Violences urbaines : voiture incendiée

Alors que la campagne présidentielle est ouverte mais peine à aborder les questions de fond qui concernent l’avenir de notre pays et celui des Français, les quartiers et les «jeunes» entrent dans une hostilité de plus en plus violente et régulière contre les forces de l’ordre. Les incidents sont plus nombreux que les médias ne le laissent paraître et se produisent de façon plus régulière, voire quotidienne, dans certaines banlieues. L’affaire dite «Théo», du nom de ce jeune homme dont l’arrestation dans un quartier d’Aulnay-sous-Bois a mal tourné en raison de la violence d’un des policiers de la BST, a été traitée sous l’angle des violences policières. Il est clair qu’il doit y avoir une vigilance constante pour que les membres des forces de l’ordre n’emploient pas des moyens disproportionnés ni ne posent des actes qui ne respectent pas l’intégrité des personnes, mais il n’est pas concevable non plus de traiter la question de la violence en banlieue sous le seul angle de la police. Il nous faut considérer la situation des banlieues et les violences qui s’y déroulent comme un révélateur de l’état de notre pays. En effet, les banlieues sont le fruit de politiques conjuguées et sont comme un marqueur des grandes tendances de notre temps.

Les banlieues comme marqueurs des grandes tendances actuelles

Contrairement aux images que nous pouvons en avoir aujourd’hui, les banlieues n’ont pas toujours été ces lieux reclus et repliés sur eux-mêmes avec leurs règles propres, contrôlés par quelques caïds ou chefs de bande. Au moment de leur fondation dans les années 1960, elles constituaient un progrès de la ville, avec un réel accroissement de la qualité de vie. Tout en étant des lieux d’accueil des populations immigrées, elles virent de nombreux Français d’origine se presser pour s’installer dans les grands ensembles promis à un confort agréable.

Cependant, les crises pétrolières ont considérablement déséquilibré l’économie française et donc provoqué la hausse du chômage. Les populations plus aisées et plus stables ont alors quitté ces grands ensembles urbains, laissant sur place une population issue de l’immigration, peu formée et assez homogène culturellement et religieusement. De nombreux efforts d’investissements ont été faits depuis 25 ans pour réhabiliter les lieux, promouvoir la formation et l’emploi, et pour assurer une plus grande sécurité, mais rien ne put enrayer la “ghettoïsation” des banlieues. La présence de l’islam fut grandissante, notamment en raison d’une forte natalité chez les populations maghrébines et de l’influence extérieure de courants islamiques radicaux imposant leur «style». Au cours des années 1990, la composante religieuse a très rapidement pris le pas sur la composante sociale – et notamment la pauvreté – pour expliquer les tensions et les violences. Une revendication plus identitaire se fait actuellement jour.

Les banlieues nous révèlent ainsi à la fois une marginalisation de plus en plus forte de populations pauvres, peu formées et exposées au trafic et au banditisme, et une montée plus identitaire et religieuse d’un islam politique et social. S’ajoute à cela une coupure grandissante de ces quartiers d’avec tout le reste de la ville, coupure qui ne peut qu’accentuer l’effet «cocote-minute» des banlieues.

Le recul de l’autorité

Or, ces premières constatations – qui ne sont pas nouvelles, si ce n’est la prise en compte du critère religieux depuis les grands affrontements de 2005 – ne peuvent masquer des réalités plus discrètes, mais non moins graves. De manière quotidienne, et c’est là un fait particulièrement préoccupant, les forces de l’ordre ou les représentants de l’État sont au mieux moqués, au pire provoqués et “caillassés”. Ils n’ont plus le droit d’entrer dans les cités, et leur venue est toujours considérée comme une agression. Cela tient sûrement au mode d’exercice et de contrôle qui leur est demandé par l’État : des contrôles intempestifs et constants, une certaine manière de parler ou de traiter les jeunes, un mode de présence très répressif.
Toutefois, une telle violence commune et une telle haine envers les forces de l’État marquent le franchissement d’un cap, dans lequel l’autorité même de l’État est largement contestée et rejetée. Or, face à cela, le manque de réactivité du Gouvernement et de l’État en dit beaucoup sur la situation complexe dans laquelle nous nous trouvons.

En effet, dans cette violence, il ne s’agit plus simplement maintenant de mécontentements ou d’appels au secours, mais de la remise en cause de l’autorité que représentent l’État et ses composantes. Effectivement, les affrontements ont souvent lieu suite à des interventions après des faits eux-mêmes graves, qui montrent la banalisation de la fraude ou des actes malveillants. La loi n’est plus reconnue ou acceptée comme telle. Nous sommes face à un refus violent et radical de l’influence de l’État. Bien sûr, cela ne concerne pas tous les jeunes, mais un groupe réduit, qui suffit pourtant à enflammer les quartiers et à maintenir sous pression les banlieues.

La politisation et la banalisation de la violence

Face à cette situation qui semble prendre plus d’ampleur (au moins dans sa fréquence, voire dans son intensité), l’État et le Gouvernement ne peuvent en rester là, au risque de voir la société elle-même devenir ingouvernable et se diviser en groupes sociaux et en zones opposées. Bien sûr, il n’est pas question de rattraper les décennies d’intégration non réalisée, mais de commencer à reconstruire des liens et de permettre une sortie de cette crise permanente. Or, nous pouvons remarquer que les banlieues comme leurs violences font l’objet d’une politisation constante, soit pour dénoncer les jeunes et les diaboliser, soit en sens inverse pour excuser et justifier les dérives violentes. Des événements comme les voitures brûlées de la Saint-Sylvestre sont l’occasion de grandes déclarations de fermeté, mais qui n’entraînent souvent aucun effet, si ce n’est de la frustration. Plus grave, ces faits de violence sont souvent utilisés pour régler d’autres problèmes politiques ou comme terrain de jeu pour des affrontements idéologiques ou de pouvoir. La violence impressionne, angoisse, provoque des tensions et accule à réagir, mais elle pousse à privilégier le court terme et l’urgence au détriment d’un travail de fond et de remise en cause.

Aucune évolution positive ne se dessine, bien que l’on sache maintenant que la gestion des banlieues par des subventions ou par l’autonomisation ne mènent qu’à peu de changements. Le problème de la politisation de ces événements, c’est qu’ils font croire que les problèmes sont traités ou qu’ils le seront, alors qu’en réalité ils restent sous-jacents. La violence révèle des difficultés de fond plus qu’elle n’est le problème lui-même. Elle est devenue le mode d’expression courant et banal des souffrances et des manques de ces populations, ce qui pose un vrai problème. Or, la violence ne peut devenir le nouveau langage politique, c’est-à-dire la manière de dialoguer avec une partie de la société et de se faire entendre, reconnaître et considérer. Elle empêche toute forme de raisonnement ou de pensée. Elle ne peut pas non plus imposer un mode de vie différent, voire contraire aux valeurs de la République.

Les remises en cause et les choix

On assiste donc à une réelle radicalisation de la violence d’une partie de la jeunesse (même faible, mais très influente) dans les banlieues1. Cette radicalisation peut prendre d’autres formes que celle du fanatisme religieux terroriste. Elle mène donc notre société vers une forme d’irrationalité et vers une peur ou une sensibilité qui fige une partie des décisions politiques nécessaires. Cette violence nous oblige à revisiter certains aspects de notre société, au risque de ne plus arriver à maintenir une certaine unité nationale. Nous pouvons donner comme exemples la réhabilitation des forces de l’ordre par le soutien des politiques et par une meilleure formation et d’autres modes d’action, la prise en compte claire de la réalité religieuse musulmane, de sa vision de la société et de son articulation avec la République, la prise de conscience des effets de la banalisation de la violence dans tous les réseaux de communication et dans l’audiovisuel (film, jeux vidéos, etc.), le changement radical du mode de communication entre les jeunes et les effets des réseaux sociaux dans la manipulation des foules et des consciences, la réouverture des cités par le travail, la culture (non violente ou radicalement identitaire).

Ces thèmes ne nous sont pas propres, mais ils touchent finalement directement aux grands défis de fond de notre pays. Il ne s’agit pas simplement d’une question financière, mais bien plus morale et culturelle. Bien sûr, la paupérisation est le fruit d’une économie déclinante ou d’une privatisation et d’une individualisation des intérêts communs, mais elle est aussi l’effet de la non-prise en compte des effets éthiques des évolutions techniques et culturelles et de la transformation de la physionomie de la société. L’absence de dialogue et de communication avec une bonne partie de ces personnes se révèle aussi néfaste pour réformer les choses. La laïcité aujourd’hui pratiquée en France ne permet d’ailleurs pas d’établir ce dialogue et de comprendre ce qui se joue réellement. Ces violences urbaines devraient nous alerter de manière radicale sur les enjeux et sur les questions à vraiment prendre en compte pour stabiliser notre pays.

Yann Le Lay

Photo A.J. / Wikimedia Commons

 


1 – Elle peut aussi être portée par une jeunesse vagabonde, qui se déplace, comme durant les manifestations contre la loi El Khomri.

 

Télécharger le texte de cet article