréative a permis de tancer rondement François Fillon sur la question de l’avortement. La Paix obligatoire a rendu un temps suspect Jean-Luc Mélenchon pour sa rhétorique nationale. L’Abondance matérielle a imposé à Emmanuel Macron de chiffrer précisément son projet. L’Amour disciplinaire a réprouvé le discours de Marine Le Pen à propos de l’immigration.

La pertinence de ces quatre exemples est à l’évidence inégale. Ils présentent néanmoins la vertu pédagogique de dévoiler chacun un seuil au-delà duquel le débat n’est plus considéré comme légitime et atteint une zone funeste sujette aux «dérapages». Là se situent en effet les poutres maîtresses de la pensée politique moderne. Derrière l’avortement intouchable se cache le primat reconnu à la volonté individuelle et le déni de toute limite qui lui serait extérieure. Derrière la nation représentée comme nécessairement répréhensible se love un raccourci historique commode permettant d’évacuer à bon compte la question du mal. Derrière la fascination moderne pour les chiffres et le langage économique se dissimule une incapacité à sortir d’une vision utilitariste et matérialiste du monde. Derrière l’immigration nécessairement heureuse, s’abrite l’utopie d’un monde délivré de toute entrave, qu’elle soit spatiale, temporelle, ou culturelle.

Profaner les lieux intouchables du débat politique devient une nécessité

Qu’une collectivité humaine dispose de tels tabous n’est pas condamnable par principe. Fixer les limites du nommable et de l’innommable fait partie des moyens culturels dont elle dispose pour construire une unité politique. Ces tabous prennent le relais – sur un mode sécularisé – des fonctions dévolues au blasphème dans une société religieuse. Toutefois, lorsque ces tabous circonscrivent la pensée au point d’altérer sa capacité à exercer sa raison, ils deviennent iniques. La parole tend alors à devenir creuse, c’est-à-dire inopérante, au risque de légitimer l’usage de la violence. Profaner – au sens de «rendre profanes» – ces lieux intouchables du débat politique constitue donc une nécessité aussi ardente que périlleuse. «Il a blasphémé !» : un tel crime mène toujours au Golgotha.

François-Marie Bouchard

 

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