La politique étrangère en question

En ce printemps 2017, le Palais de l’Élysée accueillera un nouvel occupant, sans doute plus préoccupé dans l’immédiat – comme tous ses prédécesseurs modernes – des questions de politique interne que de politique étrangère. On se fait élire, en effet, par des électeurs d’abord interpellés par des problèmes suscités par leur environnement proche, les malheurs éloignés déterminant rarement leur vote. La campagne électorale qui s’achève n’a donné lieu d’ailleurs jusqu’ici qu’à peu de débats autour de questions d’ordre international, si l’on retient pour ce qualificatif un périmètre lié à la conduite de relations avec d’autres États, ce qui figure parmi les prérogatives régaliennes par excellence. Des échanges ont bien eu lieu à propos de la Russie, de la Turquie, un peu du Brexit. Encore faut-il tenir compte du fait qu’en France, selon plusieurs politicologues, les dossiers de l’Union européenne relèvent au moins autant de la politique intérieure que de la politique internationale. Rien de vraiment clivant ou de déterminant pour l’électeur lambda.

La politique étrangère s’imposera d’elle-même au nouveau président

Les événements se chargeront rapidement de ramener le nouveau chef de l’État à la réalité, qui veut qu’à l’ère de la mondialisation, il est vain de vouloir établir des cloisons entre ce que les Anglo-saxons appellent le «domestique» et l’international. Il s’apercevra vite, s’il ne le sait pas déjà, qu’il n’est qu’un acteur parmi des dizaines d’autres, plus en mesure d’agir que bien d’autres, certes, mais loin d’être capable d’évoluer à sa guise.

Les actions de ses interlocuteurs ont un impact de tous les jours sur la France, et le changement technologique, généré le plus souvent ailleurs, bouleverse continuellement la donne sur le terrain national. Bientôt, le nouveau président sera appelé à consacrer une proportion élevée de son temps et de son capital politique à la gestion des questions de politique étrangère, auxquelles il aura souvent peu réfléchi avant de prendre le pouvoir. Il sera ainsi amené, au cours de ses premières semaines à l’Élysée à prendre langue (nous laisserons de côté, pour les fins de cet exercice, ses premiers interlocuteurs étrangers que sont Angela Merkel, Theresa May et les autres dirigeants de l’Union européenne) avec les trois plus puissants dirigeants du monde multipolaire dans lequel évolue la France : Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping. Chacun de ces dirigeants présentera un cas de figure difficile pour le nouveau président.

Donald Trump et la France

Et d’abord Donald Trump qui, en mai 2017, aura parcouru de manière chaotique ses 100 premiers jours au pouvoir. L’occupant de la Maison Blanche n’a pas été élu pour des considérations de politique étrangère, encore que son slogan le plus percutant (Make America Great Again) tire sa force de la volonté de ses électeurs de voir leur pays reprendre sa place de puissance dominante sur le plan mondial. Place perdue à cause du naufrage de la puissance industrielle américaine, attribué à la mondialisation, et de ses mésaventures nombreuses sur le plan militaire à l’étranger.

Trump n’a absolument aucun intérêt pour la politique étrangère en tant que telle ; il a très peu de curiosité intellectuelle pour tout ce qui n’est pas chiffré en dollars, et il n’est à l’aise, semble-t-il qu’avec des interlocuteurs anglo-saxons (encore que le Premier ministre australien ne serait pas d’accord avec cette affirmation !). L’atteinte de ses objectifs électoraux implique des rapports d’affrontement avec nombre de pays étrangers. Car, pour Trump, tout est sujet à transaction et, pour l’emporter, il faut être en position de force.

Les cibles prioritaires de l’action de Trump sont, comme l’on sait, la Chine et le Mexique. Ce dernier pays est doublement visé, au titre de l’Accord nord-américain sur le libre-échange (ALENA) et au titre de l’immigration.

La France ne figure vraiment pas sur le radar de l’occupant de la Maison-Blanche, si ce n’est à titre de membre de l’Union européenne et comme cible de commentaires défavorables à propos de son supposé laxisme à l’égard des musulmans et des terroristes. Au fond, elle est un repoussoir pour ses électeurs de l’Amérique profonde. Comme eux, Trump n’a que très peu d’affinités avec nombre de valeurs sociétales françaises. Il est vrai que la France assume des responsabilités de premier plan dans la lutte contre l’État islamique, autre priorité du président américain, mais l’effort important consenti par Paris en Afrique – un continent inexistant dans l’univers de Trump – risque de ne pas compter pour beaucoup dans l’évaluation que fait Trump des uns et des autres. Ainsi, Paris n’atteint pas le chiffre de 2 % de son budget consacré à la défense, malgré la présence de troupes françaises sur de nombreux fronts militaires extérieurs.

C’est donc en tant que membre de l’Union européenne que la France peut figurer parmi les cibles dignes d’intérêt pour Trump. On sait que celui-ci voit les institutions européennes d’un mauvais œil (il a chaleureusement approuvé la vote britannique en faveur du Brexit) et qu’il voit l’Union européenne, dominée par l’Allemagne, comme un acteur économique néfaste pour les États-Unis. Il cherchera, au cours des prochains mois, à exploiter toutes les divisions entre pays membres, notamment lors des négociations avec Londres, pour permettre à Washington de traiter en bilatéral avec une multitude de capitales en situation de faiblesse (sauf Berlin peut-être), aussi bien sur le plan économique que sur le plan militaire.

Le premier défi extérieur pour un président français, élu en mai 2017, se situera sur ce plan-là, au delà de l’instabilité que le comportement erratique de Trump injectera continuellement au sein du système international (comportement sur lequel l’occupant de l’Élysée n’a aucune prise). Il ne peut espérer initialement une écoute favorable au bord du Potomac, où le niveau d’influence auquel il pourra faire appel, même auprès des quelques francophiles de l’entourage de Trump (il y en aurait parmi les anciens de Goldman Sachs) sera réduit. Certes, l’importance des l’action anti-Daech de Paris ouvrira des portes, mais les limites en termes de moyens auxquelles se heurte l’action diplomatique et militaire française ne manqueront pas d’influer sur les perceptions et les choix de Washington.

L’Europe au premier plan des préoccupations du nouveau président français

Car, et le nouveau président s’en rendra rapidement compte, les dernières années, témoins d’actions vigoureuses en Afrique et au Moyen-Orient, ont eu un coût élevé sur le plan matériel et humain, que l’effort budgétaire peine à combler. Le Quai d’Orsay a encore de beaux restes en termes de réseau de postes diplomatiques et consulaires, mais l’austérité subie depuis des lustres finit par affaiblir durablement l’appareil, notamment en matière d’action culturelle, éducative et linguistique. Comme l’ont constaté plusieurs médias français et américains récemment, les forces armées françaises opèrent à l’extrême limite de leurs capacités. Dans ces circonstances, convaincre les partenaires européens de Paris de participer aux opérations devient une nécessité, ce à quoi la diplomatie française s’attelle ces dernières années, avec un succès modéré.

On s’aperçoit donc que l’Europe, à plusieurs titres, figurera au premier plan des préoccupations du nouveau président. D’abord parce que l’Union européenne fera l’objet d’attaques de la part de Trump, agressions qui n’iront pas dans le sens des intérêts économiques de la France. La défense commune des intérêts, notamment commerciaux, doit s’organiser, au moment même où les négociations autour du Brexit retiendront toutes les attentions. Dans ce contexte, l’alliance entre Berlin et Paris revêt une importance particulière, afin de présenter un front communautaire uni lors des démarches américaines qui seront effectuées dans chacune des capitales de l’Union.

Des pays comme la Pologne ou la Hongrie, bien vus par certains milieux à Washington, constitueront des interlocuteurs de choix pour les émissaires de Trump. Une scène complexe et difficile, sur laquelle le nouveau président français devra manœuvrer rapidement, au risque de perdre la main. La même logique prévaut d’ailleurs pour ce qui a trait aux visées russes – Moscou cherche à affaiblir l’Union européenne comme acteur international afin d’agir à sa guise au sein du «proche étranger» (les anciennes républiques soviétiques) et d’exploiter les divisions internes propres à chaque pays membre, ce qui obligera le président français à composer avec un lobby pro-russe agissant et bien placé au sein des structures du pouvoir parisien (ce qui existe beaucoup moins dans le cas de la Chine).

Dans le cas de Beijing, le nouveau président français aura rapidement à décider comment il fera face au mécontentement croissant de la communauté chinoise implantée en France, communauté pour laquelle Beijing prendra fait et cause – ne serait-ce que pour désarmer ses propres milieux nationalistes –, une véritable épine au pied pour le chef de l’État français, qui dispose de peu de leviers sur place à Beijing, comme à Moscou.

Ce n’est pas tout à fait le cas à Washington. Outre les élites francophiles des grands centres métropolitains, Paris, avec ses alliés européens dans bien des cas, pourra chercher à exploiter les divisions créées par le système institutionnel américain, en travaillant le Congrès et les groupes d’intérêt bien introduits sur la «Colline», un jeu classique de lobbyiste, que nombre d’États étrangers maîtrisent déjà bien. Au Pentagone, choyé par Trump, le compagnonnage des dernières années au Moyen-Orient et en Afrique a créé des liens qui pourraient servir les intérêts français s’ils sont intelligemment exploités. Le tout avec l’objectif, bien évidemment, de dévier autant que possible, voire de neutraliser, l’actuel courroux du Président américain en matière économique et de sécurité internationale, condition préalable à tout dialogue productif entre la France et les États-Unis.

Les atouts du nouveau président français

Même s’il hérite donc d’une situation fragile à bien des égards, le nouveau président disposera de quelques atouts et d’outils éprouvés, aussi bien sur le plan diplomatique qu’en matière de sécurité internationale, pour agir auprès de Washington, moyens plus importants en réalité que ceux auxquels il peut faire appel pour traiter avec Moscou et Beijing.

Il en aura bien besoin, car bien d’autres dossiers internationaux, que nous n’avons même pas mentionnés, l’attendent, et s’imposeront à lui souvent de manière tout à fait imprévue.

Christopher Malone

Photo : Polat Alp / Fotolia ; Guilhem Vellut / Wikimedia Commons

 

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