Dignité dans le travail

Durant cette curieuse campagne présidentielle, s’il est beaucoup question d’économie et un peu moins de social, le thème du travail en lui-même est peu abordé. Pourtant, il s’agit d’un élément central de la vie de chaque être humain. Mais la difficulté est sans doute de savoir de quoi l’on parle réellement.

Que met-on sous le mot «travail» ?

Pour le chrétien, travailler, c’est participer à l’œuvre commune. L’homme se construit par le travail ; à l’image du Dieu Créateur, il met sa marque sur l’univers, et il se donne le cadre de son existence. Encore faut-il que le travail puisse être une œuvre, c’est-à-dire un acte réfléchi et décidé – ou co-décidé – par le travailleur, faute de quoi il fait de l’homme une machine, un simple instrument.

Le travail est source de lien social : chacun travaille avec et pour les autres. Selon cette acception, les parents qui élèvent leurs enfants travaillent et les bénévoles qui encadrent des troupes scoutes le dimanche travaillent.

Il est donc très important de faciliter la conciliation entre la vie professionnelle, la vie personnelle et la vie familiale, d’où par exemple le combat pour la sauvegarde du repos dominical, ce temps où la production et la consommation sont entre parenthèses pour permettre la vie familiale, personnelle, associative et spirituelle. Il s’agit là d’un véritable choix de civilisation, qui affirme dans l’organisation de la société elle-même que l’Homme a une autre dimension que la dimension simplement matérielle.

Bien évidemment, le travail rémunéré, qui permet d’être autonome et de fonder une famille, est essentiel. C’est pour cette raison que l’ambition de tout politique doit être d’assurer le plein emploi et non pas seulement l’inversion d’une courbe. Pour ce faire, un certain nombre de principes doivent être posés et respectés.

Les principes d’une vision politique du travail

Le respect des droits fondamentaux des travailleurs

Le premier principe, qui semble élémentaire mais qui est loin d’être toujours observé, c’est le respect des droits fondamentaux des travailleurs.

Par «travailleur», il faut comprendre le salarié, l’indépendant, l’artisan, le commerçant, le chef d’entreprise. Tous travaillent, quel que soit leur niveau de responsabilité ou d’autonomie.

Le respect des droits fondamentaux des travailleurs devrait être au cœur de toutes les politiques économiques et sociales. C’est à la fois un devoir humain et une nécessité économique. On nous parle beaucoup aujourd’hui de l’abominable Code du travail, qui serait source de bien des maux et de bien des soucis pour nos entreprises. C’est simplement passer à côté de l’essentiel. Car, si notre Code du travail est complexe, il ne l’est ni plus ni moins que les Codes des impôts, du commerce, de la construction qui, eux aussi, intéressent nos entreprises. Curieusement, l’acharnement médiatico-politique contre la complexité des codes semble réservé aux règles qui protègent la personne humaine…

Ceci étant, j’accepte volontiers l’idée de simplification, et j’ai même quelques suggestions à faire en la matière. Par exemple, revenons à l’interdiction de l’ouverture des supermarchés et des centres commerciaux le dimanche, et nous aurons allégé notre cher Code du travail de toute une ribambelle d’articles. Mais ce serait là s’occuper de la marge et non pas du cœur du problème.

Le cœur du problème se situe dans un marché dit «unique» pour l’Union Européenne, et donc dans le fait de nous imposer une formidable concurrence déloyale en termes fiscaux, environnementaux et sociaux, sans parler des relations commerciales avec le reste de la planète. Nous sommes censés jouer la même partie, mais avec des règles différentes, ce qui est une aberration !

Comment nos abattoirs peuvent-ils lutter, quand leurs concurrents allemands, jusqu’à une date récente, rémunéraient leurs salariés 3,50 € de l’heure ? Et je n’ose évoquer la situation des travailleurs du textile, à l’autre bout de la planète. Il aura fallu le drame du Rana Plaza au Bangladesh (plus de 1 135 morts)1 pour que l’on se pose des questions sur la responsabilité de ces marques internationales de confection qui, via des sous-traitants, exploitent honteusement une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci. C’est humainement inacceptable et économiquement suicidaire pour nos économies.

L’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce, a mis en place des règles du commerce international pour protéger les capitaux, mais elle se refuse à édicter des règles qui protègent les femmes et les hommes, ce qui constitue une honte pour la communauté internationale et pour nos gouvernements successifs, qui ont validé ce type d’accord. La France a un rôle majeur à jouer en la matière, à commencer par le fait de s’appuyer sur ce que nous sommes tous, à savoir des consommateurs. Mettons en place la traçabilité sociale, pour permettre à chacun d’avoir la liberté de choix dans ses emplettes. Aujourd’hui, nous pouvons arbitrer entre prix et qualité, mais nous n’avons aucune information sur le respect ou non des droits fondamentaux des salariés qui ont fabriqué les produits que nous achetons.

Travailleuses au Bangladesh

 

La rémunération du travail à sa juste valeur

Le second principe, complémentaire du premier, c’est de rémunérer le travail à sa juste valeur. C’est la notion de «juste salaire», théorisée par saint Thomas d’Aquin dès le XIIIe siècle : chacun «doit pouvoir par son labeur vivre dignement, lui et sa famille, et épargner»2.

Mais peut-on vivre dignement aujourd’hui avec le salaire minimum, élever une famille et épargner ? Une infirmière aux horaires atypiques est-elle justement rémunérée ? On pourrait multiplier les questions…

Pour contourner la difficulté, certains prônent l’établissement d’un revenu universel. L’idée, qui semble généreuse à première vue, me paraît particulièrement dangereuse. Que la collectivité aide les plus pauvres, bien sûr. Mais que le principe soit posé de donner une rémunération sans rien exiger en contrepartie, cela dévalorise le travail et entraîne dans la spirale infernale du «j’y ai droit». Droits et devoirs doivent s’équilibrer. Une rémunération, c’est la contrepartie d’un travail et non pas un dû. Distribuer à tous sans conditions une allocation transformerait les finances de l’État en un véritable tonneau des Danaïdes.

Il est curieux de constater que, sauf exception, les partisans de cette mesure sont les mêmes qui s’opposent au salaire parental. Pourtant, les mères – et parfois les pères – qui s’arrêtent de travailler pour élever leurs enfants font un véritable travail au service des leurs et de la société. Rémunérer ce temps et développer les mesures d’accompagnement au retour à l’emploi de ces parents est une mesure qui mériterait pour le moins d’être approfondie.

Quant au revenu universel, il serait intéressant d’avoir la réponse à quelques questions simples. «Universel» signifie pour tous. Alors : dès la naissance ? À 18 ans ? Réservé aux nationaux ? À tous ceux qui résident sur le territoire national ? De quel montant ? Si c’est 300 € par mois, cela s’appelle un saupoudrage inutile. Si c’est 700 €, il y a de quoi dégoûter ceux qui se lèvent le matin pour gagner quelques centaines d’euros de plus ; sans parler de l’inévitable explosion du travail au noir. Personnellement, j’aurais du mal à accepter qu’un trader ayant fait fortune à Londres, n’ayant jamais cotisé à notre système d’assurance sociale, perçoive une rente de la collectivité nationale, simplement parce qu’il a décidé de finir ses jours au soleil de la côte d’Azur.

Pour que le travail soit rémunéré à sa juste valeur, il est nécessaire de respecter le principe du juste prix théorisé également par saint Thomas d’Aquin. S’il est normal que le producteur et le commerçant fixent librement leurs prix, ils doivent le faire en respectant deux obligations morales. La première est de ne pas abuser d’une position dominante : ce n’est pas parce que quelqu’un souffre de la soif et que j’ai de l’eau que je peux lui en vendre à n’importe quel prix. La seconde, c’est d’avoir le souci de la juste rémunération de celui qui produit ou qui rend un service. Quand le prix du ticket de RER A de Maisons-Alfort à Roissy Charles-de-Gaulle est à peine inférieur à celui d’un vol Paris-Marrakech via une compagnie exotique, on peut légitimement se poser des questions sur la rémunération des personnels de ce type de compagnie.

Bâtir un projet collectif fédérateur pour la Nation

Enfin, la dernière priorité pour le prochain chef de l’État, c’est de bâtir un projet collectif fédérateur pour la Nation. Un projet qui ait du sens, du souffle, une aventure humaine qui fasse rêver et qui génère activités et emplois.

Avec nos possessions maritimes, nous avons la chance de posséder un territoire immense, plus de 11 millions de km². Seuls les États-Unis en possèdent un plus vaste. Pour vous en donner une idée plus concrète, si l’on additionne souveraineté terrestre et maritime, la France est plus étendue que la Chine. L’exploration pacifique et raisonnée de cet espace, avec la mise en valeur de ses ressources halieutiques, de ses gisements de pétrole et de gaz, l’exploitation des modules polymétalliques entre autres, sont autant d’occasions d’améliorer notre savoir-faire et de développer l’emploi.

En se lançant à la conquête de la lune, les Américains ont enthousiasmé leur peuple, fait l’admiration du monde entier et développé de nombreuses technologies dans tous les domaines. Aux Français de tirer parti du «vaste océan des espérances», comme disait Balzac, et de partir à la conquête des fonds marins, de bâtir des cités sous la mer. Nous aurons alors redonné au travail toute sa place et toute sa grandeur en faisant participer les citoyens à la réalisation d’une véritable œuvre.

Joseph Thouvenel
Vice-président de la CFTC, président de l’Union départementale de Paris

 


1 – Le drame du Rana Plaza est l’effondrement d’un immeuble à Savar, faubourg ouest de Dacca, la capitale du Bangladesh, le 24 avril 2013, qui a provoqué au moins 1 135 morts pour environ 2 500 rescapés. Le bâtiment, appelé «Rana Plaza», qui abritait plusieurs ateliers de confection travaillant pour diverses marques internationales de vêtements, s’est effondré le matin, peu après l’heure de début du travail. Des consignes d’évacuation données la veille, après l’apparition de fissures, avaient été ignorées.

2 – Voir aussi Jean XXIII, Lettre encyclique Pacem in terris, n°20 : «La dignité humaine fonde également le droit de déployer l’activité économique dans des conditions normales de responsabilité personnelle. Il en résulte aussi – et il convient de le souligner – qu’à l’ouvrier est dû un salaire à déterminer selon les normes de la justice ; compte tenu des possibilités de l’employeur, cette rémunération devra permettre au travailleur et à sa famille un niveau de vie conforme à la dignité humaine. Notre prédécesseur, Pie XII, le disait : “À la loi du travail, inscrite dans la nature, répond le droit tout aussi naturel pour l’homme de tirer de son labeur de quoi vivre et faire vivre ses enfants, si profondément est ordonné en vue de la conservation de l’homme l’empire sur la nature”.»

 

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