Bureau de vote
  • Pour les citoyens que nous sommes, aller voter est un devoir de justice
  • Le dialogue social est une condition nécessaire au choix éclairé d’un candidat
  • Voter, c’est exercer un jugement sur la capacité du candidat à gouverner en vue du bien commun

Du jamais vu ! Cette campagne présidentielle nous abreuve avec du jamais vu ! Jamais vue une campagne qui tourne, avec autant de facilité, à la violence, à la haine, à la dénonciation ! Jamais vue une campagne où les alliances se nouent et se dénouent avec autant d’inconsistance et de fragilité ! Jamais vue une approche des élections où le pourcentage des indécis augmente avec plus de constance que les déterminations de vote ! Jamais vue une campagne où le taux des abstentions risque de frôler un gros tiers de la masse électorale. Devant l’indécision et la confusion, bon nombre d’électeurs penchent vers «Je ne voterai pas» ou vers «Je voterai blanc». Est-ce une solution ?

Pourquoi voter ?

Nous sommes, à ce qu’on nous dit, en démocratie. Si c’est vrai, il faut l’assumer et également en profiter. Nous sommes en démocratie, dans un régime politique qui s’appelle la République, lequel n’est pas uniquement le gouvernement de tous, pour tous, selon le bien commun, mais le gouvernement sain qui demande l’exercice de la vertu de justice comme vertu du citoyen.

La justice n’est pas d’abord ce que l’on reçoit de l’autre ; c’est une exigence de soi-même envers l’autre. Elle est cette «volonté constante et perpétuelle de rendre à chacun ce qui lui est dû1 ». Cet «autre» est celui qui est «sujet d’un droit» que l’acte juste doit non seulement respecter, mais rendre. Le sujet de droit, pour une République, n’est ni le peuple, ni la société ; c’est l’État, c’est-à-dire la totalité organique des citoyens poursuivant le bien commun. Le citoyen s’ordonne au «bien de tous» – le bien commun – quand il agit à l’égard de tous. Ce «tous» n’est pas une masse indifférenciée, c’est une communauté ou une société stable – un État – qui permet et facilite à ses membres un véritable agir heureux qui les perfectionne. Cet État ne peut accomplir sa mission que dans la mesure où s’engendre en lui un gouvernement qui repose non pas uniquement sur la volonté de ses membres, mais avant tout sur leur responsabilité. Le premier acte du citoyen, dû en justice à la société dont il est membre, à l’État dont il est le citoyen, c’est donc d’élire, de choisir, les personnes qui exerceront le service du gouvernement et de les désigner comme les sujets de l’autorité qu’ils exerceront. Au sens strict, le choix des personnes qui gouvernent n’est pas la désignation des titulaires d’un pouvoir, c’est l’élection de celui qui reçoit le droit d’être au service de l’ensemble des citoyens, c’est une désignation de l’autorité non seulement pour dire le droit, mais pour veiller à ce qu’il s’accomplisse dans toutes les sphères de la société.

Ainsi, l’exercice du droit de vote n’est pas un privilège du citoyen, c’est un devoir dû en justice. Se soustraire à ce devoir, par paresse, par inertie, pas dégoût, par révolte, c’est manquer à la vertu de justice qui, dans une République, est la vertu formelle du citoyen.

Comment voter ?

Savoir qu’en stricte justice, il faut voter, est une chose. Savoir comment voter en est une autre ! Le vote politique n’est pas la satisfaction d’un choix passionnel ou fanatique. On n’élit pas les personnes qui vont gouverner la société comme on choisit «Miss Monde». Toutes les campagnes électorales, et principalement celle que nous vivons présentement, sollicitent ce qu’il y a de plus bas dans les passions de l’homme. La virtuosité de la rhétorique enflamme les imaginaires et fait ressortir toutes les envies, les colères, les révoltes, etc. Elle tend non à éclairer l’intelligence sur les problèmes d’une société, celle à laquelle appartient le citoyen, mais à flatter, à séduire, à susciter la peur, à attiser les violences, à réduire l’adversaire a nihilo. Qui choisir parmi tous ces candidats qui souvent apparaissent comme des pantins beaucoup plus mûs par la passion de posséder le pouvoir que par la magnanimité du service ? Qui choisir parmi toutes ces théories du meilleur avenir, qui ne sont souvent que des idéologies masquées ? Comment parvenir à une intelligence éclairée quand il n’y a que la confusion qui dissimule l’ambition ? Et pourtant, il faut voter, c’est-à-dire choisir !

Pour choisir, il faut connaître ; pour connaître, il faut délibérer et juger ; pour délibérer, il faut l’expérience et la maturité. L’expérience et la maturité appartiennent à ceux qui vivent les conditions du travail, d’une responsabilité d’adulte, de producteur de biens humains et matériels de la société, qui apprécient l’espoir et le désespoir des situations politiques. C’est cette tranche de la société qui est engagée dans la vie sociale et politique depuis un certain nombre d’années et qui volens nolens porte sur ses épaules le poids d’une société souvent malade, déchirée dans des tendances et des désirs contradictoires, cachant des foyers de colère sinon de vengeance. C’est cette tranche de la société sur laquelle les médias ont le moins de pouvoir, c’est souvent celle qu’ils méprisent. Et pourtant, c’est elle qui a l’expérience et la maturité ; c’est elle qui est capable d’un jugement qui peut mettre de côté les fantaisies, les inconsistances, les emballements des candidats qui sollicitent les votes populaires. C’est aussi celle que les «sondages» prennent le moins au piège.


Le dialogue social doit se retrouver partout où les citoyens existent, car il correspond à la volonté non seulement de vivre ensemble, mais d’agir ensemble


C’est à cette classe de la société, à ces acteurs du lien social, quelles que soient leurs richesses et leur place dans la société, qu’il faut s’adresser, en priorité. C’est à cette classe que les responsables sociaux doivent donner les lumières qui permettent une réflexion saine et un jugement droit. C’est à cette classe que revient, en responsabilité première, le dialogue social qui construit les ponts entre la tranche des aînés – dont la sagesse est l’attribut et la connaissance de leur faiblesse, la peine – et la classe des plus jeunes, dont l’audace est fulgurante et l’expérience courte. Sans ce dialogue social, la société se fragmente, et chacun va de son côté, refoulant sa peine ou cultivant ses rêves. Les résultats du vote sont alors numériques, et la société tout entière n’a pas eu droit à la parole, parce que son choix n’a pas eu lieu. C’est en créant cette fragmentation sociale et en en bénéficiant que s’instaurent les tyrannies les plus lourdes, les utopies les plus désastreuses. Ce dialogue social doit se pratiquer partout, dans la famille, à l’usine, dans les diverses rencontres sociétales, dans les réunions religieuses. Il doit se retrouver partout où les citoyens existent, car il correspond à la volonté non seulement de vivre ensemble, mais d’agir ensemble, agir qui est le fondement de la vertu de justice propre à la République.

Pour qui voter ?

Le citoyen n’est pas que citoyen. Il est la plupart temps membre d’une communauté religieuse. Il est chrétien, chrétien catholique, juif, musulman… La société française comporte encore une majorité de chrétiens catholiques. Cela est vrai même des candidats qui se présentent aux postes les plus élevés du gouvernement. La grande partie des candidats ne le disent pas, mais leur pratique ou leur absence de pratique ne leur enlève pas la marque de leur baptême. Sans mépriser ni les chrétiens non catholiques, ni les juifs, ni les musulmans, on peut examiner le dilemme qui peut se poser à une conscience catholique face à ses choix politiques et donc face au vote qu’elle doit exercer.

Jadis, une distinction faite par Jacques Maritain pouvait éclairer ou obscurcir le jugement, selon les circonstances dans lesquelles elle s’appliquait. Maritain distinguait entre «agir en chrétien» et «agir en tant que chrétien». Cette distinction peut s’appliquer par rapport à cet acte, propre au citoyen, du vote électoral. Doit-on agir en chrétien, en tant que chrétien, ou ne se soucier ni de l’un ni de l’autre ?

Agir en chrétien est toujours requis pour celui qui, par son baptême, a reçu la foi, l’espérance et la charité théologales, ces vertus qui doivent animer toute la vie humaine. Cette vie humaine ne doit pas être une vie compartimentée, où il y a des cases pour la vie seulement humaine et des cases pour la vie chrétienne, case que l’on appelle «la pratique». Concernant le vote politique, l’acte électoral doit être posé, en chrétien, pour celui qui est chrétien. Cela signifie qu’il doit être fait dans une conscience juste qu’anime la vertu de justice, dans un jugement droit qui s’exerce par la prudence politique et dans la liberté réelle de la volonté qui ne se laisse ni séduire par des passions douteuses, ni séduire par de fausses promesses. Mais il y a plus ! Cet acte du chrétien, fait en chrétien, devient par la force des vertus théologales un acte de charité envers la société – la patrie – dont le chrétien, comme tout autre, est redevable. Il faut non seulement être juste envers la société, il faut l’aimer comme la terre de ses Pères ou sa terre d’adoption, de ceux dont on a reçu un héritage humain et chrétien dont il faut rendre grâce.

Agir en tant que chrétien, c’est autre chose ! C’est agir de telle manière que le témoignage public des exigences de la vie chrétienne soit respecté, au moins en ce qui regarde le droit civil de la liberté religieuse. Cela n’est pas toujours facile et surtout, cela comporte différents aspects. Lorsqu’il s’agit du vote électoral, le devoir du chrétien en tant que chrétien peut-il se limiter au devoir du citoyen ? C’est déjà beaucoup, car le devoir du citoyen s’inscrit dans l’obligation de la justice qu’Aristote appellerait la justice générale.

Une question, de toute façon, se pose. Lorsque les candidats font appel au vote et que leur programme comporte des mesures sociétales qui sont en contradiction avec les exigences de l’agir chrétien ou même, ce qui est le plus fréquent, avec les exigences de la vie humaine, le chrétien, en tant que chrétien, peut-il donner un vote favorable à ce candidat ? Diverses impasses sont possibles, et aucune ne semble être plus juste que d’autres ; c’est une première possibilité. S’il y a un ou plusieurs candidats qui présentent un programme respectueux des valeurs humaines et chrétiennes, des valeurs de droit naturel et de respect de la liberté religieuse, faudrait-il obligatoirement voter pour ces candidats ?

Le premier cas est celui dans lequel nous sommes quant à l’élection présidentielle en cours. Aucun des candidats qui se présentent n’apporte une garantie sans ombre du respect des droits fondamentaux de la personne, et par conséquent des libertés imprescriptibles de la conscience morale. François Fillon dit qu’il agit, personnellement, en chrétien et qu’au fond de sa conscience, il n’accepte pas l’avortement, mais qu’en tant que président, il le reconnaît comme un «droit fondamental» (selon les dispositions de la loi votée par l’Assemblée le 26 novembre 2014). Cette acceptation joue non seulement contre l’enfant à naître, mais, de plus, touche à toutes les professions qui travaillent dans ce domaine médical : les gynécologues, les médecins, les infirmiers, les pharmaciens. Quel est le respect que l’on accorde à leur liberté de conscience ? Il en est de même pour toutes les questions qui touchent à la fin de vie et pour les questions qui ont trait au mariage. Quel est le respect accordé à la liberté des maires concernant les «mariages» de personnes de même sexe ? Quelle est la liberté donnée aux écoles quant à l’éducation sexuelle ? François Fillon n’est pas le seul parmi les candidats à la présidentielle à l’accepter. Aucun des onze ne satisfait une conscience morale, chrétiennement formée, ou même simplement bien formée selon les exigences de l’éthique. Alors faut-il s’abstenir de voter ? Et s’il y en avait un, faudrait-il voter pour lui ?


Les valeurs engagées lors du vote sont des valeurs morales qui relèvent du droit naturel, et non des engagements de la foi


Revenons sur nos points de départ. L’acte du vote est un acte qui engage la conscience morale du citoyen en tant que tel, et non du chrétien en tant que tel. De plus, les valeurs engagées sont des valeurs morales. Elles relèvent du droit naturel et non des engagements de la foi. Elles relèveraient des valeurs religieuses si elles constituaient une menace directe de persécution de la foi détruisant une liberté civile qui doit demeurer respectueuse de la liberté des consciences. Cela étant dit, en tant que citoyen, l’électeur doit être soucieux du respect des valeurs morales qui sont au fondement de l’humanité ; en tant que chrétien, l’électeur doit être soucieux des libertés civiles qui s’attachent au culte publique et aux libertés des consciences à l’égard des valeurs du droit naturel. Ce souci ne doit jamais le quitter. En tant que chrétien, il ne peut jamais être neutre.

Cependant, l’acte du vote est un acte singulier qui se déroule à l’égard d’une société singulière, à l’égard de candidats particuliers. Le citoyen, comme le chrétien, n’est jamais face à une société idéale, ni à des candidats idéaux. Il n’est jamais placé devant des biens temporels qui sont des biens absolus, ne comportant, dans leur concrétion, aucun aspect mauvais. Autrement dit, il n’est jamais placé en face de la parousie ! Le choix électoral du candidat le place, la plupart du temps, devant le moindre mal et non devant le meilleur bien. C’est ce choix-là qu’il doit exercer. S’il ne doit faire, dans sa conscience, ni concession, ni compromis – l’avortement et tout attentat à la vie sont toujours des actes graves intrinsèquement mauvais – le choix électoral qu’il doit poser doit examiner en tout premier lieu les aptitudes et les capacités des candidats au gouvernement prudentiel et juste de la société dont il sera le chef et ceux des élus qui l’assisteront. Il doit aussi examiner quels sont les éléments essentiels du bien commun qui pourront être assurés pour que la paix sociale soit possible, pour que la juste distribution des richesses soit accomplie (un minimum de biens matériels est nécessaire pour pratiquer la vertu, enseigne saint Thomas), pour que le pays soit protégé contre ses ennemis, pour que le dialogue politique à l’intérieur comme à l’extérieur existe, pour que le travail devienne la condition de la dignité sociale de la personne, pour que la famille ne soit pas écrasée, etc. Ce choix électoral, le chrétien doit le faire dans sa conscience ; devant Dieu, il en est le responsable. Par là même, il ne rejette ni sa vigilance, ni sa prudence quant aux valeurs morales et chrétiennes qui sont écrasées ou passées sous silence. Ce n’est pas parce qu’il a voté pour un candidat de son choix qu’il prend une assurance tout risque contre les erreurs politiques et les obscurités qui peuvent jalonner les actes du gouvernement. Il a voté en citoyen ; il doit continuer à se comporter comme un citoyen.

La même solution vaut envers un candidat qui serait plein de justifications morales, mais qui n’aurait à son actif que des revendications moralisantes si justes soient-elles. Le bien commun est complexe. L’aimer et le poursuivre est l’acte du politique. Si ce dernier n’a aucune expérience du gouvernement, s’il ne rallie avec lui aucun appui parlementaire, s’il n’a pas le sens du gouvernement des hommes, il ne manquera pas de faire le lit des révoltés et des idéologues qui mettront la société en péril.

Voter est un acte de justice. C’est encore plus un acte de prudence. Il n’est pas défendu, en chrétien et en tant que chrétien, de prier l’Esprit Saint pour l’accomplir au mieux.

Aline Lizotte

Photo : Revelli-Beaumont/SIPA

 


1 – Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa IIae, q. 58, a. 1.

 

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