43 % des citoyens ne sauraient toujours pas, à quelques jours du premier tour des élections présidentielles, pour quel candidat ils voteront. Du jamais vu, disent certains éditorialistes. Mais l’on n’a jamais vu, non plus, une campagne électorale présidentielle comme celle que l’on vient de vivre. Le phénomène de l’indécision, pour surprenant qu’il soit, n’est donc pas insolite.

Ce que l’on n’a jamais vu

L’on n’a jamais vu cet éclatement des structures des partis politiques. D’un côté, tout au long de cette campagne, la «Droite» a peiné à présenter une union rassurante. Le chef ayant été frappé, les brebis se sont dispersées. Il a fallu peu à peu les ramener, de tous côtés, vers une unité qui donne toujours l’aspect de la fragilité. C’est du bout des lèvres que les grands ténors de la Droite ont rejoint son candidat, pourtant élu lors des primaires à une étonnante majorité. Avec autant d’inconséquence que d’irresponsabilité, on a voulu présenter, au plus fort de la crise, des personnalités susceptibles de remporter les élections et rejeter le candidat élu. On a fait comme si la «Droite» avait, par elle-même, le pouvoir incantatoire de réunir son électorat quel que soit le chef qui la dirige. On a fini par s’apercevoir que Fillon n’était pas Juppé, et que Baroin n’était pas Fillon ! Cette valse hésitante des instances dirigeantes de la «Droite» lui a fait beaucoup plus de tort que les «affaires». Elle a fortement ébranlé la structure de la «famille» et créé un conditionnement électoral nouveau : on ne votera plus «à Droite», on votera ou on ne votera pas Fillon ! C’est nouveau, mais est-ce un mal ?

C’est nouveau, car cela indique une «volatilité» de l’électorat, qui se traduit dans l’incertitude des résultats des sondages.
Est-ce un mal ? Cela montrerait une maturité de l’électeur, qui doit réfléchir et prendre ses décisions face à la valeur de la personne et non en fonction de cadres qui le rassurent par leurs structures traditionnelles. En ce sens, davantage d’électeurs voteront parce qu’ils font confiance au candidat que parce qu’ils sont «de droite» ou «de gauche». Cela indique aussi que l’Assemblée législative qu’il faudra élire en juin n’aura sans doute plus la même configuration : le «parti» aura perdu un peu de son carcan, pour laisser plus de place à l’élu local qui représente efficacement sa circonscription.

Cette volatilité de l’électorat se manifeste encore plus fortement à gauche. Les primaires du Parti socialiste avaient de peine et de misère élu un Benoît Hamon qui, à l’heure actuelle, se voit abandonné par les grandes figures de son propre parti.

Voilà donc quelque chose que l’on n’avait pas encore vu. S’il y a toujours une «Droite», même si le vase est fêlé, il n’y a plus de «Gauche». Il y a divers candidats de gauche, qui vont de Mélenchon, qui devient plus crédible que Hamon pour représenter les idées traditionnellement “socialisantes” de la Gauche, jusqu’à… Macron ? Quant au Centre, il est absorbé par le macronisme. Si cette nouvelle tendance se maintient, nous en verrons les conséquences dans une nouvelle configuration de l’Assemblée qui sortira des Législatives de juin. Y a-t-il le risque d’une Assemblée instable, et surtout d’un gouvernement – ou d’une succession de gouvernements – qui fera que la Ve République retrouvera les vieilles habitudes de la IIIe et de la IVe ? Qu’à cela ne tienne, dirait Mélenchon, on en fera une VIe !

S’il y a du neuf, il y a aussi du vieux ! Si on constate un certain délitement de la Droite et de la Gauche, le FN est encore une structure. Selon ce lieu électoral, ce n’est pas la «personne» qui l’emporte, c’est le parti. Le parti porte la personne, plus que la personne ne porte le parti ! Cette structure permet au FN d’être peu affecté par les difficultés que rencontre Marine le Pen avec le PNF (Parquet National Financier). Que son immunité parlementaire soit maintenue ou levée, cela affecte peu le parti. Au contraire, les déclarations du PNF et les fuites des «instructions» ont profondément affecté François Fillon. Cette solidité du noyau dur du FN lui permet aussi d’être le lieu d’hébergement du vote d’un certain nombre d’électeurs de la Droite qui, ébranlés par le lynchage médiatique dont Fillon a été l’objet, préfèrent l’aventure nationaliste du FN à l’incertitude d’une Droite dont le chef aurait «perdu sa vertu».

S’il y a du neuf et du vieux, il y aussi de l’inédit : Emmanuel Macron. Ce «Brutus» à peine né, qui vient de nulle part, qui n’a jamais été élu, qui n’a pas vraiment d’expérience parlementaire, qui n’a jamais testé ses idées théoriques dans la conduite économique d’un pays, qui n’a jamais dirigé les hommes d’un parti politique et ne connaît que très partiellement les luttes intestines et difficiles des groupes politiques, qui ne connaît rien en politique étrangère, est populaire selon les sondages. Cela ressemble à une vraie création médiatique. C’est l’autre extrême du jeu politique : l’homme sans parti ! Il a beau dire qu’il rassemble la «crème» de tous les partis, sous la mousse, on n’a pas encore goûté l’amertume du café !

Devant ce jeu politique, il y a de quoi être indécis ! Qui choisir ? L’homme fragilisé par son propre parti ? L’homme rejeté par son parti ? Le parti dont le chef n’a jamais été élu et qui compte moins que l’idéologie qui le structure ? L’homme sans parti, c’est-à-dire sans fondement structurel et sans idées politiques ?

Les indécis… des abstentionnistes potentiels ?

Les indécis sont des indécis dans les sondages. Sont-ils pour autant des indécis dans leur jugement ? Le fait qu’ils ne communiquent pas leur choix est-il le signe qu’ils n’en ont fait aucun ? Il est de plus en plus significatif que l’électeur de base se trouve devant une situation nouvelle : les repères ont changé. S’il vote «à droite», l’indécis ne votera ni pour l’alternance, ni pour la Droite, il votera Fillon, mais il ne le dira pas forcément dans un sondage. S’il vote à gauche, il votera Mélenchon, Hamon ou Macron, selon le candidat qui est le plus près de ses idées politiques. Mais il doit choisir entre le chocolat noir et le cappuccino ! S’il vote FN, il votera pour le parti auquel il croit, ou parce que les critiques de ce parti contre l’immigration et/ou contre l’Europe rejoignent ses tendances populistes : il l’affirmera cependant avec fierté dans les sondages !

Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que, contrairement à ce qui s’est souvent passé, devant un vote dit «démocratique», l’électeur est moins influençable et plus responsable de son vote. Il est moins influençable parce qu’il est devenu méfiant par rapport à la manipulation médiatique outrancière qu’il a subie depuis des mois. Il croit plus à son réseau social qu’à ce que lui raconte son journal quotidien. Il est incontestable que le vote populaire aux USA s’est beaucoup plus nourri des tweets de Donald Trump que des articles de la grande presse, qui était anti-Trump ! Idem pour le Brexit ! Autrement dit, le citoyen ordinaire trouve dans les réseaux sociaux une résonance à ses pensées, à ses sentiments, à ses désirs, beaucoup plus forte que celle que lui renvoie une presse dont il pense – non sans raisons – qu’elle le manipule.

Nous sommes donc devant un phénomène nouveau : l’existence d’une majorité silencieuse qui, par définition, ne dira ce qu’elle pense et ce à quoi elle croit qu’en face de son bulletin de vote, dans le secret de l’isoloir ! 43 % d’indécis, selon les sondages, ne signifie pas 43 % d’abstentions. En plus d’être invraisemblable ou de révéler un état profond de crise sociale sur le point d’éclater, ce pourcentage signifie probablement que le Français «ordinaire» a plus de jugement qu’on ne lui en prête, et qu’il est plus mûr pour exercer son propre choix sans avoir besoin qu’on lui dise ce qu’il doit faire, pour qui il doit voter !

Plaise vraiment à Dieu qu’il en soit ainsi, et que ni l’idéologie, ni la peur, ni le dégoût ne l’emportent, mais que prédomine le vrai souci du bien commun !

Aline Lizotte

 

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