L'éducation à l'école

«Il faut raser la forteresse de la rue de Grenelle » écrit l’éditorialiste Jacques Julliard dans Marianne… Une solution «dynamite» que l’on entend de plus en plus évoquer dans les milieux intellectuels et parfois politiques. Symbolique, sans doute, mais qui manifeste l’impuissance généralisée des gouvernements à réformer l’Éducation en France.

«Il faut créer des écoles indépendantes de la Rue de Grenelle» dit en substance Anne Coffinier, directrice générale de la Fondation pour l’école. Une solution  dynamique», qui part du même constat d’échec. Symbolique aussi quant au rappel du principe qui consiste à affirmer que ce sont les parents qui sont les premiers responsables de l’éducation de leurs enfants, et non l’État.

Entre dynamite radicale et dynamiques nouvelles (l’une n’exclut pas l’autre) quelles seraient les quelques conditions fondamentales qui permettraient une réforme en profondeur du «système» ?

Les solutions ne sont pas à chercher d’abord du côté des structures, mais du côté des finalités

La première des finalités, c’est la finalité politique. La réforme du collège en France a été l’occasion de réaffirmer les grands principes de «l’école de la République» : «Le collège unique a réussi la massification de l’enseignement du second degré, mais il a échoué à démocratiser la réussite1

Depuis des décennies, l’école est pensée non comme un lieu de transmission de connaissances pour tous, et donc de promotion sociale par l’accès à la culture, mais comme un outil de réduction des inégalités sociales qui, par les méthodes pédagogiques mises en œuvre, doit pouvoir jouer un rôle de compensation des déficits familiaux et sociaux en supprimant notamment les filières d’excellence, considérées comme des «voies de contournement2». Mais, le plus intéressant de la citation est à venir, car elle illustre la dichotomie profonde entre le bon sens et l’idéologie : «Sans m’attarder sur les outrances et les caricatures, chacun aura bien compris ce qui se joue derrière l’enjeu de la démocratisation : la résistance de ceux qui considèrent que le fonctionnement à deux vitesses protège leurs enfants de la médiocrité du collège actuel. Je peux les comprendre (!), mais ma responsabilité de ministre, c’est d’abord de renouer avec la mission égalitaire de l’école dans le contexte que je vous ai décrit». Fermez le ban !

Traduisons : Comme mère de famille, je suis réaliste. Le collège est médiocre et il est normal de protéger mes enfants de cette médiocrité. Mais la Ministre doit aller contre ce bons sens maternel pour mettre en œuvre la «mission égalitaire» de l’école. Du pur Bourdieu contre le réel.

La réduction des inégalités sociales est une conséquence de l’éducation et non une condition de l’éducation

La première des conditions de réforme de l’Éducation est de considérer que la réduction des inégalités sociales est une conséquence de l’éducation et non une condition de l’éducation. Une conséquence qui résulte de l’égalité de l’accès de tous à l’enseignement (là est l’égalité des chances), des fruits de l’enseignement des professeurs et du travail de l’élève (là est la liberté du maître et de l’élève).

Penser l’Éducation d’abord comme un système dont l’objectif prioritaire est de réduire les inégalités est aussi vain que trompeur. Vain, car cela fait des décennies que l’on essaie d’y parvenir sans y arriver («la massification n’est pas la démocratisation», comme le rappelle justement Najat Valaud-Belkacem après des décennies d’idéologie scolaire et socialiste), trompeur car il y a bien d’autres facteurs d’inégalités sociales que l’école ne peut réduire, sauf à vouloir passer du «collège unique» au «collégien unique», en niant encore un peu plus la liberté et la responsabilité des familles dans l’éducation de leurs enfants.

La deuxième condition, aussi curieux que cela puisse paraître, est à chercher en dehors de l’Éducation. On ne peut penser l’éducation d’une jeunesse en faisant de l’école un «sanctuaire»3, à l’heure des écrans et d’internet. Pas plus qu’on ne peut penser une réforme de l’éducation en France sans une politique culturelle et familiale en cohérence avec la formation de la jeunesse. Soyons réalistes. Vouloir encore sanctuariser l’école à l’heure des mobiles et d’internet, surtout lorsqu’on les a multipliés partout comme une forme réussie de la «démocratisation des moyens d’apprendre» et le signe avéré de la «promotion sociale» est une vue de l’esprit. C’est donc aussi du côté d’une politique culturelle (y compris télévisuelle) qu’il faut aussi agir.

La promotion d’une société du spectacle, de la consommation et du divertissement, présente sur tous les écrans pendant de trop nombreuses heures, franchit allègrement les murs des maisons, des appartements et des établissements scolaires. Elle est mortifère sur les adolescents. La bêtise crasse d’un Hanouna et consorts est une entreprise de démolition par la dérision, l’inculture, la vulgarité, la démagogie, de tout ce qui peut se construire par l’éducation : le sens de l’effort et de l’ascèse intellectuelle, le goût d’apprendre et de réfléchir sur le temps long, le développement de la vie intérieure, conditions de la formation à l’analyse critique et lieu d’engagement de sa liberté. Bref, les bonnes habitudes et les bonnes attitudes pour développer de bonnes aptitudes. Il n’y a pas que la rue de Grenelle qu’il faudrait «dynamiter»…

Au lieu de vouloir par l’école arracher les enfants aux parents pour éviter les déterminismes familiaux, il faut rendre les parents aux enfants par une politique familiale qui permette des conditions d’éducation en famille qui soient soutenues et valorisées. L’école ne compensera pas ce qui n’est pas reçu d’abord en famille. Et surtout pas les inégalités.

La télévision était autrefois, dans ses débuts («l’avoir ou ne pas l’avoir») le symbole d’un confort ou d’un progrès social. Aujourd’hui, «ne pas l’avoir» est le souci de parents qui veulent privilégier une éducation fondée sur la transmission des connaissances par la lecture et le travail, dont l’écran (télévision, mobile, tablette) est trop souvent le principal obstacle. «L’avoir» est, pour d’autres familles, un combat permanent pour en limiter la nocivité. La politique familiale française s’est perdue depuis trop longtemps dans la seule politique sociale. C’est à partir de cette finalité politique, plus large que le seul ministère de l’Éducation , que l’on peut réformer l’éducation en France. Par la culture et la famille. Sauf à vouloir dénoncer des faits dont on continue de chérir les causes…

Redonner leur place à l’initiative privée et à la responsabilité personnelle dans l’éducation de la jeunesse de France
La troisième condition est de redonner leur place à l’initiative privée et à la responsabilité personnelle dans les enjeux d’éducation de la jeunesse de France. Car la question fondamentale est finalement celle-ci : à qui revient-il d’éduquer ? La doctrine sociale de l’Église a déjà répondu à cette question4 : c’est d’abord aux parents que reviennent le droit et le devoir d’éduquer, y compris en créant des écoles. Au titre de leur responsabilité première selon le droit naturel. Non d’abord à l’État, qui ne doit agir que par mandat des familles et par subsidiarité.

20 % des élèves de France sont scolarisées dans des établissements nés de l’initiative privée de fondateurs laïques ou religieux, de pères ou de mères de famille. Aujourd’hui associés à l’État par contrat, ces établissements souhaitent répondre davantage à la demande croissante des familles et à leur choix libre et motivé par un projet d’éducation clairement identifié. Ils sont bloqués dans leur développement au titre d’une proportion de «20 % – 80 %» que l’État ne veut pas dépasser, alors même que les familles de France les plébiscitent.

Responsabilité parentale, donc, mais aussi responsabilité de l’élève. La théorie militante des déterminismes sociaux enferme et inhibe les élèves et parfois leurs parents en donnant le sentiment d’un enchaînement mécanique des causes dont on ne peut sortir, renforcé par le maintien de la «carte scolaire», laquelle aggrave la ségrégation sociale par la ségrégation géographique. La culture de l’excuse, liée à ces mêmes approches déterministes dont sont victimes les élèves, les détourne du sens de l’effort, du sens de la responsabilité et du mérite personnels. Après plusieurs décennies de ce discours, on voit bien dans la réalité que la mise en place de déterminismes scolaires n’est pas la solution à la suppression des déterminismes sociaux.

Beaucoup de mesures concrètes, mais…

Bien sûr, des mesures concrètes doivent être prises pour une réforme de bon sens : il faut redonner aux chefs d’établissement une véritable autorité sur l’ensemble des personnels et dans la répartition des heures d’enseignement selon les priorités liées au contexte particulier de l’établissement, refonder le Conseil National des Programmes, réformer le statut des inspecteurs pour qu’ils soient de véritables conseillers pédagogiques sans être la principale autorité hiérarchique, redonner sa dignité à la transmission des connaissances et non seulement des compétences, réécrire les programmes, restaurer «les humanités» qui nourrissent l’intelligence et permettent la formation de l’esprit critique par le sens de la profondeur historique, diversifier les méthodes d’apprentissage et restaurer celles qui ont fait leurs preuves en lecture, en calcul, etc.

Toutefois, ces mesures concrètes, que l’on trouve dans quelques programmes présidentiels en cette période de campagne, ne pourront valablement et efficacement porter des fruits que si l’on réaffirme la principale finalité de l’éducation : la transmission des connaissances, l’éducation au sens de l’effort, le développement de la réflexion et de la vie intérieure, lieu de la maturité et de l’engagement de la liberté. Tant que la priorité de l’ «Éducation » restera celle de la lutte contre les déterminismes sociaux comme principe et fondement de toute réforme pédagogique ou de structure, on se trompera de fin, donc de moyens.

Frédéric Gautier

Photo : Christian Schwier / Fotolia

 


1 – Voir ici.

2Ibid.

3 – Le premier à avoir utilisé cette expression est François Bayrou en 1996, lorsqu’il était Ministre de l’Éducation.

4 – En particulier Pie XI dans l’encyclique Divini Illius Magistri, 31 décembre 1929.

 

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