Le carême au désert

« Le Seigneur s’est ému en faveur de son pays, il a eu pitié de son peuple » (Joël 2, 18)

Il arrive que l’Écriture nous présente Dieu comme irrité contre le peuple qu’il avait pourtant choisi pour instrument de son dessein d’amour envers l’humanité, parce que ce peuple se comportait comme si cette bienveillance divine lui était insupportable ; à de nombreuses reprises, Dieu lui a envoyé des prophètes pour le rappeler à l’ordre et le ramener sur le bon chemin ; quand, dans son malheur, le peuple écoutait Dieu, ce dernier était comme ému de compassion et rétablissait son alliance. Ces remontrances divines nous choquent parfois, mais reconnaissons qu’elles sont méritées et que nous sommes autant pécheurs que nos prédécesseurs et que nous avons, par conséquent, besoin de nous reprendre.

A

Saint Benoît exhorte ses moines, durant le Carême, à réparer les négligences des autres temps par une attention plus grande au rejet des mauvais penchants et par une pratique plus vigoureuse de la prière et de la pénitence, du jeûne et de l’abstinence. L’Église également demande aux fidèles de s’entraîner au combat contre les forces du mal : « Contra spiritales nequitias pugnaturi ». Quant au Seigneur lui-même, il ne parle pas du Carême, mais il prévient que, en l’absence de l’Époux, nous sommes contraints à jeûner et à gémir sur nos péchés dans l’attente de la joie de la présence ; mais il prescrit que nos pratiques ne soient pas accomplies par vanité, dans le désir de nous faire remarquer, car alors notre récompense serait purement terrestre. Il nous faut offrir quelque chose dans le secret, nous dit-il, et dans la joie de l’Esprit Saint, ajoute encore saint Benoît.

En effet, l’important n’est pas tant le nombre et le caractère plus ou moins extraordinaire des exercices ascétiques que la disposition intérieure d’amour de Dieu, dont nos péchés nous ont détournés et que nous désirons recouvrer par notre conversion, notre retour à une vie plus centrée sur l’essentiel.

B

Le Carême doit être l’occasion de vérifier que nous agissons pour Dieu, pour sa gloire et le service du prochain, et non par égoïsme ou par orgueil pour satisfaire nos tendances personnelles : « Soit que vous mangiez, nous prévient saint Paul, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu » (1 Cor 10, 31). Nous savons bien que certaines personnes pratiquent le jeûne pour diverses raisons qui n’ont rien à voir avec la gloire de Dieu, que des distributions de biens peuvent être l’effet de simples actes philanthropiques émotionnels, que l’on peut même prier dans de mauvaises dispositions, qui font que l’on n’est pas exaucé, comme le constate l’apôtre saint Jacques : « Vous demandez et ne recevez pas parce que vous demandez mal, afin de dépenser pour vos passions » (Jc 4, 3). Il est même encore possible de se dévouer pour l’Église ou sa communauté dans un esprit de vanité, pour sa satisfaction personnelle plus que par dévouement désintéressé.

Puisse ce Carême nous libérer de tout esprit d’orgueil ou de repli sur nous-mêmes et nous stimuler à nous tourner vers Dieu plus fréquemment et avec un cœur contrit et suppliant, nous aider à servir les autres avec plus de zèle ! Le Carême doit, avant tout, nous rendre plus attentifs à Dieu et au prochain en nous détournant des concupiscences de ce monde dont le prince, qui est le démon, cherche à faire briller les effets maléfiques : « Tout ce qui est dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la richesse – vient non pas du Père, mais du monde. Or le monde passe avec ses convoitises ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement » (1Jn 2, 16-17).

Alors, Dieu, qui avait pu nous sembler éloigné de nous et sourd à nos requêtes, nous paraîtra bien plus proche ; en réalité, Dieu n’était ni sourd, ni silencieux : c’est nous-mêmes, par l’hypertrophie de notre moi, qui ne pouvions pas entendre la douce voix divine. Dieu aime celui qui donne avec joie, et celui qui donne pour Dieu est dans la joie, il attend la fête de Pâques avec l’allégresse d’un désir spirituel, dit encore saint Benoît, il attend la Pâque éternelle avec la certitude de rencontrer celui qu’il a servi et aimé durant sa vie.

C

La liturgie de ce jour est marquée par l’imposition des cendres, rite qui, aux yeux de bien de nos contemporains, peut paraître bien curieux et insignifiant. Et pourtant, le signe est très parlant : l’une des formules employées au cours de ce rite rappelle que notre condition mortelle se termine dans la poussière, d’où elle a été tirée ; mais nous ne sommes pas que poussière, nous sommes aussi enfants de Dieu, par grâce, participant de la nature divine et, en cela, nous sommes immortels, nous vivons déjà de la vie éternelle si, du moins, nous sommes fidèles à la grâce que Dieu ne cesse de nous proposer. Durant le Carême, l’Église, dans sa liturgie, nous fait revivre de manière très sensible le drame du mystère de notre rédemption et cela ne peut que développer notre action de grâces et notre désir de mieux répondre à l’appel évangélique.

En effet, l’autre formule utilisée dans l’imposition des cendres est une invitation à l’esprit de pénitence et à la conversion pour suivre les enseignements de l’Évangile. Le Seigneur n’a pas proclamé cette doctrine pour nous présenter une nouvelle philosophie, un art de vivre humain, mais pour nous conduire à son Père qui attend avec impatience le retour de ses enfants prodigues.

Par le Carême, nous nous préparons à célébrer la victoire du Christ sur le péché ; Dieu nous demande d’accueillir cette victoire qui est à notre avantage, il nous demande d’y participer par notre conversion ; durant ce Carême, la liturgie nous donne de vivre plus intensément le mystère de notre Rédemption en écoutant les appels constants du Seigneur à cette conversion et en nous faisant revivre, en particulier, dans les récits de l’évangile de saint Jean, la montée vers la Passion. Puissions-nous nous laisser émouvoir pour changer notre comportement… et rendre grâces pour le salut acquis.

Don Philippe Dupont, osb, abbé de Saint-Pierre de Solesmes
Homélie du Mercredi des Cendres 2017