Le débat du 20 mars

Sur son compte Twitter, le Président François Hollande déclarait le 18 mars 2017 : «Aujourd’hui, ma fierté est de pouvoir remettre à mon successeur un pays plus fort, plus digne, plus soudé, plus cohérent qu’en 2012». Les successeurs potentiels de l’actuel président devraient donc se réjouir de ce bilan en forme d’autosatisfaction… Pourtant, les voyants rouges ne manquent pas au tableau France. Pour s’en tenir au domaine de l’économie, l’économiste Jean-Luc Gréau explique dans Causeur, chiffres et analyse à l’appui, que «les chiffres dont nous disposons révèlent une “tiers-mondisation” rampante de notre économie». Quant aux autres secteurs, peu échappent au constat d’une situation alarmiste.

Annoncé comme un événement, le débat télévisé du 20 mars 2017 (pour la première fois dans l’histoire de la Ve République) entre les 5 principaux candidats à l’élection présidentielle aura-t-il permis d’y voir plus clair et d’ouvrir des perspectives dans un paysage français dont les contours sont marqués par une certaine imprécision, du fait d’un retard important pris pour débattre du fond en raison des remous du «Fillongate» ? Essayons d’en juger par les réactions de la presse quotidienne française au lendemain du débat.

Les attentes et l’attentisme des Français

Attentes

En octobre 2016, à huit mois de l’échéance électorale, l’Ifop a réalisé un sondage sur les attentes des Français pour la présidentielle. Il faisait apparaître un sentiment majoritaire d’urgence à réformer le pays, et la nécessité de le faire très rapidement, même si cela doit provoquer de nombreuses grèves et manifestations et un blocage du pays pendant plusieurs semaines. Selon Le Figaro qui la commentait, cette étude révélait «des attentes très fortes dans l’opinion marquée par une forme de résignation face à l’ampleur des obstacles économiques et sociaux auxquels le dirigeant élu en 2017 sera confronté». Deux sentiments apparemment opposés donc, mais que le journaliste commentait ainsi : «Leur scepticisme concernant la possibilité de réformer peut s’expliquer par leur crainte de voir, une nouvelle fois, des promesses non tenues.»

Attentisme

Conjointement à ces fortes attentes, on relève un net attentisme des électeurs : les instituts de sondage et les commentateurs n’ont pas cessé de souligner la faiblesse des taux de participation estimés à la prochaine élection présidentielle, ainsi que l’indécision et la volatilité des électeurs1. Le 24 février dernier, selon l’Ifop, le «niveau de mobilisation en cette fin de semaine (60,5 % le 23 février) se maintient largement en dessous du niveau des taux de participation observés lors des précédentes élections présidentielles». Une constatation relayée début mars 2017 par Le Figaro : «Un mois avant l’élection, on considère habituellement que le vote est cristallisé, c’est-à-dire que les Français ont déjà fait, plus ou moins, leur choix ou sont en train de le faire. Mais comme cette année il n’y a pas eu de campagne à proprement parler – plutôt une succession d’affaires – il n’y a pas eu d’opportunité pour les candidats d’échanger entre eux, chacun faisant sa course de son côté. Il y a un donc un taux d’indécision très élevé, y compris chez les électeurs qui se disent prêts à voter pour l’un des favoris. C’est inédit sous la Ve République. »

Les limites et les enjeux du débat

Les limites du débat

Le samedi 18 mars, le Conseil constitutionnel a annoncé les noms des candidats à l’élection présidentielle. Ils sont au nombre de onze satisfaisant aux conditions pour se présenter au 1er tour (au moins 500 parrainages d’élus). Or, le débat télévisé du 20 mars n’a opposé que les «cinq principaux» candidats (Mélenchon, Hamon, Macron, Fillon et Marine Le Pen), créant ainsi une discrimination entre «grands» et «petits» candidats en fonction des sondages relatifs aux intentions de vote. Cette exclusion fondée sur un tel critère et qui, selon Le Figaro, a provoqué la «colère des ‘petits’ candidats exclus du premier grand rendez-vous médiatique» n’est pas sans poser la question d’un débat véritablement démocratique : si les sondages sont censés refléter l’état d’une opinion, comment cette opinion peut elle se former valablement si l’accès aux moyens d’expression n’est pas le même pour tous ? Faut-il aller comme Nicolas Dupont-Aignan jusqu’à parler d’une «manipulation de l’opinion2» ? Une réaction peut-être excessive, mais relayée sur le fond dès le début du débat lui-même par trois des «grands» candidats : François Fillon a estimé d’entrée de jeu que «ça pose un problème démocratique» et a noté que si une telle règle avait eu lieu pour la primaire de la droite, il n’aurait sans doute pas pu y participer. Emmanuel Macron a partagé cette critique «à propos des autres candidats absents», et Marine Le Pen a tenu le même discours, dénonçant les conditions du débat et faisant une suggestion : «TF1 pourrait effectivement s’honorer à organiser un débat avec les candidats qui ne sont pas présents ce soir», a-t-elle lancé.

L’autre limite de ce débat tenait au nombre même des débatteurs qui, bien que réduit d’une façon contestable, ne permettait pas une pleine confrontation des opinions et ne pouvait – quel que soit le savoir-faire des présentateurs/modérateurs – que prendre la forme d’échanges bipolaires, de «duels» successifs et plus ou moins frontaux entre deux candidats. D’où ce commentaire général du Monde après le débat : «Les cinq principaux candidats à l’élection présidentielle se sont livrés à un échange plus frustrant que convaincant».

Les enjeux du débat

Interviewé dans Le Figaro du 20 mars, Philippe Moreau-Chevrolet constatait que le taux d’indécision était encore très élevé, y compris chez les électeurs qui se disent prêts à voter pour l’un des favoris, ce qui donnait un intérêt particulier au débat. En conséquence, il exposait les différentes stratégies attendues des candidats : l’attitude consensuelle d’Emmanuel Macron le rendait particulièrement vulnérable dans une confrontation l’obligeant à sortir d’un certain flou quant à son programme. Du côté de Marine le Pen, il s’agissait de poursuivre sa stratégie consistant à rassurer les électeurs (dans la ligne de son affiche de cet été «la France apaisée»), notamment l’électorat âgé, chez qui elle a beaucoup de points de retard et qui compte dans une élection en raison de sa forte mobilisation. Concernant François Fillon, il notait que celui-ci devait lever l’interrogation quant à ses capacités à rassembler plus largement, c’est-à-dire au-delà de ceux qui ont voté pour lui à la primaire. Et Guillaume Tabard, dans le même Figaro, d’ajouter que «dans cette campagne si éprouvante pour lui, François Fillon avait besoin de se démarquer de l’ancien ministre de François Hollande, afin d’empêcher une partie de ses électeurs de céder aux sirènes du candidat d’En marche.»

Esquisse d’un bilan

Une audience exceptionnelle

L’audience a été exceptionnelle : la joute a attiré 9,8 millions de téléspectateurs, la deuxième meilleure audience de l’année. À titre de comparaison, signalons que le débat de l’entre-deux tours de la primaire à gauche entre Benoît Hamon et Manuel Valls avait été suivi par 5,5 millions de téléspectateurs, et celui entre Juppé et Fillon par 8,5 millions.

Un net démarquage des candidats

L’impression générale au lendemain du débat est que, quelle que soit leur orientation, les principaux organes de presse ne montrent pas un enthousiasme exceptionnel devant un débat qui n’a rien «révélé» de particulier ni quant aux personnalités ni quant aux positionnements respectifs.

D’après le site Atlantico, «la presse nationale a jugé le débat plutôt convaincant». Selon BFM-TV, «la presse estime que cet échange a été policé, puis animé, mais sans grande surprise». Le Figaro constate avec soulagement qu’enfin «la campagne démarre». «Au fil des échanges, les clivages sont apparus», note le journal, qui pointe au passage les erreurs des candidats, qu’il s’agisse d’approximations ou d’erreurs factuelles. «Il y a bien la droite, le centre et la gauche, mais pas seulement», estime le quotidien qui juge «un débat de retour sur le fond, dépoussiéré des affaires, mais parfois trop dense donc un peu confus». Pour Le Parisien/Aujourd’hui, le débat a été «dense, sérieux, pédago… mais non décisif». Et même si «les candidats ont déroulé leurs programmes, en bons élèves», le quotidien juge qu’«aucun n’a fait la différence».

Les Échos ont trouvé le débat «musclé mais sans dérapage». Le journal estime que «chacun est en réalité resté dans son couloir». «Ce long premier débat télévisé, qui n’a donné lieu à aucune surprise ni à aucun faux pas majeur, permettra-t-il de faire bouger les lignes ?» s’interroge-t-il. Il renchérit en déclinant ainsi les titres de ses articles : «Macron ne prend aucun risque et se réveille grâce à Le Pen, Le Pen déroule ses propositions mais se fait contrer par ses adversaires, Fillon s’accroche à son projet et vise ses rivaux Macron et Le Pen, Macron est jugé le plus convaincant et Hamon à la traîne.» Libération évoque un rendez-vous «policé puis animé», laissant apparaître de l’espoir après une campagne fortement marquée par les affaires. «Et si, dans cette campagne folle qui déjoue tous les pronostics, les Français retrouvaient finalement leurs marques politiques, en tout cas pour le premier tour ?» s’interroge le quotidien. Une réflexion à laquelle fait écho Le Courrier Picard : «Malgré son côté artificiel et le choix très contestable de pré-sélectionner cinq candidats parmi onze, le débat de TF1 participe à ce retour au politique. Avec un vrai démarquage des candidats et une bonne densité des arguments avancés. Mais aussi en rappelant qu’une campagne électorale était, avant tout, une confrontation d’idées soumise à l’appréciation des électeurs.»

Les lignes de force du débat

Une «typologie» présidentielle

Principalement dans la première partie du débat, on a vu se dégager une sorte de «profil» des candidats projetant d’eux-mêmes à travers leurs attitudes, leur type de réactivité et leur ton l’image du futur président qu’ils souhaitent donner. Jean‑Luc Mélenchon s’est présenté comme le candidat de la VIe République, celui qui veut en finir avec la monarchie présidentielle. Macron, décrit par Le Figaro comme «omniprésent dans le débat, virevoltant […], jouant plusieurs matchs en un», serait celui de la nouveauté, déjà par sa personnalité qui n’a pas de référence électorale, mais aussi par son programme qui, selon lui, transcende les clivages classiques. Marine Le Pen veut être la présidente de la souveraineté et du peuple, des thématiques marquées au Front National. Benoît Hamon assume son héritage socialiste et se veut le candidat de la paix et de la coopération contre la concurrence. Pour François Fillon, qui selon Le Figaro «s’en est souvent tenu à un jeu de fond de court», c’est l’image de l’équilibre, du sérieux, de l’expérience qui prédominait. Le journal Ouest France le décrit comme «l’alarmiste rassurant», se donnant «une stature présidentielle d’homme d’expérience au-dessus de la mêlée».

Des accentuations nettement marquées

Le Figaro relève de façon synthétique les accentuations propres à chaque candidat : «Le candidat de la droite indique ensuite qu’il souhaite être le président du redressement national : ‘Je placerai la France sur un chemin qui la placera dans moins de dix ans comme la première puissance européenne’, assure-t-il, avant d’insister sur le fait qu’il est ‘probablement le seul’ à pouvoir réunir une majorité stable à l’issue des élections législatives des 11 et 18 juin. De son côté, Emmanuel Macron promeut son ‘projet d’alternance profonde, avec de nouveaux visages, de nouveaux usages. C’est un projet juste, efficace, porteur d’espoir’, explique-t-il.»

Pour Jean-Luc Mélenchon, le même article note que ce candidat promet l’écriture d’une nouvelle constitution : «J’irai au plus urgent. Le peuple doit reprendre sa place sur la Finance». Et de poursuivre : «Placée à côté du leader de la France insoumise, Marine Le Pen assène qu’elle souhaite ‘être la présidente de la République française. Mais vraiment. Je ne souhaite pas être la vice-chancelière de Mme Merkel, ni la vice-VRP de n’importe quel grand groupe (…) Je serai la présidente qui redonnera la parole au peuple pour que plus jamais des décisions soient prises sans l’accord du peuple’. Dernier à s’exprimer, Benoit Hamon se voit en ‘président honnête et juste. Honnête et juste, cela suppose d’être indépendant des lobbies. C’est pour cela que je serai aussi un président juste, qui en finira avec les politiques faites toujours pour les mêmes. Je tournerai la page des vieilles promesses identiques, pour des promesses désirables’, promet le candidat investi par le PS.»

Les clivages principaux

Parmi tous les thèmes abordés, deux volets ont mobilisé le maximum d’arguments et cristallisé les tensions. Il s’agit d’une part des questions de société relatives à l’immigration, à la sécurité et à la laïcité et, d’autre part, des questions d’économie, notamment de l’emploi.

Sur les questions de société, deux lignes se sont clairement démarquées. Une ligne conservatrice, celle de Marine Le Pen et de François Fillon, qui souhaitent maîtriser voire arrêter les flux migratoires. En face, une ligne plus cosmopolite, selon laquelle la France se doit d’honorer un devoir et d’accueillir sinon toute, au moins une large partie de la misère de monde. Comme sur bien d’autres sujets, Emmanuel Macron est parvenu à concilier les contraires en défendant des aspects de chacune des deux lignes.

Dans son analyse des principaux points du débat, Le Figaro relève un certain nombre de clivages qu’il résume sous les titres suivants : «Cinq candidats, cinq visions différentes de l’école» ; « L’abaissement de la majorité pénale à 16 ans agite le débat» ; «Échanges acides sur la laïcité et le voile islamique» ; « La moralisation de la vie publique n’échappe pas (et sans surprise) au débat» ; «La durée du temps de travail reste un facteur de division politique».

La Croix relève que les questions économiques ont été trop rapidement survolées et que «c’est sur les sujets économiques que Marine Le Pen a été le plus durement attaquée. Notamment par François Fillon qui l’a accusé de vouloir semer ‘le chaos économique et social’ avec son projet de sortir de l’euro et d’accumuler des promesses irréalistes en matière sociale. Sur les retraites, ‘le programme de Marine Le Pen, c’est le retour au programme commun de 1981’ a ironisé le candidat LR à propos de son projet de revenir à la retraite à 60 ans et aux 40 ans de cotisations tandis que le fondateur d’En Marche a regretté, ciblant la candidate FN mais aussi les deux candidats de gauche que, dans ce débat, ‘il y a beaucoup de cadeaux et peu de bouclage financier’». Le journal ajoute que «le débat a essentiellement opposé les candidats de gauche à François Fillon sur le temps de travail et la loi El Khomri, tandis que la plupart des participants ont affirmé leur désaccord avec la proposition de Benoît Hamon de revenu universel présenté par le candidat PS ‘comme la seule idée neuve de la campagne’. ‘Je ne me mêle pas à ces débats entre ultralibéraux qui ont défendu un modèle qui a ruiné notre agriculture et notre industrie’ a expliqué de son côté Marine Le Pen qui a défendu ‘un patriotisme économique’ et la fin de la politique du libre-échange.»

Peut‑on parler d’un gagnant de ce débat ?

Juste après le débat, un sondage ELABE pour BFM-TV3 a posé la question : quel candidat jugez‑vous le plus convaincant ? Les réponses sont les suivantes : Macron arrive en tête avec 29 %, suivi de près par Jean‑Luc Mélenchon, Marine Le Pen et François Fillon qui se stabilise à 20 %. Quant au baromètre du Figaro du 21 mars, à la question : «Quel candidat vous a le plus convaincu ?», sur 183 600 votants les réponses sont les suivantes : 4,22 % Benoît Hamon, 40,61 % François Fillon, 24,3 % Emmanuel Macron, 13,15 % Jean-Luc Mélenchon, 17,73 % Marine Le Pen.

Au vu des prévisions faites lors des Primaires, qui se risquerait à un pronostic ?

Laure-Marie de Synthe

Photo BLONDET-POOL/SIPA


1 – Voir par exemple l’article de la Fondation Jean Jaurès du 2 mars 2017 intitulé «Incertitudes, ou comment définir l’élection présidentielle 2017» : «Les Français peinent à se saisir de cette offre électorale, et manifestent à ce stade indifférence, frustration, voire colère.»

2 – Nicolas Dupont-Aignan, le candidat de Debout la France, qui souhaitait obliger TF1 à l’inviter au débat, a été débouté de sa demande par le Conseil d’État. Invité au JT de 20 heures de la Une le samedi, il a décidé de quitter l’antenne en signe de protestation.

3 – Signalons que BFM TV a comme maison mère NextRadioTV possédée à 49 % par SFR, entreprise de Patrick Drahi, fervent soutien du candidat d’En Marche.

 

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