Destructions en Syrie

Lorsqu’en mars 2011, la Syrie prenait le train en marche de ce que l’on commençait déjà à appeler «le printemps arabe», nombre de Syriens, sunnites principalement, mais de toutes les autres confessions également, ont cru à un avenir meilleur, plus juste, plus digne, tant l’espoir de retrouver la «karama»1 que le pouvoir baasiste en place leur avait confisquée leur semblait à portée de main, tant l’effondrement en domino des régimes sécuritaires observé en Tunisie, en Égypte et bientôt en Libye leur semblait imminent et inéluctable. Qu’en est-il à l’heure actuelle de ces espoirs ?

Les illusions perdues d’une opposition en lambeaux

Initialement pacifique et dénuée d’arrière-pensées religieuses, car née dans un Maghreb relativement homogène au plan confessionnel, cette vague de remise en question des pouvoirs arbitraires sclérosant la politique régionale depuis des décennies a pris, et plus particulièrement en Syrie, une teinte verte, couleur d’un Islam s’engouffrant dans la brèche politique, puis noire, couleur du salafisme révolutionnaire aux accents bien proches de ceux de la mouvance djihadiste internationale. La coloration verte, donnée à la révolte arabe par les Frères musulmans, très souvent exilés et bannis, victimes amères et parfois assoiffées de revanche contre ces régimes autoritaires à leurs yeux hypocrites ou impies, s’est rapidement assombrie, dès les premiers mois de la rébellion, face à la virulence de la répression. Ce vent de changement a en effet suscité en Syrie plus que nulle part ailleurs une crispation du pouvoir en place, sourd aux volontés de réformes, inflexible et déterminé à éradiquer dans la plus grande violence la moindre contestation. La vague des aspirations démocratiques a également réveillé des forces idéologiques et nationalistes aussi brutales qu’antagoniques, mues par les intérêts contradictoires saoudiens et iraniens, turcs et kurdes, multipliant les lignes de fracture du conflit, nourrissant la surenchère de la violence, alimentant le conflit en finances et en armes.

Le spectre de la Grande Fitna2 et sa rhétorique apocalyptique ont pris le pas sur les autres communautarismes ethnico-confessionnels, et sur les dizaines de lignes de fractures ayant plus récemment marqué la région depuis la fin de l’empire ottoman, théâtre privilégié d’affrontement des grandes puissances : conflits ouverts ou larvés, coups d’État à répétition et massacres ciblés, séquelles de guerre froide mal digérées, blessures des guerres du Liban ou du Golfe mal refermées, conflit israélo-palestinien, divergences d’intérêts économiques et/ou tribaux mal gérées, structures étatiques gangrenées par les guerres des services, les intérêts particuliers et la corruption généralisée, ingérences réelles et fantasmées des puissances régionales et mondiales…

Les combattants issus de la mouvance islamiste la plus radicale, d’abord méfiants mais avant tout opportunistes, flairant l’odeur du chaos où ils savent pouvoir prospérer, sont venus d’Afghanistan (Al Qaïda), du Yémen (AQPA) et d’Irak (AQI), mais également des geôles du régime baasiste, dont Bachar al Assad les a manifestement sortis à dessein pour contribuer à rendre impossible l’unification d’une opposition légitime modérée. Cette mouvance la plus radicale, aguerrie et organisée, est parvenue à s’unifier et à rassembler sous la bannière noire de l’État islamique, nouveau califat autoproclamé en juin 2014, les troupes fusionnées d’Al Qaïda en Irak, les anciens officiers baasistes sunnites d’Irak écartés d’un pouvoir désormais au main des chiites et sous influence iranienne, des révoltés syriens combattant dans les katibates3 les plus radicales et les déçus d’une armée syrienne libre sans soutien opérationnel, abreuvée de conseils déconnectés du terrain, minée par les querelles d’ego asservis à des intérêts politiques et diplomatiques contradictoires.

De fait, en concentrant sa lutte contre Daech, seule menace ayant suscité une réaction militaire de la part des Occidentaux (en contraste saisissant avec l’immobilisme qui avait prévalu lorsque Obama avait renoncé en 2013 à honorer sa promesse d’intervention en cas d’usage avéré d’armes chimiques par le régime contre sa population), la Coalition internationale a, somme toute, effectivement renoncé à tout poids politique sur le conflit, appuyant malgré elle sur le terrain l’agenda russe et iranien pour la Syrie. Et ce ne sont pas les gesticulations et déclarations incantatoires appelant au retrait de Bachar, notamment de la part d’une diplomatie française dépourvue d’alliés assez forts pour donner quelque crédit à son langage de fermeté, qui ont pu peser sur le cours des événements.

L’opposition la plus modérée, ne parvenant plus à se nourrir des promesses si peu suivies d’effets des puissances occidentales, assistant impuissante au retrait total d’une administration américaine trop occupée à régler le dossier nucléaire iranien et à se désengager de la région, s’est progressivement trouvée acculée à la triste alternative, pour éviter la mort ou l’oubli, de rejoindre une opposition fantoche, réduite au rôle de l’idiot utile de Damas, ou de rejoindre les rangs des djihadistes les plus virulents, jugés plus efficaces au combat, au risque de justifier la rhétorique du régime, «seul rempart local contre les forces conjointes du terrorisme islamiste international».

La reprise d’Alep, dernier fief d’envergure des rebelles non-affiliés à l’État islamique, le 7 décembre dernier, par les troupes de Bachar al Assad, a sonné définitivement le glas des rêves de cette opposition armée laminée, désunie, tiraillée entre sa frange démocrate et ses tentations djihadistes, salie par les dérapages et les fosses communes qu’on lui attribue, et désormais battue, sans aucun fief à défendre.

Une victoire manifeste de la realpolitik à la russe

Un engagement russe déterminant sur le terrain

Les avancées de l’armée syrienne de Bachar al Assad se sont appuyées sur le soutien des milices chiites irakiennes, azéries, afghanes, et surtout du Hezbollah sous la houlette de conseillers iraniens et russes. En crise d’effectifs depuis 2013, l’armée syrienne de Bachar est soutenue par plusieurs milices principalement chiites. Parmi elles, Harakat Hezbollah Al-Nujaba, une milice irakienne comptant 4 000 à 7 000 hommes à Alep mais aussi à Mossoul, et la Liwa Fatimiyoun (la Brigade des Fatimides), largement composée de combattants hazaras, d’Afghans chiites persanophones entraînés et armés par les Pasdarans iraniens, mais surtout dès 2012 par le Hezbollah libanais, notamment engagé dans les combats contre les opposants du Nord-Ouest. Quelques combattants sunnites, comme les Palestiniens des camps Al-Nayrab et Handarat, qui ont créé un groupe pro-Assad en 2013, la Liwa Al-Quds (Brigade de Jérusalem), viennent également prêter main forte au régime.

C’est néanmoins avant tout à l’aviation de Vladimir Poutine que le régime syrien doit sa survie, ainsi qu’une seconde chance – sur laquelle il compte désormais – de reprendre la main sur le pays. L’entrée en guerre directe de la Russie en septembre 2015 est venue massivement au secours de forces armées et de sécurité pro-régime exsangues. La Coalition nationale syrienne affirme qu’entre le 15 novembre 2016, début de l’offensive russe sur Alep, et le 7 décembre 2016 qui en marque la fin, plus de 2 000 frappes aériennes et 7 000 obus d’artillerie auraient été lancés sur Alep et sa campagne, au détriment d’ailleurs de toute considération humanitaire.

Ministre de la défense russe en Syrie
Présence en Syrie du ministre de la défense russe, Sergey Shoigu – Photo Mil.ru / Wikimedia Commons

 

L’engagement russe garantit la cohérence du dispositif militaire des forces pro-régime. Siwar Al-Assad, cousin germain du président syrien, interrogé par le journaliste libanais, Bachir Al Khoury, éclaire ainsi les enjeux de cet affrontement : «La reprise d’Alep était au cœur d’une stratégie de longue haleine mise en place par la Syrie et ses alliés, qui ont fait preuve d’une capacité exceptionnelle de coordination ayant nettement fait défaut dans le camp adverse4». Cette unité est largement due à la prise en main de la stratégie et à la coordination des opérations par la Russie.

À l’inverse, le mouvement Fastaqim Kama Umirt, affilié à l’Armée syrienne libre, l’un des plus influents à Alep, a été attaqué à plusieurs reprises à Alep, entre novembre et décembre, par les brigades radicales de Noureddine El-Zenki et celles d’Abou Amara, ainsi que par Jabhat Fatah Al-Cham (ex-Jabhat Al-Nosra, branche d’Al Qaïda en rupture avec Daech).

Plus quà la reprise de Raqqa, Palmyre ou Deir Ezzor, fiefs tenus sans ambiguïté par Daech, la stratégie des forces russo-irano-syriennes vise à la consolidation de leur mainmise sur la «Syrie utile», ensemble des grandes villes de l’Ouest, où l’ennemi a plusieurs têtes, et à l’éradication par la même occasion de toute opposition armée modérée (ou non exclusivement djihadiste) et susceptible de rechercher un soutien auprès du groupe des Amis de la Syrie.

Cette victoire territoriale majeure qu’est la reprise d’Alep peut ainsi être perçue à raison comme un tournant symbolique de cette guerre civile, qui semble consacrer la résilience d’un régime que l’on avait cru condamné et la victoire de l’agenda russe dans ce conflit.


Le retour en grâce de Bachar al Assad aux yeux des médias français

La presse occidentale et notamment française, historiquement arc-boutée sur la défense des droits de l’Homme et sur la dénonciation des tyrannies, peu encline à épouser des points de vue pragmatiques à l’endroit des régimes autoritaires, leur préférant une posture morale confiante en ce que l’histoire leur offrira une happy-end hollywoodienne, avait rapidement pris fait et cause pour les rebelles. L’émergence de Daech et les attaques terroristes sur le sol français avaient néanmoins déjà fait vaciller sur ses bases la presse française.

Les chercheurs les plus pessimistes sur les visées de la révolution (comme Frédéric Pichon) ou sur la capacité de renverser le régime Alaouite (tel Fabrice Balanche), jadis perçus comme des oiseaux de malheur, relayés par les franges les plus islamophobes ou russophiles de l’échiquier politique français, sensibles au charme autoritaire de Bachar al Assad ou de son mentor Poutine, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, sont désormais de plus en plus relayés.

Ces Cassandre réhabilitées retrouvent dans la presse main-stream un crédit de plus en plus solide, au nom de la force potentiellement stabilisatrice du régime baasiste ainsi que de la nécessité et de l’urgence – plus de 300 000 morts* plus tard ! – de trouver une solution pragmatique au conflit.

Les milieux les plus sensibles au sort des « chrétiens d’Orient » ont largement contribué à la réhabilitation de Bachar al Assad aux yeux de l’opinion publique occidentale. Si elle n’épouse pas, bien sûr, dans sa totalité les excès de la propagande hagiographique relayée sur les réseaux sociaux par certains chrétiens pro-régime**, elle en vient désormais à traiter Bachar comme un interlocuteur indispensable.

Les journalistes français multiplient les entretiens*** avec lui, depuis la reprise d’Alep par l’armée syrienne régulière, ne remettant plus – ou si peu – en cause une vision binaire de la Syrie partagée entre forces légitimes du régime et terrorisme de Daech, et consacrant ainsi aux yeux de tous une victoire de la Realpolitik du Kremlin dans la région.


*312 000 morts entre mars 2011 et décembre 2016 selon l’Observateur Syrien des Droits de l’Homme (OSDH) : 110 000 dans les rangs de l’armée pro-régime (65 000 soldats syriens et le reste parmi les rangs des milices alliées comme le Hezbollah libanais), 55 000 dans les rangs, dont 90 000 civils (source : Le Figaro)

** On trouvera sur ce site largement relayé sur les réseaux sociaux des exemples édifiants de la vertu du président syrien.

***Entretien le 8 janvier 2017, puis le 16 février 2017.


Mobiles et ressorts de la stratégie russe en Syrie

La Russie ne pouvait en effet pas se permettre de perdre un allié précieux dans la région, allié jadis complice de la guerre froide, dont la doctrine d’emploi des armes chimique est pour partie écrite en cyrillique. Un allié dont les services de renseignement collaborent dans la lutte contre les indépendantistes tchétchènes, et un allié qui autorise Moscou à conserver et à développer à Tartous son unique base navale en Méditerranée, positionnement stratégique irremplaçable pour une Russie toujours en quête d’accès vers les mers du Sud.

Un pouvoir à majorité sunnite né d’une contestation populaire n’était pas en soi vu d’un bon œil du côté d’un Kremlin, où la force de l’État est présentée comme une vertu, et où la valorisation par Vladimir Poutine du rôle en Russie de l’Église orthodoxe – dont les plus hauts représentants, à la différence du pape romain, lui rendent des comptes – donne par ailleurs en Syrie la possibilité à Moscou de se poser en défenseur de la chrétienté aux côtés de Bachar al Assad. La laïcité baasiste affichée par le pouvoir syrien, héritière de l’influence soviétique et outil de défense de l’hétérodoxie musulmane alaouite, se transforme désormais en barrière de protection du christianisme oriental, d’abord orthodoxe, par opposition aux velléités hégémonique d’un islam sunnite. Celui-ci est perçu par les minorités comme menaçant par essence, et ses contours idéologiques les moins rassurants sont accentués par l’influence de parrains du Golfe qui, bien que se contredisant dans leurs stratégies, contribuent à cultiver les ambiguïtés du rapport de l’Islam au politique.

Jouant la carte de cette inquiétude dès la première heure, et avant tout soucieux de ne pas rebattre les cartes de ses intérêts et affinités régionales, Moscou, refusant de laisser toute alternative émerger, a tout misé sur le maintien au pouvoir de son allié alaouite. Niant en bloc l’existence de réalités autres que le djihadisme au sein de l’opposition puis de la rébellion armée, refusant de voir dans l’opposition soutenue par l’Occident autre chose qu’une instrumentalisation de l’Islam pour abattre Bachar, Moscou a non seulement refusé d’y reconnaître la moindre aspiration légitime d’une partie de la population syrienne, mais s’est également efforcé de réduire à néant, en appui à Bachar, toute tentative syrienne de contestation modérée.

Une triple victoire pour Vladimir Poutine

La victoire de Vladimir Poutine est donc triple : militaire, médiatique et diplomatique.

La victoire militaire a déjà été pour partie évoquée. Elle résulte autant de l’investissement franc et massif de Moscou sur le terrain que de la désunion de ses ennemis. Mais aussi de l’abandon progressif par le groupe Amis de la Syrie d’une politique de soutien aux rebelles au profit d’un engagement militaire exclusivement consacré à la lutte contre Daech.

La victoire médiatique n’est pas seulement le résultat de l’évolution du terrain. Si l’agenda russe pour la Syrie et pour la région semble aboutir là où les puissances occidentales semblent s’être trompées de bout en bout, ce n’est pas tant en vertu d’une meilleure capacité d’analyse russe ou d’un appareil de renseignement mieux connecté à la réalité dès la première heure qu’en vertu d’un choix clair et déterminé dès le début de tout mettre en œuvre pour que la lecture faite par Vladimir Poutine de l’équation syrienne – cynique à bien des égards et sans états d’âme – devienne la seule lecture possible. Œuvrer aux côtés du régime alaouite à faire de ce conflit une bataille binaire entre un État fort et un magma assimilable au terrorisme international a été une priorité de Moscou. La puissance russe s’est donnée, outre le déploiement de sa force militaire, des moyens colossaux pour renforcer son impact médiatique. L’influence russe sur le web, au-delà de sa stratégie d’intrusion et d’ingérence politique au travers de son activité de cyberdéfense et d’intelligence technologique qui fait tant parler outre Atlantique depuis les élections américaines, a bénéficié sur le volet purement médiatique d’investissements considérable du Kremlin5.

La troisième victoire est la victoire ultime, puisque les deux autres visent à la consolider. Il s’agit de la victoire diplomatique. Si cette victoire semble également se dessiner aujourd’hui, c’est pourtant sans doute la plus fragile, car elle s’évalue sur le temps long et dépend largement de circonstances indépendantes de la volonté russe. La première étape de cette victoire s’est manifestée en septembre 2013, lorsque le régime ayant vraisemblablement usé d’armes chimiques dans la Ghouta orientale, dans les zones tenues par les rebelles, et François Hollande ayant dénoncé en août le franchissement d’une ligne rouge non négociable, les États-Unis ont accepté le plan russe de démantèlement du programme chimique syrien (dont l’existence était jusque-là systématiquement niée par le Kremlin). Les États-Unis témoignent ainsi de leur volonté d’éviter à tout prix de s’engager en Syrie.

Cette faiblesse d’Obama à faire valoir ses lignes rouges et celles des Européens – au premier rang desquels la France s’est exposée – à les défendre seuls, est le tournant que la Russie aura saisi, confortée par l’émergence de Daech l’été suivant, pour revenir en première ligne. Que ce soit sur l’aveu d’un mensonge répété depuis des années (le programme chimique de la Syrie) que la Russie reprend dès 2013 les clés de l’équation syrienne, jusqu’à en devenir l’acteur principal, témoigne de ce que cette victoire est bien avant tout la résultante d’un aveu de la faiblesse occidentale. Une Europe faible et des États-Unis sans conviction se sont montrés incapables d’agir en conformité avec ce qu’ils croient comprendre de la situation et de facto incapables d’influer sur le cours du conflit, si ce n’est en décevant sur le terrain leurs alliés, qui ont fini par s’en détourner. En somme, la victoire russe ne témoigne pas tant de ce que Moscou aurait eu raison dès la première heure, mais bien de ce que l’Occident n’a pas su se donner les moyens de prouver qu’il n’avait initialement peut-être pas tort. Là où les États-Unis et les Européens se contentent de réaffirmer leur analyse du conflit en n’y agissant qu’à la marge, Moscou, Téhéran et Damas, sans états d’âmes, ont tout mis en œuvre sur le terrain pour que la réalité ressemble à ce qu’ils voulaient qu’on y voie.

La faiblesse de la lecture russo-irano-syrienne réside toutefois peut-être dans le fait que, en dépit de leurs efforts pour démontrer que le conflit est le seul fruit d’un terrorisme international sponsorisé par l’Occident, l’abandon progressif par les États-Unis et par l’Europe du soutien à la rébellion ne suffira vraisemblablement pas à l’éradiquer – malgré les revers que cette dernière essuie et la fin programmée de Daech – et ne suffira pas davantage à rétablir les conditions de la paix.

La victoire de l’axe russo-irano-syrien fera-t-elle le lit de la paix ?

La longueur d’avance russe ne suffit pas à verrouiller un accord à son avantage

Les négociations d’Astana en janvier 2017, encadrées par Moscou, Ankara et Téhéran, ont témoigné de la longueur d’avance russe sur le champ diplomatique. Capable de s’entendre avec la Turquie en dépit d’agendas différents et d’incidents diplomatiques lourds6, et n’ayant jamais coupé le dialogue avec l’Arabie Saoudite – avec laquelle elle sait devoir gérer des enjeux économiques (et notamment énergétiques) en bonne entente, comme l’a montré la fructueuse réunion Russie-OPEP de décembre 2016 –, la diplomatie russe sait jouer sur des leviers très divers pour imposer ses vues et celles de ses alliés les plus proches, Téhéran et Damas.

Le rapprochement de juillet 2014 des États-Unis avec l’Iran au travers du JCPOA7 et le désengagement d’Obama de la région, ainsi que la priorité donnée à la lutte contre l’État islamique, l’enlisement de l’Arabie saoudite, ainsi que de ses alliés sunnites du Golfe, dans le conflit yéménite (dans un contexte économique exceptionnellement peu favorable aux pétromonarchies) ont donné autant de marge de manœuvre à la Russie pour orchestrer ses vues sur le conflit. Les forces pro-régime ont ainsi pu, en toute impunité et en violation systématique du droit international et humanitaire comme des précédents accords de Genève, gagner le plus de territoire possible sur le terrain, y compris lors des cessez-le-feu proclamés par la Russie, afin de faire avaliser par les négociations un état de domination optimale de ces forces sur la Syrie dite «utile».

Astana a été l’occasion, dans la foulée de la campagne militaire d’Alep, d’accentuer au plan politique les divisions dont l’opposition a été coutumière sur le champ de bataille. Poussant systématiquement dans leurs retranchements les opposants non retenus par Moscou et par Damas comme légitimes, les diplomates russes ont multiplié les provocations et obtenu un départ anticipé des opposants politiques les moins disposés à s’accommoder d’un maintien au pouvoir de Bachar.

Ces victoires ne suffisent pourtant pas à imposer de facto une solution diplomatique russe. Aucun consensus n’a émergé d’Astana, et les négociations en cours à Genève depuis le 24 février ne s’annoncent pas faciles. Tout est loin d’être joué pour Moscou. L’accord auquel aspire le plus grand nombre n’est pas pour aujourd’hui, et les victoires russes d’hier ne sont peut-être pas la garantie d’une paix pour demain, tant que l’opposition politique syrienne n’est pas prise en compte d’une manière ou d’une autre.

Des forces d’opposition politique à Bachar que la Russie ne peut impunément nier

Les négociations de Genève sont sur ce point plus cadrées que celles d’Astana. Staffan De Mistura, l’envoyé spécial désigné par les Nations Unies pour contribuer à faire émerger une solution de paix en Syrie, a reçu successivement, le 24 février, la délégation du régime puis celle de l’opposition. Il leur a remis un document proposant un format de négociations avec pour objectif d’avancer vers des pourparlers directs8 sur la base de chapitres proposés d’emblée (gouvernance, constitution, élections) ou à ajouter à la demande de l’une ou de l’autre partie. Il y a notamment eu débat sur l’opportunité d’ajouter un chapitre sur le terrorisme, vu l’ampleur de l’écart de l’interprétation donnée par chacune des parties. L’attentat du 24 février près d’Al Bab9, revendiqué par Daech, et qui visait clairement à faire déraper les négociations, a en effet été immédiatement l’occasion pour les négociateurs de Damas d’une nouvelle provocation à l’encontre de l’opposition, exigeant que cette dernière condamne cet acte terroriste : le chef de la délégation de l’opposition syrienne présente aux négociations inter-syriennes à Genève a donc condamné le 25 février «le terrorisme et les terroristes», incluant tant ce dernier acte que ceux perpétrés par le régime.

Sur la forme des négociations, les opposants conviés à Genève ces jours-ci ont en effet appris de leurs erreurs du mois dernier. Les trois délégations de l’opposition présentes à Genève (HCN, groupe du Caire, groupe de Moscou) devaient se réunir dans la soirée du 27 février pour discuter des modalités de leur unification.

Sur le fond et sur la question de leur représentativité effective, le déclin du poids de l’opposition politique ne permet pas de les enterrer si facilement. Si les Européens en viennent à douter de l’utilité de se battre pour faire tomber Bachar, l’opinion publique européenne et l’évolution du discours médiatique ne sont pas nécessairement conformes à la réalité du terrain. Certes, le régime alaouite reconquiert pas à pas une part du soutien populaire par ses démonstrations de force. Certes, aux yeux de certains, il apparaît en potentiel garant de stabilité alors que le chaos règne partout. Et certes, la propagande qui dépeint quotidiennement les forces pro-régime en forces de libération, en soulignant les horreurs commises par certaines franges de plus en plus radicales de l’opposition, commence à porter des fruits. Mais, en dépit de ce regain partiel d’image et des avancées militaires du régime et de ses alliés, l’opposition n’est pas morte et revendique d’avoir voix au chapitre au moins au même titre que Moscou, Ankara ou Téhéran.

L’abandon partiel des opposants modérés par la diplomatie occidentale, s’il les pousse plutôt dans les bras de l’opposition radicale, ne les fait pas pour autant complètement disparaître. Il paraît par ailleurs peu probable que les chancelleries européennes laissent de sitôt carte blanche à Bachar al Assad pour utiliser tous les moyens dont il pourrait disposer. De nouveaux cas ces derniers jours d’usage d’armes chimiques par le régime sont aujourd’hui invoqués, et une nouvelle résolution est en discussion aux Nations Unies10.

Le maintien au pouvoir de Bachar : une garantie de stabilité ?

Le point dur du rejet d’une solution garantissant le maintien de Bachar al Assad au pouvoir n’est donc pas une simple lubie occidentale destinée à accabler un homme qui les a trahis ou visant à protéger leurs intérêts. Mais c’est une condition symbolique difficilement contournable pour qu’une partie des Syriens, qu’on ne peut pas écarter si facilement, veuille bien s’accommoder des compromis avec le régime, dont certains sont sans doute nécessaires à la permanence d’une structure étatique et à la reconstruction qu’une Pax Russica pourrait leur imposer. Cette portion de Syriens exigeant un départ de Bachar, quelles qu’en soient les modalités et la temporalité, est sans doute difficile à évaluer, et nul ne peut s’exprimer seul au nom de la population syrienne sur ce point. Mais on peut se douter que, même si l’on postulait avec le régime que les 60 % de sunnites syriens n’épouseront pas cette posture, au regard de la confessionnalisation des esprits qu’a considérablement accentuée le conflit et au vu du nombre de Syriens encore présents dans les rangs des milices rebelles en armes (en dépit des efforts considérables déployés par le régime et ses nombreux alliés étrangers, en dépit du déficit de soutien occidental et en dépit des attaques menée à leur encontre – et non seulement contre Daech – par la Turquie dans le cadre de l’opération «Bouclier de l’Euphrate11»), on peut se douter que cette portion ne peut être balayée par un seul accord entre puissances.

Un accord diplomatique obtenu sous le regard bienveillant des grands parrains du conflit ne saurait donner du fruit que si la réalité du terrain n’est pas niée, par intérêt ou par aveuglement. La plus efficace des Realpolitiks peut parfois achopper sur un principe de réalité irréductible aux belles propagandes. Reste à savoir qui des acteurs encore influents dans le processus offre la lecture la plus réaliste du conflit et conserve une capacité d’intelligence et de renseignement crédible.

L’inconnue de l’administration Trump

Le grand absent de cette équation reste le positionnement de la nouvelle administration Trump, dont la ligne syrienne est assez obscure. Un rapprochement des États-Unis avec la Russie, s’il se produit, ne confortera pas nécessairement le poids de Téhéran dans le conflit syrien, et les États sunnites du Golfe espèrent tout autant que Moscou que l’arrivée des Républicains au pouvoir leur soit de nouveau plus profitable que l’administration Obama. Dans tous les cas, le renseignement américain qui, en dépit d’excès et d’échecs historiques célèbres, reste un contre-pouvoir crédible et nécessaire aux informations russes qui inondent désormais seules l’opinion publique mondiale, vit des heures bien difficiles qui ne laissent pas présager le meilleur pour un débat contradictoire équilibré sur ce conflit.

Quand bien même Daech pourrait être bouté hors de Syrie dans les mois qui viennent, la Syrie risque de rester longtemps en proie à la violence, et les négociations qui pourraient la mener à la paix s’annoncent longues et tortueuses, tant il est vrai que savoir faire la guerre n’est pas savoir faire la paix.

Alexis Créac’h

Photo : Zyzzy / Wikimedia Commons


1 – Terme arabe largement invoqué lors des révoltes de 2011 et pouvant se traduire par dignité, honneur ou fierté. Dans ce contexte la «Karama» s’oppose à l’humiliation imposée au peuple asservi, et parfois lâchement soumis, au pouvoir arbitraire.

2 – La Fitna est la fracture pluriséculaire opposant les deux principales branches de l’Islam : le sunnisme et le chiisme.

3 – La Katiba/katibat/katibate est un terme militaire pour désigner une unité de combat, souvent traduit par le mot « phalange ». Le pluriel est ici francisé (en arabe il se dit kataeb). Dans le même registre, les termes liwa (brigade), jabha/jabhat (front), ou jaish (armée) sont récurrents.

4 – Voir le site de Orient XXI.

5 – L’agence Sputnik et le réseau de télévision Russia Today (RT) sont désormais omniprésents sur les satellites et sur la toile, et ils multiplient les langues dans lesquelles ils s’expriment. Pour ce faire, RT aurait vu son budget multiplié par 100 depuis 2005, passant d’un budget de 28 à 280 millions d’euros selon un article du journal américain Bloomberg Businessweek du 16 février dernier, qui semble découvrir, à la suite des scandales électoraux américains, l’ampleur de l’effort médiatique russe également déployé en Europe, effort pourtant bien visible sur les réseaux sociaux depuis des années. Voir ici.

6 – Une première crise diplomatique ouverte a éclaté en novembre 2015 après que la Turquie a abattu un avion militaire russe à la frontière de son espace aérien et une seconde crise ayant néanmoins cette fois abouti à un rapprochement turco-russe, a eu lieu lors de l’assassinat de l’ambassadeur de Russie en Turquie le 19 décembre dernier.

7 – Le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) ou Plan global d’action conjoint est un l’accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet 2015, par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, l’Union européenne et l’Iran.

8 – À ce stade, les négociations ne se font pas en présence simultanée des parties dans la même enceinte et donnent lieu à des échanges successifs via des intermédiaires.

9 – Le bilan de l’attentat-suicide mené le 24 février par Daech près d’al-Bab s’est élevé à 83 morts, en majorité des civils, selon un nouveau bilan de l’OSDH.

10 – Des rapports font état d’usage de gaz toxiques lors de bombardements du régime sur la localité d’Harasta, le 26 février, et de bombes incendiaires.

11 – L’opération «Bouclier de l’Euphrate» a été engagée le 24 août 2016 par la Turquie. Elle consiste en une offensive encore en cours dans la nord de la Syrie en coordination avec des groupes rebelles syriens non kurdes contre l’État islamique, mais aussi contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) dominées par les Kurdes luttant elle-même contre le régime syrien et l’État islamique.

 

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