Campagne présidentielle 2017

À compter de sa victoire inattendue aux Primaires de la droite et du centre, une offensive médiatique a été lancée contre le candidat François Fillon pour des affaires qui, par rapport à celles qui concernent de nombreux hommes politiques dans l’Histoire, apparaissent (et apparaîtront avec le recul du temps) comme «vénielles» et ne les ont pas empêchés d’y jouer un rôle de premier plan. Pour ne parler que de l’histoire de la France, si l’on remonte à Colbert, à Mazarin ou à Talleyrand, par exemple, pour regrettable que ce soit, les charges contre eux étaient autrement plus lourdes concernant des faits de corruption et d’enrichissement personnel… ce qui n’en a pas moins fait de grands serviteurs de leur pays. Mais, derrière les protestations vertueuses d’une moralisation de la vie politique française dont se parent les détracteurs de François Fillon, se cachent d’autres intérêts, dont les médias «mainstream» se sont fait les relais, au risque d’un véritable déni de démocratie.

Une situation inédite

Les affaires opportunément «sorties» contre un candidat – de droite ! – n’ont pas manqué dans l’histoire des élections présidentielles. Mais, si l’on s’en tient à la Ve République (affaires Chaban, Pompidou, Giscard,…), elles ont été sans rapport avec le «Penelopegate», car les enjeux actuels sont sans commune mesure avec ceux d’alors.

La situation politique du côté des Républicains paraît aujourd’hui complexe. Un candidat qui a été sélectionné par la Primaire de la droite et du centre, qui a triomphé largement de ses concurrents, contrairement à tous les sondages, et qui contre toute attente l’a emporté au second tour contre Alain Juppé, est poursuivi pour détournement de fonds publics parce qu’il a recruté son épouse comme assistante parlementaire et que celle-ci, selon l’accusation, n’aurait pas réellement travaillé pour lui. Il s’agirait donc un emploi fictif.

Mais, en observant de près le scénario, beaucoup d’éléments laissent penser qu’on assiste en fait à une opération politicienne montée contre François Fillon pour le détruire1, opération s’appuyant principalement sur les médias, dont le chroniqueur de Causeur nous dit que «les journalistes jouissent d’avoir le premier rôle».

Concernant le rôle de la justice, il paraissait jusqu’ici évident, au nom de la séparation des pouvoirs, que les juges évitaient d’interférer avec une élection surtout nationale : pendant la campagne, on n’entreprenait pas de procédure judiciaire, de mise en examen. Or, depuis plus d’un mois, des possibles suites judiciaires interfèrent dans la campagne présidentielle, au moins à titre de menaces. Le Point affirmait ainsi le 1er mars que «désormais accusée par le candidat de la droite François Fillon d' »assassiner » la présidentielle, la justice se retrouve comme jamais protagoniste de la campagne, à quelques semaines du scrutin». On remarquera d’ailleurs qu’aucun autre parlementaire que Fillon n’est poursuivi pour les mêmes faits. D’autre part, alors que Fillon a employé sa femme pendant 10 ans, le Canard enchaîné sort l’information quelques semaines avant le premier tour de scrutin. De plus, le Parquet National Financier2, qui est une institution d’exception, se saisit de cette affaire contrairement à ses statuts, puisqu’il est censé se saisir d’affaires particulièrement complexes, ce qui n’est pas le cas ici. De surcroît, il s’en saisit quelques heures seulement après l’article du Canard enchaîné et fait des annonces au bon moment, comme pour déstabiliser la campagne de Fillon.

Des dizaines de parlementaires emploient leur femme ou un proche comme assistant parlementaire et personne ne va vérifier ce que ces personnes font réellement. Seul François Fillon est inquiété.

Si certaines de ses maladresses ont aggravé la charge portée contre lui, il reste que cette affaire minime est exploitée d’une façon démesurée. Si la politique semble être «otage de la justice», selon la formule de L’Express, elle l’est surtout des médias.

Un scénario à double détente en vue d’un second tour Le Pen-Macron

L’affaire Fillon ne vient pas de nulle part… La France est dans une situation très préoccupante, voire proche du désastre. Le diagnostic déjà porté par François Fillon – la France est «en faillite» – en septembre 2007, alors qu’il était premier ministre de Sarkozy3, n’a fait que se confirmer et s’aggraver. Dans le monde politique et médiatique, peu s’attendaient à sa victoire aux Primaires de la Droite, une victoire due à son programme de rupture et sans doute aussi à son image. Il représentait pour une partie de l’opinion publique française un recours en tant en raison de son programme économique et de ses positions quant aux problèmes de société4.

Pour certains, après les deux «événements surprises» que furent le Brexit et l’élection de Trump5, la candidature de Fillon devenait une menace pour l’oligarchie cosmopolite, qui ne voudrait pas de lui comme président : «La victoire de Fillon le soir de la primaire fut une victoire à la Pyrrhus, car son arrêt de mort fut signé aussitôt. […] Le système oligarchique n’a plus qu’un objectif : laminer Fillon pour que le duel du second tour oppose la candidate patriote au candidat ouvertement mondialiste, dans l’espoir que celui-ci l’emporte haut la main», explique Liberté Politique, dans un article intitulé «Affaire Fillon : l’oligarchie contre le peuple». Une analyse que partage Régis Desmarais sur le blog de Médiapart : il explique que la superclasse mondiale a voulu faire passer Juppé pendant la campagne des Primaires, que Fillon y a été maltraité par les médias et par des sondages manipulés (selon un sondage IPSOS du 18 novembre, Juppé Sarkozy et Fillon se tenaient autour de 29-30 %, ce qui est très loin du résultat final), et qu’elle a ensuite cherché à l’abattre en exploitant l’affaire des emplois de sa femme. L’objectif de cette oligarchie cosmopolite serait de faire élire Macron, et pour cela, il faut que Macron soit opposé à Marine Le Pen au second tour.

Quoi qu’il en soit, la propagande des médias du système en faveur de Macron est manifeste. BFMTV, qui appartient à Patrick Drahi6, lui consacre 50 % de son temps d’antenne (autant et avec un ton très différent que pour tous les autres candidats). De leur côté, les «décodeurs» du Monde, qui prétendent aider à décrypter l’information, ont expliqué de façon pour le moins paradoxale que, s’ils ne s’intéressaient pas beaucoup aux frais de représentation de Macron à Bercy ou à son patrimoine c’est parce que la justice n’avait pas lancé d’enquête.

Dans ce dispositif pro-Macron , on voudrait faire croire, en s’appuyant sur des sondages, que Marine Le Pen peut l’emporter au second tour, de façon à ce que le vote utile se porte sur elle au premier tour. Or, les Régionales de décembre 2015 ont montré qu’elle n’avait aucune chance de l’emporter au second tour : après un premier tour très favorable, son parti n’a gagné aucune région. De plus, si elle parvient au second tour, on peut prévoir un scénario semblable à celui de 2002, avec 15 jours de déferlement médiatique irrationnel contre son parti afin d’effrayer les électeurs. On peut d’ailleurs penser que, dans cette même hypothèse, le report des voix de la droite classique se fera difficilement sur elle.

Le maintien de Fillon ouvre-t-il la voie à une vraie campagne ?

Les rebondissements successifs semblent avoir maintenant atteint leur terme, au moins quant à leur potentiel de déstabilisation de la candidature de François Fillon. Le vendredi 3 mars au soir, celui-ci paraissait très affaibli. Après l’annonce trois jours plus tôt de sa convocation devant les juges en vue d’une possible mise en examen le 15 mars, après une longue suite de défections au sein de son propre camp, il semblait impossible qu’il tienne bien longtemps : «L’unité derrière Fillon se lézarde. Une partie des soutiens du candidat Les Républicains a claqué la porte. Certains veulent même parrainer Alain Juppé» titrait Le Point, qui pointait tout particulièrement l’abandon de Bruno Le Maire. Après le rassemblement du Trocadéro dimanche, puis le renoncement le lundi matin d’Alain Juppé, François Fillon a réaffirmé sa volonté de maintenir sa candidature. L’objectif annoncé est désormais celui du rassemblement, rassemblement de sa famille politique et rassemblement de ses électeurs.

Bureau de vote
Photo P.A. Dorange / Wikimedia Commons

 
Si la situation est stabilisée, François Fillon devrait pouvoir entreprendre maintenant sa campagne électorale et la présentation de son programme, au prix d’une «juppéisation» de celui-ci, déjà affecté par certaines reculades. Mais, selon Atlantico, il pourrait aussi bénéficier d’un effet qu’un chroniqueur de ce journal désigne comme une «trumpisation», caractérisée par «la disproportion déraisonnable entre la faute commise par l’impétrant et la sanction infligée. […] il s’agissait d’abattre un homme, de le clouer collectivement au pilori. La réaction était trop longue, trop forte, trop orchestrée pour ne pas apparaître tôt ou tard comme une manipulation du système.» Et le même organe de presse de pronostiquer : «L’intéressé devrait désormais connaître une dynamique tout à fait inattendue dans sa campagne : celle du résistant au système».

Il reste que le psychodrame qui dure depuis un mois risque de laisser des traces à droite. D’abord parce que ceux qui sont partis ne rentreront pas tous au bercail. «Je ne change pas d’avis», prévient au micro d’Europe 1 Dominique Bussereau, député LR après avoir annoncé son retrait de la campagne, et qui poursuit : «Je considère que nous allons dans le mur et je n’ai pas envie de faire partie du train qui fonce en klaxonnant vers le mur.» Si François Fillon a réussi sa «démonstration de force» au Trocadéro, comme l’explique Guillaume Tabard dans Le Figaro du 5 mars, il n’en reste pas moins empêtré dans les affaires, et il lui faudra encore passer l’épreuve de la convocation des juges le 15 mars, qui pourrait aboutir à une mise en examen. Comme l’expliquent Les Echos le 6 mars, s’il a gagné le droit à rester candidat, il doit maintenant prouver qu’il peut encore rassembler.

De plus, bien des électeurs sont choqués par la mise en évidence des liens étroits entre le monde politique et l’argent, même s’agissant de pratiques légales. «La faute morale confessée par Fillon et les déchirements qu’elle a provoqués ont creusé chez nombre d’électeurs des préventions légitimes qui ne se laisseront pas aisément surmonter», explique Alexis Brézet dans Le Figaro. Le contraste entre le positionnement moral de Fillon et sa participation à ces pratiques – avec toute la part qu’il faut faire à leur présentation abusive par les médias – passe mal sur le terrain. Si une véritable campagne s’engage maintenant et que les sujets de fond sont enfin abordés, quelle influence aura-t-elle sur leur vote ? Il reste un peu plus d’un mois pour réorienter les électeurs vers les véritables problèmes de fond : «Et si on se concentrait sur les programmes ?» titre l’éditorialiste de Contrepoints. «Et si l’on mettait fin à la non-campagne», suggère un journaliste du Figaro : «[…] la campagne présidentielle devait être l’occasion d’une grande explication qui aurait permis à chacun d’exposer son projet.

Il n’en est rien, et on peut d’ores et déjà parier qu’il n’en sera rien. Depuis le 25 janvier, on ne parle que de ‘l’affaire Fillon’ au point que même les rivaux de l’ancien premier ministre se désespèrent d’être inaudibles. La France, cinquième puissance mondiale, s’offre donc une campagne présidentielle au cours de laquelle on n’aura parlé ni de fiscalité, ni de déficits, ni de dette, ni d’éducation, ni de Daech, ni de l’Amérique de Donald Trump, ni de la Russie de Vladimir Poutine.On saura un jour ce qu’il en était réellement du ‘Penelopegate’. Mais en attendant, cette non-campagne violente et vaine laissera des traces. Le vainqueur, quel qu’il soit, devra faire avec des Français qui, immanquablement, éprouveront la désagréable impression de s’être fait voler le salutaire débat national que constitue une élection présidentielle. Après un quinquennat pour rien, la France avait-elle besoin de cette occasion manquée?

Laure-Marie de Synthe

 


1 – Voir l’analyse de Régis Desmarais sur le blog de Médiapart : L’assassinat politique de François Fillon.

2 – Son président a été nommé par François Hollande sur les conseils de Christiane Taubira.

3 – «Je suis à la tête d’un État qui est en situation de faillite sur le plan financier, je suis à la tête d’un État qui est depuis 15 ans en déficit chronique, je suis à la tête d’un État qui n’a jamais voté un budget en équilibre depuis 25 ans. Ça ne peut pas durer» , avait martelé le Premier ministre lors d’une visite à Calvi (Haute-Corse).

4 – Ce positionnement correspondait à un état de l’opinion publique qui, d’après les enquêtes d’opinion menées avant la Primaire, était pour les deux tiers sur la même ligne que Fillon sur les points principaux de sa ligne politique (immigration, sécurité, politique étrangère, etc. ).

5 – Le parallèle entre la campagne américaine et la campagne française est frappant : un candidat inattendu gagne les Primaires. Cette victoire est suivie d’un déchaînement de l’oligarchie cosmopolite à travers les médias contre le candidat qu’elle ne veut pas. La superclasse mondiale qui dirige le monde veut démolir le candidat hors système.

6 – Drahi a une dette de reconnaissance envers Macron car celui-ci, quand il était ministre de l’économie, lui a permis de racheter SFR.

 

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