L'instabilité des régimes en France
  • L’instabilité politique qui caractérise la France depuis la Révolution française interroge non seulement le citoyen, mais aussi le philosophe politique
  • Au principe d’ordre, garantie de stabilité, se sont substituées des « valeurs », qui ne peuvent en tenir lieu et qui livrent le peuple à l’arbitraire des politiciens
  • Lui seul peut reprendre son destin en mains, en imposant un retour à la primauté du bien commun

Le 20 mars dernier avait lieu le premier grand débat mettant en lice cinq de nos candidats à la présidentielle. Je ne répéterai pas ce qu’en ont dit tous les journaux, ni ne tiendrai compte des statistiques, qui prétendent nous indiquer quel est le candidat gagnant. Tout ce qui s’est dit, on le savait déjà. Quant au candidat gagnant, chaque auditoire a le sien ! Rien n’a émergé, mis à part les échanges animés entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Bref, ce débat en a laissé beaucoup sur leur faim !

Un point, cependant, est intéressant : nous avons mieux vu les grandes lignes des orientations politiques et surtout, nous pouvons les analyser à l’horizon commun des limites d’une philosophie politique : celle d’une Révolution française qui commence en 1789 et qui n’est pas encore terminée. Ou plutôt, celle d’une Révolution dont on ne sait comment sortir.

La pensée politique française se fait et se défait autour d’une question : comment sortir de la Révolution ? On peut dire, pour être bref, que la République se stabilise comme institution avec son troisième essai : la Troisième République (1870-1940). Née de l’échec politique et de la surenchère étatique de Louis-Napoléon Bonaparte, qui trouve à Sedan sa roche tarpéienne, elle naît dans la violence et le sang de l’insurrection de la Commune réprimée avec une violence inouïe par le gouvernement de Thiers, entre le 21 et le 28 mai 1871. Pendant cette courte période, les communards ont revécu l’enthousiasme jacobin de la révolution de 1792, dans le bouillonnement du renouveau des comités de salut public.

Cette Révolution, qui fait naître puis consume les gouvernements et les constitutions, il faudrait bien en sortir.

François Guizot
François Guizot

François Guizot, ce professeur d’histoire devenu ministre de l’Instruction publique, sous le règne de Louis-Philippe, cet intellectuel distingué, a étudié – malgré sa méfiance de l’Anglais – comment la fière Albion, étant passée par les mêmes douleurs d’enfantement que la France, secouée dans ses entrailles monarchiques par Cromwell, ayant elle aussi commis un régicide1, réussit en l’espace de 40 ans à rétablir la monarchie tout en instaurant un régime parlementaire bicaméral, qu’elle perfectionnera au long des âges2, mais qu’elle ne répudiera plus. Dans son étude sur La gauche et la révolution au XIXe siècle, l’historien François Furet fait état de la séduction qu’exerce l’Angleterre sur les penseurs du XIXe siècle, qui lorgnent vers «cet individualisme libéral, fondé sur les intérêts et la propriété malgré la défiance de la démocratie politique3. Guizot, un protestant, s’intéressait à l’Angleterre en ce milieu du XIXe siècle. Mais, il n’était pas le seul. Jules Michelet, Edgard Quinet, Alexis de Tocqueville firent de même. Qu’est-ce qui les attirait ? Ceci : l’Angleterre, et les États-Unis ont su comment terminer une révolution. La France, non ! Et aujourd’hui, elle semble, mais de façon déguisée, soumise au joug des comités de salut public, dont les Jacobins étaient les animateurs principaux.

L’abolition d’un principe d’ordre

Furet écrit, dans sa dernière œuvre sur la Révolution française, que : «À la différence de la Révolution anglaise, la Révolution française a tué non seulement le roi de France, mais la royauté4». Cette réflexion n’est pas anodine. La Révolution française, en faisant de Louis XVI «un criminel, du seul fait qu’il était roi, (qui) devait non être jugé, mais tué5» rendait impossible par la suite l’instauration d’une autorité politique institutionnelle et stable ! Deux siècles d’essais de constitutions en témoignent. On pourrait penser y être arrivé avec la Ve République ! Eh bien, non ! Mélenchon parle d’instaurer une VIe République, «pour détruire la monarchie présidentielle». On peut traiter ces propos de loufoques ! Qu’en sait-on ? Devant le projet d’un autarcie politique exacerbée dont Marine Le Pen abreuve ses partisans, que peut-on prévoir ? L’instabilité économique et sociale qu’entraîneraient, à coup sûr, les tentatives d’introduire ses «réformes» – qui n’en sont pas – risquerait fort de créer une «nouvelle révolution» et une nouvelle définition des pouvoirs. Car la France n’a aucune institution politique stable qui soit un point de référence auquel il ne faut pas toucher. En tranchant la tête du roi, la Révolution française a éliminé toute référence institutionnelle à un principe d’ordre. Le peuple aspire à le retrouver et n’y parvient pas.


La gauche et la droite se définissent en rapport à un sujet qui possède des organes dont l’ordre n’est pas interchangeable


Que faut-il entendre par «principe d’ordre» ? Le principe est ce à partir de quoi d’autres choses s’engendrent. Ainsi, l’un est principe du nombre, l’«orient» et l’«occident» sont des principes conventionnels à partir desquels on mesure le temps et le lieu. Ces références sont inamovibles, sans quoi l’on perdrait la boussole ! La gauche et la droite n’ont pas en elles-mêmes un principe de référence ; elles se définissent en rapport à un sujet qui possède des organes dont l’ordre n’est pas interchangeable. Et si le sujet change, la gauche et la droite changent.

Le principe n’est pas une cause ; il est le soutien et la référence à partir des quels une relation s’établit. L’ordre est une relation entre des «choses» qui fait référence à un principe, c’est-à-dire à ce qui est premier et stable. Quand Mélenchon souhaite que s’établisse la «paix», son vœu est irréaliste s’il détruit en même temps le principe qui établit la paix, c’est-à-dire, selon la définition de saint Augustin, «la tranquillité dans l’ordre». La tranquillité n’exclut pas tout changement, elle exclut les changements qui bouleversent non un certain ordre établi, mais les principes même de cet ordre. Ainsi en était-il de la royauté, non de la monarchie qui est une forme de gouvernement. De Hugues Capet à Louis XVI, il y a eu beaucoup de changements politiques, mais il y a toujours eu un roi comme principe d’ordre de la société politique. Quand Theresa May veut introduire le Brexit en s’appuyant uniquement sur le référendum, la Haute-Cour de Londres lui rappelle qu’en Angleterre, la souveraineté ne réside pas dans le peuple, mais dans le parlement, les deux chambres qui forment le gouvernement du Roi ou de la Reine. Ce n’est pas simplement une formalité conventionnelle, c’est un principe d’ordre.

Sans principes, la France a des valeurs

La République qui, au travers de ses multiples constitutions, se construit vaille que vaille, faute de principe, a des «valeurs», qui sont, la liberté, l’égalité et la fraternité. Une valeur n’est pas un principe. C’est une appréciation subjective de ce qui, pour le sujet, est important, bon ou mauvais, inspirateur ou regrettable, plein d’espoir ou de désespoir. Ni les valeurs ni l’idéal républicain ne constituent le principe d’ordre. Empruntons encore à François Furet ce diagnostic, qui est loin d’être celui d’un conservateur de droite :

«La Révolution de 1789 a voulu refaire la société et le corps politique sur l’idée que l’essence de l’homme, commune par consé­quent à tous les hommes, est la liberté. Elle a émancipé l’individu des contraintes séculaires de la dépendance, détruit à la fois le pouvoir de droit divin et la domination aristocratique, repensé la société sur la base des droits de chaque contractant, et le corps politique sur le consentement libre des commettants, à travers la représentation. Elle a en fait mêlé deux sources d’inspiration : l’individualisme libéral d’une part, selon lequel l’élément constituant du pacte social. est l’activité libre des hommes à la poursuite de leurs intérêts et de leur bonheur. Et de l’autre, une concep­tion très unitaire de la souveraineté du peuple, à travers l’idée de nation ou de ‘volonté générale’6

Bref, la Révolution française a voulu fonder la société politique sur l’individu et sur la liberté de sa conscience adhérant au pacte social. De ces adhésions multiples devait naître une volonté générale de bonheur pour tous. Sans doute fallait-il proposer quelque chose, mais quoi ? Et au nom de quoi ? Certaines autorités intellectuelles, tel Edgar Quinet, ont cherché ce principe. Pour lui, ce principe est l’idéal chrétien comme fondement de la démocratie. Plus que cela, c’est la conscience spirituelle de l’homme. Cette reconnaissance que lui accorde la Révolution, par sa Déclaration des Droits de l’homme, la rend «à beaucoup d’égards, plus près du Christianisme que ne l’est aujourd’hui l’Église7.» Cette «conscience religieuse de l’homme, en commerce avec l’infini8» ne peut céder à aucun pouvoir temporel, ni celui de l’État, ni celui de Rome ou du Vatican. Ainsi, le Luthéranisme, qui libère la conscience spirituelle de l’homme religieux d’une autorité ecclésiale qui n’est qu’un principe extérieur d’oppression, et la Révolution française qui instaure la Démocratie, ont une profonde parenté : tous deux prétendent restaurer l’homme en son être intérieur subjectif. L’un et l’autre agissent selon la même arcane : la disparition absolue d’un principe d’ordre qui, de l’extérieur, prétendrait diriger l’agir de l’homme.

Cette libération de la conscience de l’homme, on la verra se développer avec des nuances chez Michelet, qui explique ainsi le succès de Robespierre auprès du peuple qui voit en lui, «l’homme de la vertu9» ou chez Alexis de Tocqueville, pour qui la haine des «inégalités» était le motif le plus profond de l’enthousiasme révolutionnaire de 1789 où tout ce qui existait «avant» fut brisé. Tocqueville conclut son étude sur l’Ancien Régime par cette phrase lapidaire : «Alors, les Français furent assez fiers de leur cause et d’eux-mêmes pour croire qu’ils pouvaient être égaux dans la liberté10».

Alexis de Tocqueville
Alexis de Tocqueville

Ce principe d’ordre, l’autorité royale vue et admise comme absolue dans le sens où elle devait être incontestable, en tant que principielle, ne récusait aucun changement de régime politique. Sa disparition violente et sa supplantation par la glorification de la liberté de la conscience individuelle entraînaient inéluctablement l’apparition du subjectivisme social et politique et un individualisme plus absolu que ce que celui du «despotisme de Byzance» pour qualifier à la fois, l’oppression politique et l’oppression ecclésiale. Qu’en est-il sorti ? La «souveraineté» politique fut transférée, non au peuple, mais à la collectivité des «individus» qui forme la masse électorale, collectivité qu’il faut séduire pour en tirer le «pouvoir» de les gouverner, non pour les amener à désirer un vrai bien qui leur soit commun, mais pour leur donner l’illusion que leur rêve de liberté sans ordre, sans ascèse, sans vertu et sans joie est à porté de la main et de la voix du séducteur politique. La séduction du socialisme dépassé de Hamon ou le flou artistique de Macron que Marine a fermement caricaturés sont les prototypes du séducteur qu’engendre la Révolution.

Le Comité du salut public des sans-culottes et les gloussements des tricoteuses


La scandale constitue la nouvelle guillotine par laquelle on veut tuer un homme politique


Louis XVI fut condamné à être décapité non parce qu’il avait mal gouverné, mais parce qu’il était roi. Aujourd’hui, on ne tue plus le roi, non seulement parce qu’il n’y a plus de roi, mais parce que l’on a trouvé mieux. S’il se dégageait un homme qui n’adhère pas totalement à ce principe de flatterie subjective, politiquement, il ne pourrait pas vivre. S’il y en avait un, un seul, une fois repéré, il n’existerait plus ! Car on a découvert une guillotine non sanglante , un guillotine qui ne fait plus de victime innocente, de martyr, qui une fois mort reste vivant par le culte qu’on lui rend. Cette guillotine, c’est le scandale. On peut tout savoir d’un homme public. On peut connaître ses faiblesses, ses écarts, ses préférences, ses goûts, ses erreurs, ses manques de prudence. On lui pardonnera tout, pourvu qu’il ne prétende pas gouverner avec une autorité autre que celle que la collectivité des individus «libres» lui accorde. S’il prétend savoir où il va, s’il prétend s’arracher à la tyrannie des opinions médiatiques, s’il veut ou peut devenir un principe d’ordre, on fera tout pour le rendre odieux aux consciences «libres». On lui fera honte d’être un homme, on lui fera payer cher le fait d’être un politique insoumis. On en fera un objet de scandale.

En ce sens, la Révolution n’est pas terminée. Les comités de salut public sont toujours à l’œuvre. Fouquier-Tinville n’est pas mort. Il est toujours le maître de la rumeur et le grand accusateur. Reste une seule solution : le peuple, le véritable peuple, celui que le dernier quinquennat a tellement méprisé. Celui qui porte encore, en son âme et conscience, des valeurs de vérité et de liberté. Celui qui aspire non à être flatté, pour ensuite être trompé ! Celui qui n’a pas honte d’être gouverné ! Celui qui peut dire «Non» ! Tout en espérant pouvoir dire «Oui» !

Aline Lizotte

 


1 – Celui du roi Charles Ier, décapité à la hache le 30 janvier 1649.

2 – Avec le soutien du général Monck, Charles II rentre à Londres en 1660 et dissout le parlement qui avait condamné Charles Ier. Il est couronné en janvier 1662. Depuis, la monarchie est ininterrompue en Angleterre.

3 – François Furet, La gauche et la révolution au XIXe siècle, Hachette, coll. Pluriel, p. 17.

4 – François Furet, La Révolution, t.I, Arthème Fayard, coll. Pluriel, p. 210.

5Ibid, p. 206.

6Ibid, p. 148-149.

7 – Edgard Quinet, Le christianisme et la révolution française, Arthème Fayard, p. 275.

8 – Ibid.

9 – Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, vol.1, Gallimard, coll. Folio histoire, p. 489.

10 – Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Gallimard, Folio histoire, p. 316.

 

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